Charlotte Bouchez consacre sa thèse de doctorat à la manière dont la téléréalité est perçue par la presse écrite romande.

Téléréalité à la sauce romande

Si, d’une manière générale, la téléréalité fait l’objet de critiques, la presse écrite romande se montre plus nuancée à l’égard des émissions de la RTS, perçues comme créatrices de liens sociaux. Les explications de Charlotte Bouchez.

La téléréalité, ce n’est pas vraiment la tasse de thé des intellectuels. Qu’est-ce qui a dès lors pu pousser Charlotte Bouchez, doctorante en histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne, à entreprendre un travail de recherche sur ce type d’émission devenu un phénomène mondial? «Je voulais comprendre comment ce qui, au départ, n’était qu’un nouveau concept de programme était progressivement devenu un véritable genre télévisuel», répond-elle.

Cette passionnée de cinéma d’auteur et de films documentaires a donc visionné des heures d’émissions produites par la TSR, devenue par la suite la RTS, les comparant à leurs homologues des chaînes privées francophones. Mais elle prévient: «Je ne suis pas sociologue. Ma démarche consiste à déceler l’imaginaire associé à la téléréalité. Mon hypothèse de départ est qu’un nouveau concept de télévision reprend toujours quelque chose qui est soit lié à ce qui se faisait avant soit qui est à un moment donné dans l’air du temps.»
Pour étayer son argumentation, la chercheuse a décortiqué ce qui a paru dans la presse écrite sur une dizaine d’années. Elle a aussi passé des heures sur les forums Internet. «Mon but était de voir comment les journaux romands perçoivent la téléréalité et avec quoi ils la mettent en relation.»
Surprise: ce genre d’émission est souvent associé à des phénomènes qui ne sont pas seulement télévisuels. «Quand les premières émissions appelées «téléréalité» débarquent sur les chaînes francophones, les articles de presse ne vont pas forcément les mettre en relation avec des émissions de télé préexistantes mais avec la télé-surveillance.» Ce qui représentait une garantie de divertissement populaire pour un large public était en revanche ressenti comme du voyeurisme par ce que l’on a coutume d’appeler «les élites intellectuelles».

Deux ans après «Loft Story», diffusé par M6 en 2001, la TSR de l’époque occupait le créneau de la téléréalité. Mais contrairement à la chaîne privée française, qui avait adapté Big Brother – un format produit par le groupe néerlandais Endemol –, la chaîne romande créait un style propre adapté à son
public en lançant Le Mayen 1903. Le succès a été immédiat.

Margaux et Cléa Cerf dans «Le Mayen 1903», un des gros succès de la RTS en 2003.

Coopération. Etes-vous accro à la téléréalité?
Charlotte Bouchez. Pas du tout, je n’avais même pas la télévision avant de commencer mon doctorat.

L’énorme succès du «Mayen 1903» était-il la preuve qu’il y avait une grosse demande en Suisse romande de ce type d’émission?
Je ne crois pas que les téléspectateurs formulent «une demande» face à la télévision, si ce n’est celle de se divertir en ayant le sentiment qu’ils apprennent quelque chose sur le monde dans lequel ils vivent. Ils font plutôt un choix au sein d’une offre de programmes. Le Mayen 1903 a suscité l’engouement auprès d’un large public. Pour la RTS – la TSR à l’époque – l’émission a été un des gros succès d’audience de l’année 2003.

Pourquoi?
Principalement parce que cette émission permettait d’apprendre, de manière simplifiée et ludique, certaines choses sur le mode de vie rural du siècle passé et pouvait ainsi servir de sujet de discussion.

Quels genres d’échos rencontrent dans la presse romande les téléréalités de la RTS?
En général, la presse adopte une position proche de celle des téléspectateurs qui suivent le programme. Elle publie des chroniques sur le tournage, le contenu de certains épisodes, des résumés des épisodes précédents, etc.
En créant un objet commun, les journaux cultivent ainsi une relation avec leur lectorat. Ce dernier correspond d’ailleurs en partie au public de la RTS. En parlant de ses émissions, les journaux affirment leur propre identité culturelle de journaux romands. Finalement, on est un peu comme dans un triangle: télévision - téléspectateurs - presse.

Star de la téléréalité en France, Nabilla est aussi connue pour son fameux «non, mais allô quoi!»

On pouvait s’attendre à une attitude plus critique…
La plupart des articles vont critiquer la téléréalité d’une manière générale, mais ils font aussi la distinction entre ce que produit la RTS et les autres chaînes. Mais on remarque des différences entre les journaux. Le Temps, par exemple, adopte davantage un ton critique, en cherchant à réfléchir au rôle de ces programmes pour la RTS… Mais le résultat est le même: on crée la relation en parlant de l’émission. Que ce soit positivement ou négativement.

Comment expliquez-vous le succès de la téléréalité? Pratiquement aucune chaîne n’y échappe…
En télévision comme ailleurs, on reprend toujours une recette qui marche. Ce succès est donc en grande partie dû à un effet d’alignement des chaînes les unes par rapport aux autres. Il faut aussi remarquer que le genre lui-même a évolué: au début, la téléréalité correspondait surtout à des émissions «d’enfermement», c’est-à-dire où les participants vivaient en vase clos, comme dans Loft Story.

Tandis que maintenant?
Aujourd’hui, on parle de «téléréalité» pour désigner une façon de mettre en scène considérée comme plus réaliste – tournage en immersion, filmage en continu, montage visible, témoignages des participants «sur le vif»… Dans les journaux et les magazines, on va comparer cette démarche à la téléréalité en oubliant qu’elle existait déjà avant.

Par rapport à celles des chaînes privées françaises, les téléréalités de la RTS se distinguent par leur régionalisme et leur côté didactique…
C’est en tous cas ce qui est revendiqué par la RTS, qui défend ses programmes pour leurs caractères sociologique et historique.

On ne peut donc pas reprocher à la RTS de trahir sa mission de service public?
C’est vrai. Tout en faisant remarquer cependant que l’identité suisse romande ne se limite pas à la campagne et aux Alpes. Cette vision correspond surtout à un imaginaire culturel. La réalité suisse, c’est aussi l’urbanisme, la mixité culturelle, l’immigration, etc.

La thèse

Intitulée «L’imaginaire de la téléréalité dans le sillage du cinéma? Entre modèle local, francophonie et standardisation», la thèse de Charlotte Bouchez s’inscrit dans le cadre d’un programme doctoral portant sur les relations entre le cinéma et d’autres dispositifs de vision et d’audition, comme le jeu vidéo, l’opéra, la bande dessinée ou encore sur des relations entre le cinéma et la médecine au début du XXe siècle.
Son travail de recherche est financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNRS) et l’Université de Lausanne. Commencée en mai 2010, sa thèse devrait être achevée au printemps 2015.

«Le public romand est plus curieux»

Téléréalité: simplement ludique ou informative? L’un n’exclut pas l’autre. Le point de vue du directeur des programmes à la RTS.

Gilles Pache, directeur des programmes à la RTS

Gilles Pache, directeur des programmes à la RTS
Gilles Pache, directeur des programmes à la RTS

RTS refuse-t-elle le terme de «téléréalité», lui préférant ceux de «Télévision du réel» ou de «Nouveaux formats»?
Gilles Pache. J’estime que «téléréalité» est un terme barbare qui englobe toutes sortes d’émissions et de projets éditoriaux extrêmement différents les uns des autres. Dans le mot «téléréalité», notamment après l’expérience pour la francophonie du loft (ndlr: Loft Story, diffusée en 2001 sur M6), il y a une dimension que je trouve peu valorisante. «Nouveaux formats» est un jargon technique qui ne veut pas dire grand-chose pour le grand public. «Télévision du réel», en revanche, donne plus à comprendre de quoi il s’agit.

Vous jouez sur les mots!
On peut penser que Le Mayen 1903, par exemple, est de la téléréalité, mais j’ai de la peine à admettre que l’on compare cette émission avec Loft Story parce que ce sont deux approches totalement différentes. Et ça me dérange qu’on utilise le même terme pour désigner l’un et l’autre. C’est pour cette raison que j’ai préféré «Télévision du réel».

Et quelle était l’approche recherchée par la TSR de l’époque en diffusant «Le Mayen 1903»?
L’idée était de mener une expérience sur le plan du récit télévisuel qui soit à cheval entre le monde du documentaire et celui d’une reconstitution. Le but était qu’on apprenne quelque chose. Nous voulons que dans nos productions, il y ait du sens, un propos, et qu’on puisse voir non seulement des aventures humaines, mais aussi en retirer quelque chose d’utile.

En lançant des émissions de proximité, avec un côté didactique et parfois historique très marqué, la RTS (la TSR d’alors) prenait-elle des risques par rapport aux chaînes privées françaises?
Oui, elle prenait le risque de donner l’impression de réaliser des programmes un peu «lisses», des «ersatz» édulcorés par rapport à ce que proposaient les chaînes commerciales françaises. Un peu comme si on s’arrêtait à la porte de la chambre à coucher. Mais le public romand est plus curieux et plus exigeant sur le contenu. Il nous a suivis. Toutes les expériences de Télévision du réel que nous avons lancées en Suisse romande ont été appréciées du public.

La RTS ne privilégie-t-elle pas le côté «bucolique» au détriment d’une Suisse plus urbaine et multiculturelle, qui correspond davantage à la réalité contemporaine?
Il y a chez tous les citadins, quelles que soient leurs origines culturelle ou géographique, un attrait pour la vie à la campagne, au grand air et proche des animaux. La dimension du terroir joue aussi un rôle important. Il y a donc un réel intérêt du public pour cette «ruralité».
Néanmoins, nous sommes conscients de la nécessité d’avoir des projets qui parlent de la ville. Nous ne vouons pas de culte à la ruralité. Des projets mixtes se dessinent pour 2014, qui mettront en scène des situations de vie urbaine et campagnarde. Je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant.

«Dîner à la ferme» a fait l’objet jusqu’ici de quatre éditions avec un succès jamais démenti.

Emissions à succès: audiences

Attention! Il y a eu deux changements de méthode dans la comptabilisation statistique entre 2009-2010 et entre 2012-2013. Il n’est donc pas possible d’effectuer des comparaisons entre ces différentes périodes. L’ensemble de ces chiffres n’a qu’une valeur indicative. A noter également que le «rating» (nombre de personnes devant la TV) est toujours plus faible en été qu’au printemps ou
durant l’automne-hiver.

www.rts.ch

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Jean Pinesi

Rédacteur

Photo:
Charly Rappo / Arkive.ch
Publication:
lundi 02.12.2013, 15:00 heure

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