Tschäggättä: artisans d’une légende

Carnaval Les Tschäggättä, «sorcières» au masque grimaçant, ont quitté le monde de l’imaginaire, pour effrayer le Lötschental. Une famille nous emmène au cœur de leur tradition.

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D’où viennent-elles? Qui sont-elles? Et que veulent-elles? Voleuses pour certains, insurgées contre l’envahisseur français pour d’autres ou fête païenne pour chasser l’hiver… L’origine de cette tradition centenaire reste mystérieuse. Les Tschäggättä, sorte de sorcières géantes, reviennent hanter le Lötschental, errant dans les rues et les bistrots de ses villages de bois, poursuivant, au son d’une lourde cloche, un passant pour lui faire peur. Sont-elles méchantes? «À l’époque, on les craignait. Elles pouvaient nous empoigner, nous lancer dans la neige ou nous frotter le visage avec un gant gelé, explique Heinrich Rieder, sculpteur de masques réputé de la région. De nos jours, c’est fini. Les gens se déguisent après le travail, alors ils sont fatigués!»

  • Heinrich Rieder met à disposition des habitants du Lötschental ses masques et déguisements pendant carnaval. Ici, il aide son fils Jo à s'équiper.
  • De la mousse réhausse les épaules du jeune homme pour le rendre plus imposant.
  • Une peau de bête parfait l'aspect sauvage des Tschäggättä.
  • Heinrich est prêt à rabattre le masque qu'il a sculpté sur le visage de son fils. "On se sent un autre", déclare ce dernier.
  • Le maître et sa créature en quelque sorte.
 

Moderniser la tradition

Dans les années 1960-1970, cette tradition a failli s’éteindre. Les habitants quittent leur vallée pour travailler à Brigue, Sion ou en Suisse alémanique. «À l’époque, seuls les hommes célibataires de moins de 20 ans pouvaient se grimer en Tschäggättä. Et il était interdit de sortir après 18 h. Plus personne n’avait le temps.»
Sa mère, Agnès Rieder, avec son défunt mari Ernst, tous deux également sculpteurs de masques, se sont battus pour que la tradition survive à cette nouvelle donne. Coup de force contre les conservateurs de la vallée, leur fils Heinrich et des amis ont défilé en Tschäggättä, après le coucher du soleil. Un affront pour certains: «Les gens qui y étaient opposés n’avaient qu’à venir nous dire de rentrer!», lance le sculpteur, encore prêt à en découdre.
Aujourd’hui encore, la plupart des habitants du Lötschental travaillent et se forment hors de la vallée. Mais ils peuvent se transformer en Tschäggättä à la nuit tombée, tous les jours sauf le dimanche. Une femme, un homme marié ou un enfant peuvent se cacher derrière les masques de bois. Hier, un vendredi soir, la dernière Tschäggättä a terminé de se changer à 3 h du matin. Heinrich met gratuitement à disposition ses masques et costumes. «Je suis crevé. Le carnaval dure longtemps cette année!» La famille Rieder a taillé quelque 400 masques, appelés ici Larva. «Certains jeunes de la vallée les sculptent eux-mêmes, précise avec fierté Agnès Rieder. La tradition va continuer.» Tous les ans, un cortège réunissant une centaine de Tschäggättä refait, à la nuit tombée, le trajet de la manifestation organisée par Heinrich et ses amis (23 et 25 février 2017).

  • Masque d'inspiration moderne sculpté par Heinrich Rieder.
  • Masque d'inspiration traditionnel, par Heinrich Rieder. Sa famille a taillé quelque 400 masques au total.
  • Masque sculpté par Agnès Rieder. Sa plus belle œuvre selon elle. Pour obtenir des couleurs équilibrées, elle les appliquaient à quatre mains, avec son défunt mari. Agnès ne sculpte plus de masque aujourd'hui.
  • Masque traditionel du Lötschental datant d'environ 1880.
  • Environ 1880. À cette époque, les dents étaient taillées dans le bois. Ce n'est que plus tard que des dents d'animaux ont été intégrées.
  • Masque également de 1880. Seul du bois d'arolle était utilisé. Aujourd'hui les sculpteurs peuvent utiliser du métal, du plastique et tout ce qui nourrit leur imagination.
  • Des excroissances en bois, le nez, sont cloués sur ce masque datant de 1900. Les couleurs sont faites avec du sanc, du vert-de-gris, ou des mélanges naturels tenus secrets.
  • Masque de 1910-1920.
 

Hollywood en bois d’arole

Les masques aussi ont évolué. Faits à l’origine uniquement avec du bois d’arole, colorés avec du sang, du vert-de-gris ou des pigments naturels, les sculpteurs utilisent désormais du métal, des dents, cornes et tout ce qui stimule leur imagination. S’ils ont toujours été grimaçants et monstrueux, les films d’horreur inspirent les tailleurs d’aujourd’hui (consulter la galerie de masques de différentes époques sur notre site).
Restée fidèle aux méthodes traditionnelles, Agnès Rieder n’est pas opposée à ce que certains dénoncent comme une hollywoodation de la tradition: «Chacun suit sa fantaisie», commente-t-elle. Heinrich Rieder se moque de ces reproches: «Ils voudraient que l’on reste assis sur un banc en fumant la pipe. Le monde a changé!» Si lui façonne autant de masques anciens que modernes, les jeunes, eux, préfèrent nettement les masques inspirés de films comme Predator.

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«

Il faut du bois et du savoir-faire. Ensuite, chacun suit sa fantaisie»

Agnès Rieder, sculptrice

«On n’est plus soi-même»

Dans son vestiaire pour Tschäggättä, d’ordinaire réservé aux initiés, Heinrich aide son fils Jo (17 ans) à se transformer. Des mousses ficelées à ses épaules lui donnent une apparence de géant. Jambes et bras sont entourés de sacs de jute, «pour que l’on ne reconnaisse pas ses chaussures ou ses habits». Une peau d’animal, attachée à la ceinture par une cloche de vache, recouvre tout l’attirail. Le voilà prêt à abattre sur son visage sa nouvelle identité. «On n’est plus soi-même, affirme l’apprenti en serrurerie. Certains changent vraiment.» Et son père de compléter: «On se sent puissant.»
Fasciné par les masques depuis toujours, il s’étonne que des peuples du monde entier – Bali, Himalaya… – aient la même tradition. «Pourquoi les Hommes se masquent-ils? Je ne sais pas. Tous les gens portent un masque au quotidien. Où est la différence?» Mystère au cœur de ce monde à l’envers de carnaval.

  • Grâce à ses masques et son savoir-faire, Agnès Rieder, 79 ans, a voyagé à Bankok ou Lisbonne pour représenter la vallée du Lötschental.
  • Son fils Heinrich, 52 ans, pense tout le temps aux masques. "Ils font partie de moi et de mes plus vieux souvenirs." Sa génération s'est battue pour moderniser la tradition et faire qu'elle ne meurt pas.
  • Derrière le masque peuvent se cacher des hommes, des femmes ou des enfants. Avant, seuls les jeunes hommes célibataires de moins de 20 ans le pouvaient.
 

Bonnes adresses Lötschental

Hotel et restaurant Fafleralp à Blatten
Restaurant Lonza à Wiler
Office du tourisme à Wiler

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Où voir des masques (liste non exhaustive)

Lötschental:

  • Dans les rues et bistrots des villages du Lötschental, principalement les vendredis et samedis soir, jusqu’au 28 février.
  • Défilé traditionnel des Tchäggättä:
    - 23 février à 20h de Blatten
    - 25 février à 15h de la station téléphérique de Wiler
    Lors de ces deux événements, des courses supplémentaires (télécabine) entre Wiler et Lauchernalp sont organisées. Les dernières, vers minuit, sont gratuites.
  • Zur Blaue Stube à Wiler. Sis dans une maison traditionnelle, ce musée intègre une belle collection de masques à la culture et l’histoire régionale. On apprend par exemple que le village de Wiler a été entièrement détruit par un incendie au début du siècle dernier. Un incontournable.
    www.facebook.com/ZurBlauenStube

Suisse

  • Exposition temporaire à Cran Montana présentant quelques-unes de plus belles pièces de la famille Rieder. Jusqu’en octobre 2017.
    www.art-et-collections.ch
  • Jusqu’au 28 février, vivez la tradition du carnaval d’Evolène (VS) avec ses célèbres Peluches, Maries et Empaillés. Rencontre avec un créateur de masques.
    www.carnaval-evolene.ch
  • Le musée des cultures de Bâle a une exposition consacrée au carnaval de Bâle et ses masques.
    www.mkb.ch

Monde

  • Tour du monde des masques au Musée international du carnaval et du masque à Binche en Belgique.
    www.museedumasque.be

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Gilles Mauron

Rédacteur

Photo:
Olivier Maire; Museum der Kulturen, Basel; carte Rich Weber
Publication:
lundi 20.02.2017, 13:01 heure



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