L’alpiniste Ueli Steck, à l’entraînement en salle de grimpe: «Ici, je suis à l’écoute de mon corps.»

«8848 mètres sans oxygène»

Ueli Steck Il est l’alpiniste des records de vitesse dans les faces les plus dures de la planète. Comment il repousse les limites et gère les risques.

Ueli Steck porte encore des traces de magnésium sur le visage. Nous sommes dans la salle d’escalade «O’Bloc» à Ostermundigen (BE). Là où l’alpiniste le plus connu de Suisse vient de gravir à toute vitesse la paroi et la descendre en souplesse.

Ueli Steck, quand avez-vous attrapé le virus de l’escalade?
Tôt. Enfant déjà, je grimpais partout où je le pouvais, y compris sur les gouttières du premier étage de notre maison. Mes parents l’ont tout de suite accepté. Il leur importait surtout que nous fassions ce qui nous plaisait dans la vie. Mon père me disait: «Quoi que tu fasses, fais-le bien!» Et, je l’ai pris au mot.

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans l’alpinisme?
J’aime les défis liés à un projet. Qui plus est, je suis très ambitieux. En montagne, je peux donner libre cours à toutes mes ambitions.

Quelles émotions ressentez-vous lorsque vous atteignez un sommet?
J’entends toujours dire qu’on se sent totalement différent lorsqu’on parvient au sommet. Je ne ressens pas la même chose, et pour une bonne raison: j’ai conscience qu’il faut encore redescendre et que beaucoup d’accidents surviennent lors de la descente, probablement parce que la concentration n’est plus aussi intense. Le retour étant généralement moins éprouvant, on a tendance à croire que c’est gagné. Mais ce n’est qu’une fois de retour sous son propre toit que c’est réellement terminé.

Vous avez déjà dû interrompre quelques expéditions. C’est une grande déception?
Il faut l’accepter. Ce sont des choses qui arrivent, surtout lorsque les voies que je prévois n’ont jamais été faites. Je pourrais choisir un itinéraire sans risque pour atteindre un sommet de 6000 mètres. Ce serait à coup sûr une belle
expérience, mais cela ne me permettrait pas de repousser les limites. Plus le défi est grand, plus la probabilité d’échouer l’est aussi.
Le printemps dernier, nous voulions faire la première ascension du Shishapangma par la face sud, mais la météo était trop mauvaise. Nous avons donc limité notre excursion à un jour, sans atteindre le sommet. Avons-nous échoué pour autant?

«

C’est l’individu qui commet des erreurs, pas la montagne»

Vous n’avez pas atteint votre but.
Certes, mais je ne considère pas cela comme un échec. Nous apprenons tant de choses lors de petites excursions de ce type. C’est pourquoi je ne suis pas déçu de ne pas être allé jusqu’en haut. Atteindre le sommet n’est pas une finalité en soi. Parfois, on manque l’objectif fixé à cause d’une erreur. Par exemple, on prend trop ou trop peu de matériel, ou alors on commence trop rapidement. L’analyse rigoureuse des erreurs permet d’aller de l’avant et de progresser. Ce sont précisément toutes les expériences ainsi accumulées qui permettront de réussir la fois suivante.

Au final, c’est la raison ou l’intuition qui guide la décision de renoncer à une excursion?
C’est un mélange des deux. L’intuition joue un rôle important. Il faut partir en expédition avec un bon pressentiment J’ai pourtant participé à des excursions où des personnes sont décédées. Aujourd’hui, je préfère dire : non, nous ne tentons pas l’aventure dans ces conditions. Ici, la raison tient également un rôle. (…) Le manque de patience et une motivation exacerbée représentent les plus grands dangers en alpinisme.

Même en se montrant patient et raisonnable, l’alpinisme reste un sport dangereux par nature, n’est-ce pas?
Escalader une montagne est naturellement plus dangereux que de rester assis sur son canapé. En montagne, c’est l’individu lui-même qui est le plus dangereux. C’est lui qui commet les erreurs, pas la montagne. Évidemment, il y a des circonstances sur lesquelles  l’homme n’a pas d’influence.

Ueli Steck bat le record du monde de vitesse sur la face nord de l’Eiger:

Comme voir son casque fis-suré par une chute de pierres.
Oui. Bien sûr, il y a aussi une part de hasard en alpinisme. Mais l’alpiniste peut contrôler de nombreux facteurs.

Lorsqu’une pierre vous est tombée sur la tête en 2007 sur l’Annapurna, était-ce de la chance ou de la malchance?
Un peu des deux. Si j’ai joué de malchance en recevant une pierre sur la tête, j’ai eu une chance inouïe de ne pas avoir été grièvement blessé après une chute de 200 mètres.

À l’époque, vous auriez pu dire: «Je n’aurai jamais autant de chance la prochaine fois, j’arrête!»
Cette réflexion ne m’a jamais traversé l’esprit. Je me suis demandé si j’avais fait quelque chose de déraisonnable, si j’avais gravi une
paroi très exposée aux chutes de pierres. Comme j’ai pu répondre à ces deux questions par la négative, il était clair pour moi que je n’avais rien à me reprocher.

Avez-vous déjà eu quelque chose à vous reprocher?
Oui, lorsque j’ai réussi l’ascension de l’Annapurna par la face sud au terme de ma troisième tentative. Après coup, je me suis rendu compte que j’avais couru de trop grands risques. Je me suis donc promis de ne plus m’exposer à de tels risques car je n’aurais sans doute pas toujours
autant de chance. Cette expérience m’a beaucoup fait réfléchir et m’a aussi stressé durant un certain temps.

L’excursion aurait pu prendre un tour tragique. Quelle est votre attitude face à la mort? Reinhold Messner a, pour sa part, conclu une bonne assurance-vie afin d’assurer l’avenir de ses enfants.
Je n’ai pas d’enfant et je ne peux m’imaginer vivre autrement. La vie de famille est, à mon sens, inconciliable avec l’alpinisme tel que je le pratique.

Avez-vous déjà souffert du mal des montagnes?
Une fois, à 5500 mètres, j’ai soudain ressenti de violents maux de tête. J’ai tout de suite compris qu’il me fallait agir vite. Je suis descendu 300 mètre en contrebas à 1 h du matin et les maux de tête ont cessé immédiatement. Le mal des montagnes est prévisible. En 2013, je suis resté cinq jours et demi à 7500 mètres sans en souffrir. Une autre fois, les choses peuvent se dérouler tout autrement et avoir des conséquences fatales. Il est important de réagir sans tarder au premier symptôme.

L’alpiniste Reinhold Messner mettait la communion avec la nature au premier plan. Quelle importance a-t-elle pour vous?
Je trouve que c’est difficile à évaluer. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles on escalade des montagnes. Pour ma part, c’est le défi et la performance à accomplir pour atteindre le sommet qui me fascinent en premier lieu. Je m’explique: il y a des gens qui gravissent l’Everest avec des bouteilles d’oxygène, sur des itinéraires équipés de cordes fixes. Ils souhaitent simplement atteindre le sommet de l’Everest une fois, et c’est bien leur droit. Je ne porte aucun jugement. Cet alpinisme-là ne m’intéresse absolument pas. Pour ma part, le défi consiste à gravir les 8848 mètres sans oxygène. À chacun de définir ses priorités. À l’époque où Messner pratiquait l’alpinisme, c’est l’aventure qui était au premier plan. L’exploit se mesurait à l’aune de la durée de l’excursion et de la difficulté des conditions météo. Plus longtemps on se gelait les doigts, mieux c’était!

Nous sommes ici dans une salle de grimpe. Bien moins excitant que d’escalader une montagne…
Les deux me plaisent. Je peux être extrêmement motivé à grimper en salle, je m’y entraîne beaucoup. Ici, je suis à l’écoute de mon corps. Je sais parfaitement comment tirer le meilleur de moi-même.

Mais vos capacités diminuent au fil des ans.
Oui, le temps de récupération est plus long et la force réduite. Il faut se satisfaire de ce que l’on a.

Comment envisagez-vous l’avenir?
Je vais continuer à grimper pendant un certain temps. En avril et mai, je tenterai de gravir l’Everest puis de rejoindre le Lhotse. Personne n’a franchi ces 8000 sans oxygène. C’est un projet fascinant. Combien de temps le corps peut se déplacer à une telle altitude. Je reste peu de temps en montagne. Là, je vais passer 24 voire 48 heures en haute montagne. À plus long terme, je me vois bien relever de nouveaux défis dans le développement de chaussures de sport.

Ueli Steck s'entraîne à la salle d'escalade:

L’alpiniste bernois Ueli Steck (40 ans) lors de l’interview: «Pour ma part, je n’éprouve une profonde satisfaction que plus tard. Pendant l’expédition, je ne ressens pas d’émotion particulière.»

Site de Ueli Steck

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Andreas W. Schmid
Photo:
Peter Mosimann
Publication:
lundi 27.02.2017, 13:25 heure



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