Au printemps, l’organisation de l’énorme camp 
de base de l’Everest s’apparente à celle d’une ville. Plus de 1200 personnes s’y sont arrêtées en avril de l’année dernière. 

Une véritable ville en haute montagne

Un documentaire tourné par un étudiant en géographie de l’Université de Genève lève le voile sur le camp 
de base le plus fréquenté du monde. 
Au pied de l’Everest, tout est hiérarchisé, loin des idéaux de la vie en montagne.

Les sherpas taillent la glace à la pioche, plantent leurs tentes et érigent des murs visant à délimiter leur place de campement. Bienvenue au camp de base de l’Everest, à 5350 m d’altitude.
En mars, quelques semaines avant l’arrivée des touristes, les porteurs, guides locaux et chefs d’expédition s’activent pour rendre leur place la plus confortable possible. Douches, toilettes, tentes chauffées et connexion Internet sont installées par les différentes compagnies en fonction de leurs moyens.
«Depuis l’arrivée des premières expéditions commerciales dans les années 1990, le camp se transforme petit à petit en un territoire fragmenté, délimité par des murets sur lesquels les expéditions accrochent leurs autocollants pour signaler l’occupation», explique Matthieu Heiniger, réalisateur du documentaire Base Camp Circus. Avec plus de 1200 personnes recensées en avril dernier, le camp de base se mue en ville à la montagne.

Les déchets sont si préoccupants sur l’Everest que l’alpiniste qui le gravit doit désormais en ramener 8 kilos.

«Avant mon départ, j’imaginais bien que cet énorme camp de base devait obéir à certaines règles d’organisation, mais, de façon un peu utopique, je n’imaginais pas de telles séparations», confie Matthieu Heiniger. Sur 2 km, les expéditions se répartissent le territoire en fonction de leur importance et de leur légitimité. «Les grands groupes (ndlr: jusqu’à 70 personnes) qui possèdent plus d’argent, ont tendance à se mettre en dehors du centre, comme dans une ville. Ils occupent une sorte de banlieue, plus confortable.» Une organisation très citadine qui contraste avec l’esprit d’aventure vendu par ces agences.
Pour Bernard Debarbieux, professeur de géographie à l’Université de Genève et spécialiste de la question de l’imaginaire montagnard, ces séparations à l’intérieur du camp sont inhérentes au mode de vie de l’homme. «En tout temps et en tout lieu, les êtres humains ont placé des barrières entre eux, ont érigé des murs. Et même à plus de 5000 m d’altitude, les habitudes du quotidien ressortent. L’idéal d’une cohabitation en montagne qui transgresse les différences sociales peut éventuellement marcher à petite échelle, dans certaines de nos cabanes par exemple, mais pas dans ce type de camp.»

Il faut obtenir un permis d’ascension pour gravir l’Everest: il coûte cher.

En plus de la délimitation spatiale de la zone de campement, les espaces réservés se distinguent facilement au sein même du quartier. «On ne parle pas d’alpinistes au camp de base, mais de clients ou de sherpas. Les statuts sont très marqués. La plupart du temps, un sherpa ne s’autorise pas à entrer dans le réfectoire des clients sans y être invité», relève le réalisateur. «Ce différentiel social rappelle celui entre les guides et clients dans les Alpes au début du XIXe siècle. Avec l’ouverture et la modernisation des sociétés alpines, ce clivage s’est fortement atténué», précise le professeur. «Au Népal, la conception de la montagne est très différente. Elle appartient à l’Etat et se monnaie, d’où le caractère très fort de sa commercialisation.» Au printemps 2013, 388 permis d’ascension ont été délivrés pour l’Everest et ses voisins le Nuptse et le Lhotse, à 10 000 dollars américains pièce.

Au pied du toit du monde, beamers et écrans plats permettent des soirées de projection pour les clients des expéditions les plus cossues. Les douches chaudes ne sont plus un luxe et les photos du jour terminent rapidement sur Facebook. Dans le documentaire, un client du groupe Himalayan Ascent regrette cet excès de confort et compare le camp à un village de vacances. «On va pouvoir venir ici en jeans, et puis on va nous habiller, nous donner un sac et partir en montagne, un peu comme dans un parc d’attraction. C’est une nouvelle façon de voir la montagne. Pour moi, il y a quelque chose qui ne va plus.»
Pour rassembler les gens, il reste le Puja, cérémonie bouddhiste célébrée autour d’un monument de pierre érigé pour l’occasion. «Il s’agit vraisemblablement de l’unique événement dans toute la saison touristique où l’ensemble des membres de l’expédition, tous rôles confondus, se réunit dans un périmètre commun pour une action partagée: recevoir la bénédiction du lama. C’est à ce titre qu’on peut parler d’un acte réunificateur», conclut Matthieu Heiniger.

«Ça ressemble à un cirque» 

Deux questions à Matthieu Heiniger, qui a réalisé «Base Camp Circus» dans le cadre de son master en géographie.

Matthieu Heiniger en tournage.

Coopération.  Comment avez-vous été accueilli sur place par les sherpas et les clients?
Matthieu Heiniger.  Pour le tournage du film, je me suis rendu seul au camp en mars 2013, au moment où les sherpas le préparaient. Chaque soir durant un mois, je rejoignais le site de Gorak Sherp à 10 km et une heure trente de marche en aval du camp de base, avec caméra et trépied. Je ne pouvais pas dormir sur place pour une question de budget. De ce fait, les sherpas m’ont toujours témoigné leur respect et étaient ouverts à la discussion. La tâche était parfois plus difficile avec des clients, trop renfermés sur leur but.

Pourquoi avoir choisi le titre de «Base Camp Circus»?
C’est tout simplement la première impression que j’ai eue en observant le camp de base: ça ressemble à un cirque. C’est un peu provocateur c’est sûr mais le job de ces expéditions, c’est de vendre un beau spectacle! Les clients croient vivre une aventure dans des conditions extrêmes alors que derrière, tout est travaillé et pensé pour leur confort. J’imaginais les clients dans le rôle des clowns et les sherpas à la place des acrobates.

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.Texte: Sophie Dorsaz

Photo:
Mathieu Heiniger (avril 2013) / Getty Images
Publication:
lundi 31.03.2014, 11:00 heure

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