«La peur du vide touche plus d’une personne sur quatre, soit 28% de la population», expose le professeur Thomas Brandt. Le pont suspendu du Titlis est, à 3020 mètres, le plus haut d’Europe.

Vertige, un abîme de phénomènes

Comment maîtriser son vertige? À la pointe d’une recherche multidisciplinaire, le professeur Thomas Brandt, neurologue, décrypte le processus.

Vous étudiez le vertige. Quelle est l’ampleur du phénomène?
Les animaux et les enfants évitent la vue en bas des falaises. C’est inné. Nous avons réalisé la première étude sur la peur du vide dans la population, sur un échantillon de 3517 individus. La peur du vide touche 28% de la population, et se développe après la puberté. Une recherche encore non publiée, menée sur 500 enfants de 8 à 10 ans, montre qu’un tiers a peur du vide, filles et garçons dans la même proportion. Cette peur du vide enfantine disparaît spontanément à 14–15 ans.

Elle peut ensuite réapparaître.
Oui, mais ce n’est plus la même peur. Le déclencheur le plus fréquent, aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte, est d’être sur une tour. L’enfant a peur que la tour s’écroule, et pas de tomber lui-même, de par son manque d’expérience. L’adulte, en revanche, craint de chuter.

Ce qui engendre la peur du vide?
Des expériences individuelles, une peur vécue comme un traumatisme. Au quotidien, une personne peut avoir de l’appréhension en télésiège, mais pas en télécabine.

«

Il faut se désensibiliser lentement de cette peur, ne pas en rire»

Thomas Brandt Professeur responsable de l’Institut des neurosciences cliniques et directeur scientifique du Centre allemand du vertige et des troubles de l’équilibre, à l’Université de Munich..

Le Centre allemand du vertige et des troubles de l’équilibre, créé en 2009, se distingue par son approche multisciplinaire – impliquant des neurologues, biologistes, généticiens, psychiatres, psychologues, spécialistes de la médecine psychomatique, ophtalmologues. La perspective historique, fondée sur la présence des vertiges dans la littérature antique, s’inscrit dans la démarche.

Le vertige touche 32% des femmes, 25% des hommes.
On peut émettre l’hypothèse que les hommes ont d’autres activités sportives où ils sont exposés à ce qui stimule la peur du vide, et qu’ils y sont davantage désensibilisés. Le fait de répéter l’exposition à ce qui engendre une peur permet de la réduire.

Comment fonctionne le mécanisme du vertige et comment l’enrayer?
Presque toutes les personnes concernées fixent leur regard au loin. Le regard au loin annule la peur, le regard en bas la déclenche. Goethe avait peur du vide, et montait les escaliers de la cathédrale de Strasbourg pour s’y habituer, préfigurant les thérapies cognitives qu’on utilise aujourd’hui pour s’en affranchir.

Le vertige disparaît en position assise ou couchée, en regardant l’horizon.
L’équilibre se règle par l’oreille interne et le regard. Quand on est debout, on bouge légèrement notre corps en permanence. Et tout le monde oscille davantage dans des conditions de hauteur. De plus, quand la distance entre ce qui nous environne et les yeux est trop grande, la stabilisation visuelle ne fonctionne plus – essayez, sur une jambe, d’utiliser des jumelles, vous vous mettrez en difficulté. Lorsqu’on regarde en bas, ce qui soulage, c’est de voir par ailleurs des structures très proches – celle des roches, par exemple – où l’œil a un contrôle. Une autre aide consiste à se distraire l’esprit, en ayant une deuxième tâche à effectuer: nommer des animaux, chanter, par exemple.

À partir de quel seuil consulter un spécialiste?
Une personne sur deux touchée par le vertige est encline à développer cette peur: toujours plus de situations la déclenchent. Si c’est le cas, si on remarque qu’on est entravé dans ses activités, ou si on voit que ce problème occupe toujours plus nos pensées – «il faudra prendre le télésiège, et passer par tel pont étroit» –, il s’agirait de consulter un psy spécialiste en thérapies comportementales.

Face à l’appréhension du vide, quelles difficultés privilégier?
Pas d’épreuve de courage, où on se dirait «allez, on passe par là-dessus». Quand on a peur, vouloir passer sur un sentier de 20 cm qui surplombe le vide, c’est prendre des risques. Il faut commencer par des écueils mineurs, et se désensibiliser lentement de cette peur. Il ne faut pas en rire.

Baie vitrée, pont suspendu, téléski: ce qui déclenche le vertige dépend des individus.

«J’ai été impressionné par le vide»

Jean Troillet, dix sommets de plus de 8000 mètres vaincus sans l’apport d’oxygène, record notamment de vitesse de l’ascension de l’Everest par la face nord.
«Il y a longtemps, quand j’étais avec mon frère, au Grand Capucin, où il y avait 400 mètres de vide en dessous de nous, j’avais été impressionné. Les gens qui marchaient sur le glacier en contrebas étaient comme des pointes d’allumettes. On n’était pas grand-chose, sur cette face. Je n’ai jamais eu peur, mais j’ai été impressionné par le vide. Et dans des expéditions comme dans l’Himalaya? La concentration est telle dans chaque mouvement qu’il n’y a pas de place pour la peur. On a par contre la crainte de l’aventure. Elle est quand même un gros point d’interrogation. Mais il y a plusieurs sortes de vide: au sommet d’une montagne, le vide est pour moi beaucoup moins impressionnant que du haut d’un immeuble.»

«Là où est notre pensée, là est notre énergie»

Accompagnateur de montagne, professeur de ski, Patrick Balmain organise des stages pour s’affranchir de la peur du vide.

Votre approche, pour apprivoiser le vide?
Quand on a peur du vide, on cherche à le contrôler. Or, vouloir le saisir pour le contrôler ne fonctionne pas. Cette saisie produit une émotion, comme lorsqu’on rate une marche dans le noir. Comment utilise-t-on nos cinq sens? Généralement, on privilégie l’oeil et l’ouïe au détriment du toucher, ce sens qui permet d’être conscient de là où on est, qui ramène à qui je suis. Il s’agit, dans la méthode „stop vertige“, de lâcher le visuel au profit du toucher: réinvestir le corps.

Au départ de votre démarche, les pieds.
Je suis parti des sensations les plus simples à percevoir pour refaire l’expérience de la gravité sur notre corps. La verticalité est dans le présent – on a tendance à se projeter dans un avant et un après, qui implique un gros filtres d’interprétation. La zone de contact de notre corps au sol, ce sont nos plantes de pieds. On en a la sensation interne, ce n’est pas une vision externe. A partir de cette simple expérience, on va découvrir peu à peu nos potentiels par des exercices physique.

Comment procédez-vous concrètement?
On effectue des exercices d’équilibre sans perdre cette idée de contact, en étant sur un muret, par exemple. Je place ma conscience dans cette zone-là, et ne fais pas une fixation visuelle sur le fond du ravin, ou ce qu’on ne peut pas voir, qui nous angoisse encore plus. Là où est notre pensée, là est notre énergie. On est des grands spécialistes des scénarios catastrophe. Quand on jette un regard en bas, c’est notre propre conscience, notre propre pensée qu’on jette. Et lorsque je me suis ainsi déversé, j’ai déjà dépensé le gros de mon énergie.

Lorsqu’on a peur du vide, que faut-il éviter?
J’aurais tendance à conseiller de ne pas trop forcer sa peur en se disant «il faut que ça passe». C’est bien de ne pas trop s’écouter, mais de là à vouloir absolument franchir l’écueil, non! On ajoute des émotions et on donne encore plus d’émotions au vide. Il faudrait revenir à soi et trouver une détente en soi. C’est par la douceur qu’on s’affranchit de la peur du vide, pas en forçant. En cinq minutes, on consomme énormément d’énergie. Si on emprunte un long sentier délicat, ça passera au début, mais ensuite, on risque de s’épuiser surtout lorsque l'on sait qu'on va devoir repasser par le même chemin. Le plus important, pour quelqu’un qui travaille seul sur sa peur, est d’aller dans des lieux où on a n’a qu’un petit sentiment de peur, et de s’y accoutumer.

Que vous inspire l’attrait pour le vide, dans certains sports extrême?
Les sports extrêmes s’inscrivent souvent dans la problématique d’une vie insipide. On a perdu la saveur des choses simples. Il faut de l’extraordinaire pour se sentir vivant. Mais que cherche-t-on? Le toujours plus? Une quête d’adrénaline? C’est comme chercher son "shoot". Il ne s'agit pas de catégoriser les activités en bonne ou mauvaise, dangereuse ou pas. Il s’agit davantage de considérer la façon dont j’aborde l’activité. Ai-je un comportement à risque ou suis-je dans une dimension plus intérieure, de présence à moi-même, à l’environnement? Le sport extrême demande une grande concentration, de bonnes qualités athlétiques mais il est important aussi de regarder véritablement, sans se mentir, pourquoi et comment on le fait.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la peur du vide?
A 20 ans, j’ai eu quelques soucis de vertige dans des conditions particulières – je pouvais être gêné, par exemple, face à une baie vitrée, au quatrième étage. Le premier sur qui j’ai commencé à travailler, ce fut moi-même.

Puis je me suis rendu compte que c’est une chance d’avoir le vertige, car c’est notre propre sensibilité qui peut nous aider à percevoir et  à comprendre notre relation à nous-même et au monde. On commence à ce moment là un chemin vers une meilleur compréhension de soi, un chemin spirituel. D'ailleurs, dans toutes les traditions spirituelles, le vide, le silence ont une grande importance. Ils sont de merveilleux outils pour entrer en relation avec soi-même. Et notre monde moderne nous en éloigne plutôt.

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Ariane Pellaton

Rédactrice

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Photo:
beatmueller.ch, S. Wartini LMU Klinikum, Getty Images
Publication:
lundi 02.02.2015, 14:50 heure



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