«J’aime le rouge, la couleur de l’espoir. Sur chacun de mes tableaux, j’essaie de placer une petite tache de rouge.»

Walter Mafli pêcheur de tons

Anniversaire Le peintre de Lavaux, qui fêtera le 10 mai prochain son centième anniversaire, est au cœur d’une importante rétrospective à l’abbatiale de Payerne. Rencontre avec un artiste qui défie le temps qui passe.

À quelques jours de son centième anniversaire, Walter Mafli grimpe d’un pas assuré le   raide escalier qui mène à son atelier niché dans les combles. Un exercice qu’il continue de faire plusieurs fois par jour et auquel, ajouté aux milliers de kilomètres parcourus à vélo, il doit peut-être une partie de sa forme. Même s’il avoue ressentir aujourd’hui le poids des ans: «J’ai arrêté le vélo il y a trois ans. Après des vacances à Bad Ragaz où j’ai encore profité de rouler plus de 20 kilomètres chaque jour. Mais je dois dire que j’ai pris un sérieux coup de vieux ces deux dernières années…» Des problèmes de vue rendent son travail plus difficile et l’artiste redoute un peu le moment où il devra poser palette, craies et pinceaux car la peinture l’accompagne depuis l’adolescence.

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La peinture, c’était le refuge

«À 14 ans, à l’orphelinat, je boudais tout le monde. Je m’isolais dans une grange où je taillais une pierre ou du bois, je dessinais, je rêvais. J’étais malheureux et je me suis replié sur moi-même. C’est ainsi que je suis devenu peintre.» Affichant ses créations au-dessus de son lit. «On était vingt-quatre à partager le même dortoir, mais je voulais avoir une paroi pour mes dessins.» Il faut dire que le Vaudois d’adoption, bourgeois d’honneur de Lutry depuis une dizaine d’années, a connu dans le canton de Saint-Gall une enfance plutôt rude. «Je suis né et je me suis retrouvé malheureusement sans père ni mère. Mon père était un réfugié de guerre et ma mère était sourde et muette. J’ai été élevé par ma grand-mère jusqu’à l’âge de 5 ans. Quand j’y pense, je ne peux pas dire que j’ai vraiment souffert de manquer d’amour maternel car je ne l’ai jamais connu.» Avant d’être placé dans un orphelinat. «Ce n’était pas un orphelinat, mais une maison de redressement. Aujourd’hui encore, je me demande ce qu’ils voulaient redresser. Une chose est sûre, j’ai dû beaucoup travailler. On nous apprenait à tricoter et nous tricotions tout le temps, comme des machines.» Walter Mafli a ainsi appris à vivre au jour le jour, à accepter sans rouspéter. «Je prends les choses comme elles viennent, sans me soucier ni du passé ni de l’avenir. J’ai toujours vécu comme cela.» Les démarches actuelles liées à la réparation de l’injustice faite aux enfants placés le laissent sceptique. «On oublie que c’était une autre époque. Il est temps de tourner la page. On ne peut quand même pas tout compenser et remonter jusqu’aux fosses aux lions de la Rome antique.»

«

Je prends les choses comme elles viennent »

Walter Mafli (100 ans), artiste peintre

De Saint-Gall à Neuchâtel à vélo

Des enfants placés à l’orphelinat, il a été le seul à pouvoir suivre le collège. «Je me rendais à l’école pieds nus, mais j’ai eu la chance d’y trouver des garçons avec qui je suis resté copain. J’ai perdu les derniers il y a deux ou trois ans.» Une scolarité qui lui a aussi permis de sortir de l’ombre. «Mon maître de dessin a vu en moi un élève doué. Il a gardé tous mes dessins pour les montrer à ses élèves. À 16 ans, je voulais devenir sculpteur. On m’a fait comprendre que je crèverais de faim et j’ai entrepris un apprentissage de poêlier-fumiste, presque par hasard…» Une fois l’école de recrues accomplie, il décide de partir pour la Suisse romande. «J’ai fait le trajet de Rebstein (SG) à Neuchâtel à vélo. Avec une pièce de 2 francs et ma caisse à outils pour tout bagage…» Le vélo est une autre passion du peintre. «J’ai gagné des courses en Allemagne, en Italie. Pour mes 60 ans, j’ai fait toute la Californie à vélo, pour mes 80 ans, je me suis contenté de la Sardaigne. À 93 ans, je suis monté pour la dernière fois de Verbier au col de la Croix-de-Cœur.»

La fête avec Pierre Perret

Dans quelques jours, Walter Mafli fêtera son anniversaire avec Pierre Perret. «Je l’ai connu chez Frédy Girardet où mes tableaux étaient exposés. Il venait de sortir Le Zizi et nous avons sympathisé. Quelques jours plus tard, je partais avec ma femme pour l’île Maurice où Pierre Perret était en vacances. Et, tant que mon épouse a vécu, nous avons passé chaque année une semaine ensemble.»
Seul dans sa maison, Walter Mafli vit au milieu de ses peintures avec, dans sa tête, le souvenir de sa mère. «Ma mère m’a donné tout ce qu’elle n’a pas reçu. Quand je l’ai rencontrée, à 20 ans, elle était émue et souriait avec les yeux. C’est le plus beau sourire que j’ai jamais vu sur le visage d’une femme.» Et les yeux du peintre se mettent à sourire.

L’œuvre d’une vie

Walter Mafli a représenté et réinventé toutes les saisons, tous les thèmes, des plus féminins aux plus félins. Il a pratiqué, dans l’ordre alphabétique, toutes les techniques: aquarelle, craie, dessin, gravure, huile, monotype, plume… Cette rétrospective, de 1939 à aujourd’hui, à l’occasion de ses 100 ans, en presque autant d’œuvres présentées, célèbre l’homme autant que son travail, l’authenticité autant que la beauté, pour le plaisir de tous. Un ouvrage souvenir, avec des illustrations de tous les tableaux de l’exposition, a été édité pour l’occasion. Il est complété par deux DVD: «Hors-temps» de Pascal Salamin et «Mafli, un itinéraire de vie» de Jean Charles Pellaud et Philippe Dubath.

Plus d’infos sur les jours et les heures d’ouverture
Anne-Marie Cuttat

Rédactrice

Photo:
Charly Rappo, SP
Publication:
lundi 04.05.2015, 14:20 heure