Youssou Ndour en concert – ici en Écosse, au dernier Festival international d’Édimbourg.

«Sur scène, je me sens un homme libre»

Interview Il a été ministre. Il a créé un groupe de médias. Et Youssou Ndour est ce musicien engagé qui dit l’espoir de l’Afrique dans son nouvel album. Rencontre.

À le découvrir dans un fauteuil club du bar de l’hôtel parisien où il donne ses interviews, Youssou Ndour a tout du prince de la Médina de Dakar, comme on le surnomme parfois. Ses longues jambes étendues devant lui témoignent d’une capacité à saisir le bien-être quand il se présente, tandis que son regard, qui balaie l’espace et ne perd rien de ce qui s’y passe, semble monter la garde.
D’ailleurs, dès qu’il se lève et déplie son mètre nonante et des poussières, les solliciteurs s’approchent. «On s’est vu à Dakar. J’ai un cousin qui…» Youssou les écarte avec élégance. Mais le visage fermé. Il s’illuminera plus tard dans la conversation, à l’évocation de Exodus, l’une des chansons de son album Africa Rekk: «Je suis content que vous l’ayez remarquée! C’est un cri du cœur pour ce si beau continent qu’est l’Afrique.»

Ce cri du cœur, vous aimeriez qu’il soit entendu par qui en priorité? Les Africains ou ceux qui méjugent l’Afrique?
Exodus interpelle surtout les dirigeants africains. J’aimerais qu’ils fassent leur introspection: pourquoi alors que nous aurions tout pour réussir, n’y arrivons-nous pas? Pourquoi tant de jeunes, qui représentent 60% de la population, préfèrent choisir le voyage du désespoir avec naufrage dans la Méditerranée à la clé plutôt que de s’investir dans leur pays? Oui, il y a des problèmes en Afrique. Mais il y a du positif aussi.
Le potentiel humain et les ressources naturelles sont énormes. Il faut que certains dirigeants pensent un peu plus à la patrie dont ils ont la charge et moins à leurs ambitions personnelles.

En concert , vidéo au Bataclan, novembre 2016

Vous venez de déclarer que vous ne seriez pas candidat aux élections présidentielles du Sénégal en 2019. Votre expérience du pouvoir dans le gouvernement de Macky Sall (ministre de la Culture, puis du Tourisme) vous aurait-elle dégoûté de la politique?
Je suis toujours conseiller du président.  Je ne laisserai  donc jamais dire que la politique ne sert à rien. Ce n’est pas vrai. De nombreux dirigeants politiques font du mieux qu’ils peuvent. Mon expérience du pouvoir m’a surtout montré combien il est difficile d’agir. D’un côté, il y a des gens qui vous élisent pour que vous fassiez des forages et construisiez des puits. Ils sont pressés que vous agissiez et c’est normal, ils ont soif; de l’autre, il y a des élus qui doivent respecter les règles des marchés publics et donc s’insérer dans des procédures interminables pour pouvoir passer à l’action. S’ils ne s’y soumettent pas, leur pays sera mal noté par les institutions internationales. Mais s’y conformer prend du temps, c’est usant. Et les électeurs se découragent.

Dans vos chansons, vous ne transmettez pas seulement de l’espoir dans l’avenir africain, mais aussi des valeurs. Vous avez l’impression que les jeunes en manquent?
Je les trouve surtout intéressés par le monde matériel et digital. Par l’instantanéité, par les apparences. J’ai envie de leur dire qu’ils sont l’avenir et qu’à ce titre, ils doivent savoir qui ils sont. Connaître leurs racines. Ils doivent avoir en tête que la réussite ne se résume pas à posséder le
dernier gadget électronique. L’argent ne fait pas le bonheur. J’aimerais qu’un jour la grande famille humaine retrouve le sens du partage.

«

Je pense qu’il faut se souvenir des gens exemplaires»

En concert, International Festival Edinburgh, août 2016

Quelle éducation avez-vous reçue?
Je n’ai pas eu un parcours facile. Dieu m’a donné du talent, je le reconnais. J’ai eu aussi la chance d’être élevé par ma grand-mère qui était, paix à son âme, une grande chanteuse, et à qui je dois beaucoup dans ma manière de chanter. Mais ce don et cette transmission ne suffisaient pas. Il a fallu que je travaille beaucoup. C’est ce que j’ai envie de transmettre aux jeunes: pour réussir, il faut s’éduquer et s’informer.

C’est pour faciliter l’accès des gens à l’information que vous avez investi dans les médias?
Certains investissent dans les immeubles ou les voitures. Quand j’ai commencé à gagner de l’argent, j’ai eu envie d’en faire profiter les autres. J’ai investi dans la presse pour rendre visibles des personnes qu’on n’entendait jamais dans les médias et pour créer des emplois.
Je me suis entouré de professionnels à qui je délègue la direction des rédactions du groupe Futurs Médias. Je les vois aux conseils d’administration, cependant je ne programme ni la radio ni la rédaction du journal.

L’élection de Barack Obama, d’origine kenyane par son père, a modifié le regard que les Africains portent sur eux?
C’est sûr que son élection a déclenché un sentiment de fierté panafricain.
Même s’il n’a pas été élu parce qu’il était Noir, mais pour la pertinence de son leadership qui lui a permis au delà de sa couleur d’être apprécié.
Barack Obama est entré dans l’histoire, mais vu d’Afrique, on reste sur notre faim: on pensait que quelque chose changerait vraiment. Cela dit, sur le plan personnel, Barack est un pote à moi. Il aime beaucoup ma musique. Quand il est venu au Sénégal, le courant est très bien passé.

Cali a d’abord été guitariste et guitare-voix de plusieurs groupes.

Vous aviez aussi de l’admiration pour Nelson Mandela, au point d’ailleurs de donner son nom à votre dixième enfant.
Nelson Mandela est ma référence! J’avais organisé un concert pour sa libération en 1985 à Dakar. Et j’ai envie que l’on se souvienne de lui. En donnant son nom à mon fils, Ibrahima Nelson Mandela, j’ai voulu saluer sa mémoire et sa contribution énormissime dans ce monde. Chez nous, donner un prénom a beaucoup de valeur. Cela permet de garder en mémoire les sept vertus de la personne. Je pense qu’il faut se souvenir des gens exemplaires. Dans mon dernier album, Oumar Foutiyou Tall est un hommage au grand résistant africain qui a défié la colonisation africaine.

Quel genre de père êtes-vous?
Un père très occupé et qui embarque parfois toute sa famille dans son programme. Autant que possible, j’aime partager avec ma famille ce que je vis. Je suis aussi un père ferme, un peu autoritaire même. Je crois que les enfants ont besoin de cela. Et puis je tiens à ce qu’ils aident dans la maison. J’ai onze enfants de quatre mères différentes. Cela fait une équipe de foot. Cela vous paraît peut-être énorme, mais mon père a eu beaucoup plus d’enfants que moi!

La pochette de son dernier album, Africa Rekk (Sony Music), son 34e disque

Comment peut-on continuer à faire de la musique, quand on devient un homme sérieux?
La musique pour moi, c’est du sérieux! J’y travaille. J’ai d’ailleurs dû faire une pause quand j’étais ministre de la Culture et du Tourisme. Ma fonction me prenait trop de temps. Africa Rekk est un album réfléchi, constitué de voyages musicaux et de mélanges. Je chante une chanson avec Akon, qui vit aux États-Unis. Sur scène, je me sens un homme libre. Je n’ai pas du tout l’impression d’incarner un homme d’État.

Quelle signification cela a eu pour vous de jouer au Bataclan qui vient de rouvrir après la tuerie du 13 novembre 2015?
J’ai voulu saluer la mémoire des victimes innocentes. Je suis musulman, or ce qui s’est passé au Bataclan, comme ce qui s’est passé au Mali, à Tunis ou au Nigéria au nom d’Allah, n’a rien à voir avec la religion musulmane. C’est de la violence gratuite. La foi devrait nous amener
à plus de fraternité et de
tolérance.

La voix d’un homme engagé

Youssou Ndour, 57 ans, est plus qu’un musicien-auteur-interprète. C’est aussi un homme d’État. C’est encore un homme d’affaires avec son groupe Futurs Médias (500 personnes). C’est un humaniste qui a créé une société de microcrédits, s’est engagé pour Amnesty International, le droit des enfants, la lutte contre le paludisme, le dénouement de la crise au Darfour… Et surtout Youssou Ndour est ce musicien qui fait danser tous les continents. Son dernier album «Africa Rekk» (Sony Music) en est la preuve.

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Véronique Châtel

Rédactrice, Paris

Photo:
Getty Images, Youri Lenquette
Publication:
lundi 12.12.2016, 13:10 heure



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