«Intégrer le vrai plaisir à la vie»

Certains le considèrent comme un «gourou». En fait, l’écrivain Pierre Yves Lador est un homme vrai qui écrit comme il jardine: en cultivant le sourire intérieur. Son dernier livre vient de paraître chez Olivier Morattel Editeur.

Podcast

Coopération. Pourquoi refusez-vous d’avoir un téléphone mobile?
Pierre Yves Lador.
Boh, c’est un choix lié à ce concept de décroissance. L’époque ­devient complètement frénétique. L’accélération est ­générale. Tous ceux que je connais ont eu au moins dix téléphones et à chaque fois, ils veulent une performance de plus. Je vis dans mon époque, mais je mets des limites. J’ai pas de télévision non plus, c’est une liberté que je m’octroie. Mes amis me disent: «Tu vas marcher à la montagne. Sans mobile, si tu tombes dans un trou, t’es mort.» Ben oui. C’était comme ça pendant un million d’années et l’humanité s’en est tirée. Pas grave.

Ordinateur? Oui?…
Je suis obligé. Je peux pas livrer mes livres sous forme manuscrite. Je suis illisible.

Pour vous, il faut décroître, ou c’est la fin?
Je ne suis pas un fanatique, mais un homme de l’équilibre. Il s’agit d’un idéal à viser. Mais je ne me fais aucune illusion. Quand les écologistes par exemple vendent leur courant renouvelable, ils fabriquent de nouvelles machines. Paradoxal: les champions de la décroissance augmentent la croissance et rapportent de l’argent! (Il rit) En fait, tout est fuite en avant. La croissance, c’est l’augmentation du produit intérieur brut. Or avec tous ces PIB qui s’envolent, les gens ne sont pas plus heureux qu’avant.

Donnez-nous votre vision du monde, s’il vous plaît.
Je pense que le désir est ­fondamental, mais que la réalisation de ce désir est généralement calamiteuse. Il faut désirer, il faut rêver, imaginer, inventer des utopies, oui. Mais que veut dire le mot «utopie»? Il veut dire «non lieu». Il ne faut surtout pas chercher à réaliser une utopie, parce que c’est dangereux. Regardez jusqu’où est allée l’utopie communiste. Et ce que les utopies capitalistes font de nous.

Avez-vous un rêve?
Ouais, un beau château médiéval avec des tours et tout. Mais j’y ai cru jusqu’au jour où j’ai compris que, pour avoir mon château, il me fallait devenir très riche. Et j’ai pas envie d’être riche. La fin ne justifie pas les moyens.

C’est quoi, le bonheur?
Je sais pas ce que c’est. Mais ce n’est certainement pas ce qu’en dit la société. Je ne cherche pas le bonheur, mais la connaissance. Ce que l’on nous vend comme bonheur ne sont que des «sensations»: nous sommes pris dans un tourbillon de sensations, au point où l’on ne désire que cela, comme une drogue dure. Illusion.

Mais vous n’êtes pas contre le plaisir, bien au contraire.
Bien sûr que non. J’en ai l’air? (Rires) Non, tout doit être intégré. C’est pour ça que je parle d’équilibre. Le vrai plaisir, le plaisir sain, doit être intégré à la vie, il ne doit pas en être le but ultime. En ce qui me concerne, je ne parlerai pas d’ascétisme, parce que c’est un mot connoté religieusement; je préfère parler d’«exercice». Je m’exerce à ne pas être mutilé par la société: j’utilise mes mains, mes pieds, je marche tous les jours, je travaille dans mon jardin. Utiliser ses mains, ses jambes, son… oui, tout doit être utilisé! J’éprouve du plaisir dans tout ce que je fais. C’est comme l’énergie. En marchant, je prends l’énergie de l’univers, mais le but quand je vais marcher dans les Alpes n’est pas là.

Si le succès devait déferler, un jour, que feriez-vous?
Je ne veux pas parler à des millions de gens. Au départ, quand on commence à écrire, on se dit: «Ah! si j’avais plein, plein de lecteurs, ce serait bien…» Mais c’est pas vrai. Mes livres, il faut les lire lentement, ils se savourent; chacun y prendra quelque chose de différent, et c’est ça qui me plaît.

Il y a du courage en vous.
J’essaye. Je fais comme disait Voltaire: je cultive mon jardin. Je m’exerce à marcher, à écrire, tous les jours. Il le faut, parce que la ville, que je prends dans mon livre comme métaphore de la globalisation, exerce ses séductions sur nous. Elle instille des peurs, mais fait aussi miroiter de fausses promesses. C’est le pacte de Méphistophélès: donne-moi ton âme, et je te donnerai le confort… Hé quoi, donner mon âme pour des pâtisseries? Pour des voitures? De l’argent, du sucre? Ha, ha!

Avez-vous décidé de devenir écrivain, ou avez-vous découvert le monstre en vous?
J’ai toujours écrit, mais au début je ne savais pas ce que c’était. Il faut publier pour se rendre compte de ce que l’on fait. Il faut avoir du courage pour écrire. Du courage pour montrer ses écrits. C’est une épreuve initiatique, tout comme un examen. Une école sans examens est une aberration. L’être humain passe depuis des millénaires par des épreuves initiatiques, et on voudrait les abolir? Voilà ­Méphistophélès et ses pactes.

Votre dernier livre est un maelström. Dingue…
J’espère bien qu’il y a une espèce de folie dans ce livre, d’imagination. Il y a ce combat entre la nature et la civilisation: on a l’impression que c’est la ville qui va gagner, et soudain, vous voyez cette poya des vaches qui défile à Lausanne. Voilà la riposte de la nature. Une poya ne sert à rien, et c’est ça qui est beau. Non?

Zodiaques ladoriens

Son âge. Aucune importance. Il est né «au cœur du Pays de Vaud, peu après la bataille de Midway» (entre le Japon et les Etats-Unis, en 1942, ndlr). Marié, il vit aujourd’hui entre son chalet à Château-d’Œx et Ropraz (VD).

Parcours. Etudes de lettres, puis il enseigne avant de devenir bibliothécaire. Directeur de la Bibliothèque municipale de ­Lausanne dès 1979, il s’intéressera au monde de la BD et ­dévorera pendant un demi-siècle un livre par jour, au point de ­devenir ce que l’Académie appellerait «un spécialiste des ­mauvais genres ou paralittérature».

Œuvre. ll a publié deux romans sur la paternité, de nombreux récits érotiques, des écrits exploratoires et des essais sur la BD.

Actualité. «L’enquête immobile», Olivier Morattel Editeur, 2011.

Erotisme. Pour écouter Pierre Yves Lador au sujet de son livre «Pampilles arborescentes» (Ed. Castagniééé), cliquez sur le podcast en haut de page.


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Pablo Davila
Photo:
Darrin Vanselow
Publication:
lundi 17.10.2011, 15:35 heure

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