«Nous avons tous des racines paysannes»

Directeur de Suisse Tourisme, Jürg Schmid est certain que le régionalisme est une richesse pour les vallées reculées de
notre pays. Le terme «provincial» n’a rien de péjoratif à ses yeux.

Coopération.  En Suisse, on parle quatre langues et de multiples dialectes. On mange du totché ou du «schtunggis». Malgré tout, une certaine cohésion existe...
Jürg Schmid.  …oui, et cela relève même du miracle. Mais c’est justement ce qui rend la Suisse fascinante: aucun pays au monde ne présente une telle diversité sur un si petit territoire. Où que l’on soit en Suisse, on a toujours l’occasion de découvrir, à moins d’une heure de route, une autre culture, un autre paysage et une autre cuisine. Nous sommes la force de cohésion de cette nation fondée sur la volonté.

Dans quelle mesure la dimension régionale est-elle importante?
Dans le contexte de la mondialisation, la dimension régionale gagne sans cesse en importance. La mondialisation conduit à l’uniformisation. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil sur les rues commerçantes du monde: elles se ressemblent toutes.

La régionalisation peut-elle contrer cette tendance?
Absolument. Dans un monde qui s’internationalise, les racines deviennent importantes. La culture propre à une région, le paysage originel ou les spécialités culinaires deviennent alors de précieuses valeurs qui, rassemblées toutes ensemble, forment une patrie. Mais ces valeurs ne sont pas tombées du ciel. Il convient de les entretenir si l’on ne veut pas courir le risque de les perdre.

Comment peut-on les entretenir?
En en prenant conscience et en ne les considérant pas comme des évidences. Les traditions perdurent si elles demeurent vivantes. Je me réjouis ainsi de constater que les coutumes suisses, comme la lutte ou le yodel, suscitent un intérêt croissant chez les jeunes.

Le régionalisme sous-entend une certaine rivalité. Mais lorsque les Romands se moquent des Alémaniques ou que les Bâlois tournent en ridicule les Zurichois, peut-on vraiment parler d’adversité?
Si ces taquineries ne brillent pas toujours par leur intelligence, elles ne sont jamais bien méchantes. Je ne peux pas m’empêcher de sourire en entendant parler de la barrière des röstis ou du fossé de la polente. On vit dans un monde plein de problèmes graves et qui doit faire face à de gigantesques défis. Alors, quand deux régions de Suisse se font la nique, je trouve ça plutôt amusant. On sait bien qu’on ne pourra accomplir les tâches à venir qu’ensemble et c’est très bienainsi.

Est-ce que ça correspond à la réalité? Un habitant du val d’Hérens se préoccupe-t-il vraiment des soucis d’un Bâlois?
Si l’on réduit la comparaison au style de vie et au quotidien, le Bâlois ressemble davantage à un Allemand de Hambourg qu’à un montagnard du Valais. Mais ce qui fait la grandeur de la Suisse et la fierté de ses citadins, c’est ce bien commun des origines et de la culture. Il suffit de creuser un peu pour s’apercevoir que quasi tous les Suisses ont des racines campagnardes ou paysannes. Cette ascendance commune a laissé des traces et continue de nourrir les ressentis de chacun.

Comment cela s’exprime-t-il?
Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus de paysans. Pourtant, quand il s’agit de leur survie, ils remportent toutes les votations. La solidarité entre les Suisses est immense. Les régions de montagne recueillent de grands élans de sympathie. Ces réactions montrent bien que nous savons, de manière consciente ou inconsciente, qu’il nous faut préserver nos vallées et nos paysages, mais aussi nos cultures régionales.

Pour vous, que représente la notion de «patrie»?
Je ne suis pas originaire d’une région de montagne et pourtant, lorsque je vais dans l’Oberland bernois, en Valais ou dans les Grisons, je ressens une émotion particulière. A mes yeux, les montagnes et les vallées sont un refuge. Et pourtant, je ne peux pas nier que je me sens très lié à l’univers urbain – j’ai grandi à Zurich et j’apprécie toutes les commodités de la ville.

A intervalles réguliers, l’idée refait surface de se désolidariser des régions périphériques pour concentrer les efforts économiques sur les centres.
Mais se pose alors la question de savoir ce qui constitue un centre économique. Du point de vue du tourisme, le cœur d’activité se situe plutôt en périphérie, dans les zones de montagne et les zones rurales. A l’inverse, il serait peu réaliste d’imaginer faire pousser une sorte de Silicon Valley sur de hauts plateaux alpins dépourvus d’infrastructures, d’universités et d’aéroports.

Que peuvent faire les habitants des régions périphériques?
Au risque de me répéter, je dirais que dans un monde mondialisé, les spécificités régionales, la nature et l’authenticité sont des valeurs qui gagnent en importance, qu’il s’agisse de saucisses, de pains, de services ou de paysages. Nous devons tirer notre force de ces potentiels de développement. Je salue le fait qu’en Suisse, des parcs naturels de toutes sortes aient vu le jour et que la création d’un second parc national ait été décidée.

Pourquoi?
Je suis allé l’été passé aux Grisons. La beauté de la vallée de Safien m’a bouleversé. L’air était si pur, l’eau cristalline et les paysages, intacts: il y avait tout ce que chacun recherche partout dans le monde et qu’il est de plus en plus difficile de trouver. Dans ces régions intactes comme la vallée de Safien, qui fait partie du parc naturel de Beverin, le tourisme offre aux habitants – agriculteurs, producteurs et restaurateurs – d’énormes opportunités.

Le tableau est-il si rose? De nombreux sites ont subi les assauts du béton.
C’est vrai, en partie. Pendant des années, la montagne a été source de revenus. Puis au lieu de vendre du lait, on a vendu les vaches. Et au lieu de vendre des prestations touristiques, on s’est mis à vendre la terre. Aujourd’hui, un mouvement inverse s’est mis en place avec l’acceptation de l’initiative sur les résidences secondaires.

Ce n’est donc pas trop tard?
Non. Et je ne parle pas ici comme un touriste ébahi. Selon le Country Brand Index, une enquête internationale très sérieuse de Futurebrand.com, notre pays arrive en tête concernant la richesse de ses beautés naturelles.

Les visiteurs étrangers font-ils la différence entre les régions?
Un Chinois qui vient pour la première fois en Suisse ne reconnaîtra aucune spécificité régionale. Les visiteurs des pays voisins en revanche font parfaitement la distinction entre les différents cantons et régions de Suisse.

Le «régional» n’est en fait qu’un autre mot pour «provincial»?
Non. Mais dans un monde qui aspire au calme, à la tranquillité et à la sérénité, le caractère provincial ne manque pas de charme.

Que pensez-vous des actions qui sont menées actuellement pour fusionner les régions et les cantons?
Si l’on devait créer la Suisse aujourd’hui, il ne viendrait à l’idée de personne, pour des raisons financières, de la diviser en 26 unités administratives. Cependant, notre pays a vécu des siècles dans la forme qu’on lui connaît. Cela a créé des entités et des identités. Les modifier, c’est perdre un peu de nos origines, de notre identification et de nos particularités. Ce serait une perte énorme! Je souhaite bonne chance à celui qui proposera un tel programme au corps électoral.

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Franz Bamert

Rédacteur

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Photo:
Heiner H. Schmitt
Publication:
lundi 10.03.2014, 00:00 heure

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