Vertical: sur la route de l’extrême

Car postal Avec le chauffeur Antoine Dessimoz nous arpentons la plus vertigineuse des routes desservies par un bus, celle de Derborence en Valais.​

Seul un appareil photo embarqué sur un drone pouvait immortaliser bus, tunnel et, au fond, Derborence entouré du massif des Diablerets.

Antoine Dessimoz (53 ans), chauffeur sur la ligne de Derborence

Antoine Dessimoz (53 ans), chauffeur sur la ligne de Derborence
http://www.cooperation.ch/_Vertical_+sur+la+route+de+l_extreme Antoine Dessimoz (53 ans), chauffeur sur la ligne de Derborence

Un large sourire et une main tendue. C’est ainsi qu’Antoine Dessimoz nous accueille au hangar de Daillon, au-dessus de Conthey, là où est parqué le bus qui nous emmènera à Derborence. Gilet impeccable, cravate avec épingle en forme d’autobus et pantalon à pinces: il est prêt à prendre la route qu’il connaît depuis son enfance. «Avant j’étais chauffeur poids lourd sur les routes de Suisse et d’Italie. Ça m’allait bien, je suis un solitaire. Jamais je n’avais pensé devenir chauffeur de bus. Mais j’adore ça, surtout pour le contact avec les gens», affirme le pilote de 53 ans, lunettes de soleil sur le nez, prêt à lancer le moteur de sa machine jaune.
Avant de rouler sur la route bordée de précipices, il s’arrête à la poste et au kiosque d’Erde, village au milieu des vignes, puis à l’épicerie un peu plus haut, à Aven, pour un ravitaillement. «On amène le courrier et la presse à ceux qui passent l’été en haut, du pain, de la salade et des produits frais aux deux restaurants. On nous demande aussi des médicaments.»
Quelques minutes après le village, le chauffeur actionne du pied le fameux klaxon à trois tons pour annoncer son arrivée: «tu-ta-too!» Le bus entame un virage à 90 degrés, contourne une crête et se retrouve au cœur d’une falaise verticale qui s’écrase 400 mètres en contrebas dans la rivière la Lizerne. Entre ses roues gauches et le vide, il n’y a guère qu’un mètre à certains endroits. De l’autre côté du ravin, de longs toboggans gris granit glissent vers le fond de l’abîme. Un décor extrême qui n’émeut pas Antoine. «On est habitués. Des passagers ont le vertige et changent de place. Mais jamais personne n’a été malade», commente-t-il, heureux de nous faire découvrir les paysages de sa région.

«

Des passagers ont le vertige 
et changent de place. Mais jamais personne n’a été malade»

Antoine Dessimoz (53 ans), chauffeur sur la ligne de Derborence

La gérante de l’épicerie d’Aven (VS) donne au chauffeur des victuailles fraîches pour les restaurants de Derborence. La route arrachée à la falaise a été inaugurée en 1957. Impossible de croiser avec le bus.

Des fenêtres pour les vaches

En tournant la tête vers l’arrière, les cimes blanches des Alpes griffent le ciel d’un bleu provocant. À l’avant, une bouche noire s’ouvre dans la montagne: l’entrée des tunnels que les habitants de la région ont creusés en 1951, au péril de leur vie. «Il fallait une route pour la construction du barrage du Godet, pour l’exploitation forestière et afin de faciliter le déplacement du monde agricole. Avant, les gens passaient par l’ancien chemin que vous voyez ici-dessus.»
Il joint le geste à la parole en pointant son doigt vers le haut. Plus qu’un chemin, on voit un sentier qui serpente en pleine pente. «Le président de commune avait négocié que des fenêtres soient ouvertes dans les tunnels, pour que les vaches osent les traverser. Il faut les voir au printemps et en automne: le bruit de leurs cloches résonne sur les parois et les effraye. Elles traversent les tunnels en courant!» La tradition est un sujet qui lui est cher. Il préside le groupe folklorique A Cobva qui chante et joue des théâtres en patois.
Le tunnel avale l’autobus. D’une main sûre, Antoine manœuvre, frôlant les parois qui défilent à quelques centimètres des vitres. «On a des repères, en regardant les rétroviseurs par exemple.» Chaque chauffeur a un bus attribué auquel il est habitué. «C’est très rare qu’il y ait un accroc.» Le principal problème, c’est les autres: impossible à deux véhicules de croiser, hormis sur quelques places d’évitement que seuls les gens du coin savent de mémoire si elles se trouvent devant ou derrière. Depuis 1957 que la route est ouverte, les anecdotes ne manquent pas: «Nous devons fréquemment reculer nous-mêmes les véhicules de conducteurs qui ne se sentent plus en mesure de manœuvrer.» Tous se souviennent du bus anglais avec conduite à gauche qu’il a fallu redescendre en plaine tant le chauffeur était effrayé.
Depuis cette année, un feu de circulation a été installé. En composant un code sur leur téléphone, les chauffeurs peuvent mettre le voyant au rouge, stoppant les véhicules pendant une quinzaine de minutes, le temps de traverser le passage délicat. La fin du fameux klaxon? «Non, car certains se serontdéjà engagés et tous ne voient pas le feu.» Sorti de ce défilé, Antoine s’arrête devant une boîte aux lettres pour y déposer Le Nouvelliste et quelques enveloppes. «Parfois les gens nous attendent. On se salue. Ils nous disent s’ils ont besoin de quelque chose.» Deuxième stop, à l’Auberge du Godet. Le chauffeur sort de son bus, entre au bistrot, et salue deux clients. L’un d’eux est l’ouvrier qui a déblayé la coulée qui avait bloqué la route. La patronne le rejoint et vient chercher les aliments qu’elle attendait. «Merci Antoine», lui lance-t-elle. Retour dans sa monture pour le dernier arrêt au Refuge du Lac, là où l’auteur de Derborence, Charles Ferdinand Ramuz, avait séjourné.

Une caravane pour la sieste

Partant de Sion à 9 h 10, le bus arrive à Derborence à 10 h 11. Antoine a l’habitude de s’éclipser alors pour faire une sieste, au calme dans une petite caravane cachée à l’orée de la forêt. «C’est simple, mais c’est le paradis», sourit-il. Vers 11 h, il rejoint l’auberge où il prend un repas. À 11 h 50, il redescend vers Sion. Un deuxième aller-retour est fait dans l’après-midi.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette ligne touristique est plus stressante que les courses régulières. Pas à cause de la route, mais du flux de clients: «Surtout en début de saison, le bus est pris d’assaut à Sion par les touristes arrivés par le train. Ils peuvent être très stressés et exigeants.»
À Derborence, c’est aussi l’inconnu: «On ne sait jamais combien il y aura de monde. Ils peuvent arriver à pied depuis le Sanetsch, le Pas de Cheville ou la cabane Rambert. Parfois il faut faire venir un deuxième bus pour les redescendre tous, surtout le dimanche.»
Ouverte de juin à octobre comme la plupart des 50 courses touristiques de CarPostal, Derborence est encore desservi pour un dernier week-end, les 7 et 8 octobre. L’occasion de découvrir la nature sauvage et préservée de ce cirque alpin, les traces de ses éboulements, le lac bleu, la faune (gypaète) et la flore uniques qui l’habitent.
Le Refuge du Lac, remis à neuf ce printemps, propose des chambres, bientôt un appartement et une carte de produits régionaux. Quant à la caravane d’Antoine: je ne vous dirai pas où elle se cache!

Le chauffeur amène le courrier et la presse à ceux qui passent l’été en haut – ici face au splendide lac de Derborence.

«Ces lignes s’inscrivent 
au patrimoine suisse»

Daniel Landolf, CEO de CarPostal

Daniel Landolf, CEO de CarPostal
http://www.cooperation.ch/_Vertical_+sur+la+route+de+l_extreme Daniel Landolf, CEO de CarPostal

Quelle importance ont les lignes touristiques pour CarPostal?
Les voyageurs de loisirs représentent environ un quart des déplacements de nos cars postaux. En saison, quelque cinquante lignes touristiques sillonnent le pays. Elles s’inscrivent dans le patrimoine de la Suisse et sont tout aussi prisées par les excursionnistes locaux que par les touristes du monde entier.

Qui décide de l’offre des lignes en Suisse?
La définition de l’offre des transports publics incombe en premier lieu aux cantons, qui la cofinancent avec la Confédération. C’est donc le secteur public qui décide du service de transport régulier. CarPostal roule sur son mandat. En revanche, nous gérons de manière autonome les lignes touristiques, pour lesquelles nous ne recevons pas de subventions des pouvoirs publics et que nous finançons nous-mêmes.

Quelle est votre ligne préférée?
Les lignes de la région Jungfrau-Aletsch, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, les perles touristiques des Grisons et, last but not least, les cols des Alpes centrales, sont des expériences à ne pas manquer

Les lignes les plus spectaculaires de Suisse

La plus longue

http://www.cooperation.ch/_Vertical_+sur+la+route+de+l_extreme ​Vertical: sur la route de l’extrême

Depuis Meiringen (BE), 8 h 45 de bus pour franchir les quatre cols Grimsel, Nufenen, Gothard, Susten et retour. Au total, 10 366 mètres de dénivelé, sans changer de car, avec une vue sans pareille sur d’imposants glaciers, de spectaculaires gorges et de romantiques villages.
Ligne 682, Meiringen–Grimsel–Nufenen–Gothard–Susten–Meiringen, 8 h 45. De juin à octobre.

La plus haute 

http://www.cooperation.ch/_Vertical_+sur+la+route+de+l_extreme ​Vertical: sur la route de l’extrême

La ligne du Stelvio relie le Val Müstair (GR) à la Valtelineen Italie. Au col du Stelvio (2757 mètres) se trouve l’arrêt de bus le plus élevé de Suisse. Retour possible enHaute-Engadine depuis Tirano avec les Chemins defer rhétiques à travers de magnifiques paysages.
Ligne 821, Müstair (GR)–Tirano (I), 2 h 45.
De juillet à octobre.

La plus raide d’Europe

http://www.cooperation.ch/_Vertical_+sur+la+route+de+l_extreme ​Vertical: sur la route de l’extrême

De Reichenbach (BE), le bus emprunte le trajet en car le plus raide d’Europe (pente de 28%) pour rejoindre la Griesalp, face à l’imposant Blüemlisalphorn, dans la vallée du Kiental. Découvrez la beauté du paysage et de magnifiques randonnées.
Ligne 220, Reichenbach–Kiental–Griesalp, 45 min. De mai à octobre.

L’année 2016 des bus postaux en chiffres 

Infographie Caroline Koella; source CarPostal.

Tu-ta-tu Le célèbre et puissant klaxon des cars postaux est reconnaissable entre tous. Portrait d’un avertisseur à trois tons qui hurle à plus de 100 décibels.

Un employé de l’entreprise Moser-Baer à Sumiswald en Emmental (BE) teste le klaxon trois tons des bus postaux. Les Pamirs sont obligatoires: le klaxon sonne à 100 dB!

Un employé de l’entreprise Moser-Baer à Sumiswald en Emmental (BE) teste le klaxon trois tons des bus postaux. Les Pamirs sont obligatoires: le klaxon sonne à 100 dB!
http://www.cooperation.ch/_Vertical_+sur+la+route+de+l_extreme Un employé de l’entreprise Moser-Baer à Sumiswald en Emmental (BE) teste le klaxon trois tons des bus postaux. Les Pamirs sont obligatoires: le klaxon sonne à 100 dB!

Plus qu’un klaxon, c’est presque de patrimoine national qu’il s’agit ici. Tout le monde se souvient avoir entendu, enfant, lors d’une excursion, le pin-pon postal prévenant les voitures de son passage. Le fabricant du cor qui équipe quelque 700 cars postaux suisses – l’entreprise Moser-Baer à Sumiswald en Emmental (BE) – raconte même qu’un Suisse exilé en Australie lui avait passé commande d’un avertisseur similaire pour combattre son mal du pays…
Avant d’être un avertisseur à air comprimé actionné au pied par le chauffeur de bus, les pilotes de diligence annonçaient leur départ et arrivée en soufflant dans un cor, cette trompette enroulée sur elle-même. Ce qui exigeait une certaine habileté pour tenir les rênes des chevaux tout en jouant, mais aussi pour décliner les trois notes de référence, celles du la majeur – do dièse, mi, la – qui composent encore le klaxon d’aujourd’hui. Car en développant plus ou moins leurs mélodies, les postillons indiquaient combien de voitures ou de chevaux étaient attelés par exemple.
Inventé et fabriqué en France, l’avertisseur à trois tons a été installé pour la première fois sur un bus postal en 1924. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, il est fabriqué exclusivement en Suisse. Ses 100 décibels, soit le bruit d’un marteau piqueur, sont nécessaire pour qu’on entende loin à la ronde l’arrivée du bus sur les routes étroites. Les chauffeurs n’ont théoriquement le droit de l’utiliser que sur les routes de montagnes signalées par un cor jaune sur fond bleu. Aujourd’hui, nul ne sait combien il y a de ces routes en Suisse. Ce sont les cantons qui, depuis 1992, régissent leur signalisation. Et il n’en existe aucun répertoire nulle part.

Commentaires (5)

Merci pour votre commentaire

Ce commentaire comprend-il des contenus douteux?

Le texte va être contrôlé et éventuellement adapté ou bloqué.

Votre commentaire

Vous n'avez pas encore écrit de commentaire!

Ce champ doit être complété. Merci.

Champ obligatoire
Ce champ doit être complété. Merci.










Merci de prendre connaissance de notre charte et ne manquez de respect à personne!

Gilles Mauron

Rédacteur

Photo:
Olivier Maire, CarPostal
videos:
Geoffrey Raposo
Publication:
lundi 02.10.2017, 14:00 heure



Login mit Coopzeitung-Profil

Fermer
Fehlertext für Eingabe

Fehlertext für Eingabe

Mot de passe oublié?