«Versailles est mon chez-moi»

Un sens aigu de l’histoire et un franc-parler détonnant: entretien avec Alain Baraton, jardinier en chef des jardins de Versailles, qui publie un nouveau livre.

Coopération. Pourquoi assimilez-vous votre dernier livre, «Dictionnaire amoureux des Jardins», à quatre ans de cauchemar?
Alain Baraton. Vous savez, c’est un peu par vantardise que j’ai signé dans cette collection. Parce que quand on voit les noms qui y figurent,  on ne peut qu’être flatté qu’on vienne vous chercher! Mais ce dictionnaire n’est pas un guide, ou un manuel; j’ai dû l’écrire avec mon cœur, avec mes tripes. J’ai voulu que le lecteur ressente ce que ressentent mes amis quand je leur fais visiter les jardins de Versailles. Je leur présente le côté mystérieux, secret des jardins, en disant: il y a des portes cachées, j’ai les clés, suivez-moi.

Pourquoi parlez-vous de certains jardins, et pas d’autres?
Il y a certains jardins qui ne me disent rien. Je compare volontiers les jardins aux femmes: certaines sont très belles, mais «vides», on les oublie vite.

Ce livre est truffé de références et d’histoires. Vous l’avez écrit tout seul?
C’est du 100% Baraton, je vous en donne ma parole d’honneur. Un jour, un historien m’a apostrophé, disant: «Comment pouvez-vous parler ainsi des rois? Vous parlez de ce que vous ne savez pas! Après tout, vous n’êtes qu’un jardinier.» Je lui ai répondu: «Oui, peut-être; mais je suis le jardinier du Roi.» (Rires) Pour dire que de vivre à Versailles depuis trente ans apprend un peu plus que de consulter quelques ouvrages.

Je crois que ce «dictionnaire» correspond à un besoin existentiel chez vous.
Complètement. A la lettre «L», je parle de Le Nôtre, André – le grand jardinier et protégé de Louis XIV. Figurez-vous que Le Nôtre, qui travaillait pour l’homme le plus puissant de la planète, n’a rien laissé, rien enseigné. Voilà un type qui n’a pas écrit une ligne! Croyez-vous que c’est digne, quand on fait ce métier, de ne pas transmettre son savoir? Voilà pourquoi j’aime votre métier de journaliste et celui d’enseignant. Ce livre est une façon de diffuser ce que je sais…

Le miracle, c’est que vous n’ayez pas attrapé la grosse tête. Plutôt rare.
Louis XIV disait que quand il était assis, il n’était assis que sur son derrière… tout roi qu’il était. De penser à cela de temps en temps, ça permet de se calmer. Il est vrai qu’à Versailles, il y a une maladie qu’on appelle le syndrome versaillais : ceux qui y travaillent sont persuadés que le château de Versailles est le centre du monde. Moi, j’en rigole. Je suis entré à
Versailles comme caissier, pour financer mes études de photographe. J’avais fait des études médiocres en horticulture et le jardinier en chef de l’époque, m’ayant pris en affection, m’a engagé comme aide. C’est là que tout a commencé. J’avais un minuscule logement, sur place, qui pour moi était un palais. Je n’ai pas oublié mon passé.

Comment avez-vous réussi à devenir le plus jeune jardinier en chef de Versailles de l’histoire?
Ah, ça… J’avais un problème. Je trouvais que ceux qui étaient au-dessus de moi étaient tous cons. Que voulez-vous? Alors je me suis amusé à passer des concours pour accéder aux grades
supérieurs, avec l’idée de ne plus être commandé par ces cons, mais de commander les cons. Ce qui est amusant, c’est qu’aujourd’hui, les jeunes stagiaires à Versailles me voient à leur tour comme un super vieux con. Et j’aime pas trop ça. (Rires)

En tout cas, vous écopez de critiques parce que vous niez tout romantisme en ce qui concerne la vie des rois.
C’est une question sans en être une. – Ce que je n’accepte pas chez les Français, c’est cette volonté de nier la part sombre de l’histoire de France: oh, c’est de l’histoire ancienne, ne remuons pas les affaires de famille! Il a été dit que Louis XIV était un roi beau, intelligent et constructeur, et cela est vrai. Mais il y a aussi le côté sombre, qui se révèle très souvent dans les détails. Quand une femme, dont le fils de 14 ans vient de faire une chute mortelle sur le chantier du château de Versailles, s’approche du roi en hurlant et en le traitant de «putassier», le roi la fait fouetter. Et il fera aussi couper la langue puis envoyer aux galères cet autre ouvrier, qui aura traité le roi de tyran à cause des rythmes infernaux imposés sur le chantier de Versailles. Est-ce digne d’un grand roi? Quand un homme comme Louis XV demande à ce qu’on lui pré- sente, je cite, les femmes les plus neuves possible, est-ce digne d’un grand roi? Par contre, Louis XVI, qui était un homme bon, juste, on l’a guillotiné. On l’a calomnié en le traitant de simplet, incapable même de faire l’amour à sa femme. Et pourtant c’est lui qui a interdit les impôts dont on chargeait injustement les juifs, et qui a aussi mis fin à la torture. Quand les révolutionnaires sont arrivés à Versailles, il aurait pu donner l’ordre d’ouvrir le feu en un claquement de doigts… et on n’en parlait plus. Mais il ne l’a pas fait. Pourquoi? Pensez-y.

Ecoutez le récit de sa rencontre avec Mitterrand.

Titre(s). Alain Baraton est le «Jardinier en chef du domaine national de Trianon et du Grand Parc de Versailles», depuis plus de trente ans. Cent personnes sous ses ordres et une chronique hebdomadaire (à succès) sur France Inter. Ecrivain, plusieurs livres à son actif. Marié.

Adresse. Il occupe la maison où résidait Molière lorsqu’il venait à Versailles, près du célèbre «Grand Trianon» en marbre rose.

Lignée. Né le 10 septembre 1957 à La Celle-Saint-Cloud, Alain est le cinquième de sept enfants. Et le mouton noir de la famille. Ses parents l’inscrivent dans un cursus d’horticulture. Trois ans d’internat, «trois ans d’enfer: des murs, et pas de filles». C’est là qu’il commencera à consommer de la littérature au kilomètre.

Versailles. Il y fait ses débuts en 1976, comme apprenti.

Livre. «Dictionnaire amoureux des Jardins», Plon, 2012, 584 pp. Mitterrand.

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Pablo Davila
Photo:
Aldo Ellena / Arkive.ch
Publication:
lundi 05.11.2012, 12:00 heure

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