Nicolas Couchepin chez lui à Cormérod (FR): «Je peux vivre sans écrire, mais je vis moins bien.»

«La famille, un sujet intarissable»

Dans son dernier roman publié au Seuil, Nicolas Couchepin dresse le portrait d’une famille qui perd pied et se réfugie dans sa cave. Un roman lumineux autour d’une histoire très sombre. Rencontre.

Coopération. Le portrait que vous dressez des Mensch n’est guère rassurant. La famille est-elle à vos yeux le cœur de tous les troubles?
Nicolas Couchepin. C’est l’endroit de toutes les torsions, mais je plains les gens qui sont seuls, sans famille. Avec la mienne, nous formons un clan. Ça me pèse très souvent, mais je ne saurais m’en passer. Je remercie toujours mes parents: la famille est un sujet de roman intarissable!

Les mères, dans votre roman, sont assez glaçantes…
Oui, mais la mienne sait depuis longtemps qu’elle n’est pas le modèle des mères de mes romans!

Quel est le point de départ de ce livre?
Un fait divers lu dans un journal. Des habitants d’une zone de villas entendent du bruit et soupçonnent un cambriolage chez leurs voisins. Ils découvrent la famille réfugiée à la cave: ils avaient dit qu’ils étaient en vacances. Pour des raisons de standing, ces gens n’avaient pas pu assumer de ne pas en avoir les moyens. J’ai trouvé cette histoire absolument tragique, dans sa dérision. Elle montre la dépendance au réseau social.

Et la manière dont la folie peut s’emparer d’une famille…
Oui, j’ai toujours été frappé par les décalages innombrables entre la folie intime et ce que l’on montre en public.

Pourquoi écrire des ­romans?
En ce qui me concerne, j’adore me raconter des histoires. Ecrire, c’est aussi une recherche sur les spirales de l’imagination, sur les limites, sur la complétude qu’on peut tirer ou non de l’écriture… J’aime écrire dans l’idée que ça pourrait avoir du succès. Mais, à la base, c’est une monomanie. Je peux vivre sans écrire, mais je vis moins bien.

Publier au Seuil, à Paris, c’est une consécration?
Oui, j’avais essayé avec chacun de mes livres et je crois que ce livre est le meilleur de ceux que j’ai écrits.

Le succès de Joël Dicker, ça vous fait rêver?
Il a beaucoup de chance et je suis un peu jaloux. Il a gagné beaucoup d’argent, il est connu de tous et il est lu partout. Mais je pense qu’il n’est pas si simple d’être dans sa peau aujourd’hui.

Avez-vous l’impression qu’écrire donne sens au monde?
C’est un de mes grands tourments. Je me dis parfois que je me livre à une activité très égoïste. Je ne suis pas certain qu’écrire fasse sens, mais ça donne l’illusion du sens, c’est sûr. J’ai 53 ans et, en vieillissant, j’ai souvent le sentiment que, dans notre époque, «tout fout le camp» et que je ne maîtrise pas grand-chose. L’écrivain maîtrise l’univers de ses romans. Mettre en ordre le monde et faire comme si c’était la vraie vie, c’est l’une des raisons d’écrire. Lire, écrire ne changent pas le monde mais nous permettent de changer de monde.

«Maintenant, je joue dans la cour des grands»

Nicolas Couchepin a grandi à Martigny, puis étudié en internat en Suisse alémanique. Après y avoir obtenu sa maturité, il a commencé des études de lettres qu’il a abandonnées. Il a ensuite suivi une école d’études sociales et est devenu éducateur. Aujourd’hui, parallèlement à l’écriture, il travaille pour Caritas. Il nous parle de sa pratique et de ses espoirs.

A quoi ressemble une de vos journées typiques, lorsque vous écrivez?
Je pars, pour écrire. J’aime bien la campagne, où je vis, mais j’écris en ville. Une journée typique d’écriture, c’est donc à Paris, où j’ai une chambre chez une amie. Je me lève très tôt. J’écris, puis je vais me promener. Je mets tout de côté. Je dois avoir mes journées depuis le lever du soleil. Mais j’écris à peu près deux heures par jour. Il faut simplement que je sois complètement plongé dans mon roman pendant quinze jours ou trois semaines à la suite.

Je vous ai perçu comme quelqu’un de très méticuleux en lisant Les Mensch. Vous travaillez avec un plan?
Non, je n’ai pas de plan. Je commence à écrire sans savoir où je vais. Je ne savais pas, jusqu’au dernier chapitre, que le personnage de Lucie apparaîtrait, mais je me suis rendu compte qu’il fallait une synthèse et je l’ai inventée. Jusque-là, je m’étais laissé aller au plaisir d’écrire. C’est après que j’ai noué le bouquet. Mon écriture fonctionne souvent par jets. J’ai des explosions. Je les écris phonétiquement et, ensuite, je retravaille beaucoup. Mais je pense que je ne retravaille jamais assez.

Il y a des motifs comme le lit aux pieds griffus, les papillons, la cave qui sont essentiels dans votre roman, comment sont-ils apparus?
Ce sont justement mes explosions. Ces thèmes s’imposent tout à coup. Je ne décide pas grand-chose. Après, certains de ces motifs fonctionnent, d’autres pas: j’arrive à en faire quelque chose ou pas. Il y avait plein d’autres idées qui me paraissaient des explosions, mais qui se sont révélées inexploitables.

Vous parliez de l’anecdote de la cave comme point de départ. Vous dépassez pourtant largement ce thème…
Oui, beaucoup d’autres choses se sont dressées sur ce point de départ. J’ai eu l’occasion d’écrire un texte sur un enfant handicapé qui m’a beaucoup habité. Simon, l’enfant trisomique du livre, est aussi au début de toute cette histoire.

Publier au Seuil, c’est un nouveau départ?
Je suis bien sûr complètement ravi. Les premiers temps, après avoir signé, j’étais très angoissé. Je me disais: là, je joue dans la cour des grands, je vais devoir assumer. J’ai d’ailleurs eu plus de peine que d’habitude à trouver le sujet de mon prochain roman. Ça m’a pris une année, alors que, normalement, j’ai des idées qui se chevauchent. C’est l’effet Seuil!

Comment s’est déroulé le travail avec le Seuil?
C’était extraordinaire. J’ai trouvé qu’il y avait un contact d’une immense intelligence avec l’éditeur. Nous avons beaucoup travaillé. L’éditeur m’a téléphoné en me disant: «Je veux signer ce livre avec vous, mais je vous dis tout de suite qu’il y aura du travail.» Il m’a demandé si j’étais d’accord d’entrer en matière. Ça m’a permis de voir ce qu’est un travail éditorial dans une maison de cette importance. Il y a eu quatre lecteurs au Seuil. C’était une expérience professionnelle unique

La publication du livre a pourtant été retardée d’une année…
J’ai signé un contrat en mars 2011 pour une publication en janvier 2012. J’ai ensuite eu un feedback de l’éditeur qui m’a dit que Régis Jauffret sortait Claustria, son roman sur l’affaire Fritzl, en janvier. Il m’a dit que ça se passait aussi dans une cave et qu’il ne pouvait faire risquer au Seuil de paraître monomaniaque de la cave! Et, m’ont-ils dit, «comme vous n’êtes pas aussi connu que lui, c’est vous que nous devons repousser». Ils ont hésité à me faire paraître en septembre 2012 et, pour une raison de visibilité, ils ont pensé que c’était plus facile au début 2013.

Joël Dicker vient de faire un carton en étant co-édité par un éditeur français, avez-vous de grands espoirs de vente en publiant au Seuil?
J’espère bien que le livre va marcher un peu en France. C’est en tout cas une ouverture. Mais je sais bien qu’il y a des centaines de livres qui sortent. Il faut avoir aussi beaucoup de chance. Mais, au moins, il y une possibilité plus grande que si je publiais en Suisse.

Vivre de sa plume, c’est un objectif?
Ce serait génial. C’est un rêve que j’ai caressé pendant très longtemps. Mais les quelques périodes où j’ai pu le faire, je me suis rendu compte que je «glandai» beaucoup. Je commence, à 53 ans, à être vraiment content d’avoir d’autres activités. Mais elles tournent toujours autour de l’écriture. J’en suis content, car c’est le domaine où je me sens mes deux pieds dans mes baskets. Je travaille pour Caritas: je fais entre autres de la communication et de la traduction. Quand j’étais plus jeune, j’ai cru que je pouvais être créatif tout le temps, mais ça ne marche pas comme ça.

Vous avez publié en 1996, 2000, 2008 et 2013. Vous avez reçu des prix. Vous ne voudriez pas publier plus?
Si j’avais du temps et si j’avais des idées… Mais je pense que je suis un lent. Etonnamment, Les Mensch est le livre que j’ai écrit le plus vite. Et il me semble bien que c’est le meilleur. Je m’interroge donc sur ma manière de travailler.

Polyphonie familiale

Enfermés dans leur folie familiale et hantés par leurs secrets, les quatre membres de la famille Mensch se réfugient dans leur cave. Inspiré d’un fait divers, le roman de Nicolas Couchepin dépasse l’anecdote pour dresser un portrait cinglant des profondeurs troublantes de la vie familiale. Chacun des personnages raconte l’histoire à son tour, pour engendrer une polyphonie dont la diversité de tons fait merveille.

Les Mensch, Nicolas Couchepin, Editions du Seuil, 2013

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Charly Veuthey

Rédacteur

Photo:
Charly Rappo/Arkive.ch
Publication:
lundi 08.04.2013, 12:30 heure

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