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L’historienne romande Anne-Françoise Praz est l’auteure de la thèse «De l’enfant utile à l’enfant précieux», une recherche genre entre 1860 et 1930 dans les cantons de Vaud et Fribourg.

Avant la Fête des mères, la Journée des mères. En Suisse, elle existe depuis 1932, pour relancer la consommation en période de crise économique. Ici, une affiche française, en 1945.

Dans plusieurs cantons, dont celui de Zurich, des mesures sont prises au début du XXe siècle pour interdire aux institutrices de continuer à enseigner lorsqu’elles se marient.

«La charge financière et la honte sociale des enfants hors mariage retombait largement sur les seules femmes.»

Dans les années 1930, les femmes sont désignées comme principales responsables du déclin de la natalité: «Les images opposent une Suissesse citadine et coquette, mère d’un enfant unique, à une robuste paysanne finlandaise avec sa nombreuse famille.»

Histoire: image du travail des mères

Professeure associée à l’Institut d’histoire contemporaine de l’Université de Fribourg, Anne-Françoise Praz place la mère dans son contexte: une femme qui a le plus souvent concilié la maternité avec d’autres activités.

Coopération. Pendant longtemps, la place de la mère est au foyer. D’où vient l’origine de ce modèle?
Anne-Françoise Praz. Les mères d’autrefois ne sont jamais mères à plein temps: elles travaillent toutes (aristocrates exceptées), que ce soit aux champs, à l’atelier, au commerce, dans l’entreprise familiale.

Qui s’occupe alors des enfants?
La garde des enfants en bas âge est souvent confiée à d’autres personnes (grandes sœurs, gardiennes, parentes âgées), de manière à ce que la mère puisse vaquer à des activités qui nécessitent sa force de travail. La pratique française de la mise en nourrice, consistant à envoyer à la campagne un nouveau-né pour un an ou deux, est par contre peu connue en Suisse romande.

La mère au foyer n’est-elle pas idéalisée dès lors que le père n’exerce plus son activité professionnelle à domicile?
Le modèle de la mère au foyer est à rattacher à l’avènement de la société bourgeoise au XIXe siècle. C’est au sein de la bourgeoisie que les épouses sont progressivement écartées des tâches qu’elles effectuaient dans l’entreprise familiale, puisque les familles d’entrepreneurs cessent d’habiter sur le lieu même du travail (commerce, atelier, fabrique) pour s’installer dans des quartiers résidentiels plus tranquilles. Les épouses s’investissent alors davantage dans la vie privée et l’éducation des enfants, cette éducation devenant un atout important pour la reproduction sociale de cette classe.

Pourtant beaucoup de mamans sont obligées de gagner leur vie.
La société bourgeoise de l’époque n’est pas exempte de contradictions à l’égard de la maternité: ce modèle idéalisé de mère au foyer est largement diffusé par les discours dominants, mais il est irréalisable pour les mères des classes populaires, dont le travail à l’extérieur du foyer est nécessaire à la survie de la famille.

Il y a donc deux types de mères, la «bonne» reste au foyer, l’autre doit travailler à l’extérieur.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le travail des mères en fabrique est présenté comme une calamité, signe d’un désordre social et contraire à la nature des femmes, et même les syndicats réclament son abolition, puisqu’il représente aussi une menace sur les salaires masculins. Mais abolir le travail des femmes en fabrique s’avère totalement irréaliste, face aux intérêts des industriels et aux besoins des familles ouvrières.

C’est donc à ce moment que le législateur, qui a commencé par protéger les enfants, intervient pour les femmes.
On s’achemine vers un compromis, qui consiste à introduire une législation protectrice des travailleuses, dans l’idée d’alléger leur double tâche: pause de midi élargie, congé du samedi après-midi, congé maternité (mais non rémunéré!), interdiction du travail de nuit. Il est important de noter que cette interdiction ne concerne pas seulement les mères, mais toutes les femmes, ce qui renforce la ségrégation des sexes dans le monde du travail.

Vous évoquez la ségrégation des sexes. Mais ne peut-on pas aussi parler de discriminations pour la pratique de certains métiers?
Ces mesures protectrices ont un effet ambivalent: elles améliorent la vie quotidienne des mères, mais elles renforcent l’idée d’une incompatibilité entre maternité et travail, ce qui conduit à des discriminations subtiles, notamment des secteurs plus qualifiés. Ainsi, dans plusieurs cantons, au début du XXe siècle, des mesures sont prises pour interdire aux institutrices de continuer leur profession une fois mariées, sous prétexte de cette incompatibilité.

Comment la maternité a-t-elle servi d’argument contre les droits politiques des femmes?
La maternité est utilisée de manière très ambivalente dans le début des débats sur le suffrage féminin en Suisse. Sur leurs affiches, les opposants avancent la menace du foyer déserté lorsque la mère fera de la politique ou, pire encore, l’image d’un mari contraint de s’occuper de ses enfants en l’absence de son épouse! Les partisans font valoir au contraire que les mères méritent les droits politiques en raison du rôle social important qu’elles jouent. Et tentent de rassurer les hommes face aux craintes relatives au partage des tâches domestiques: «Maman ne prendra qu’un instant le matin de bonne heure pour aller voter», dit une affiche neuchâteloise des années quarante.

Un autre combat de longue haleine, l’assurance maternité avec compensation de salaire. Comment s’est-il déroulé?
La loi sur les fabriques de 1877 introduit un congé obligatoire de huit semaines pour les femmes en couches, mais ce congé n’est pas rémunéré. Comme la plupart des mères ne peuvent pas se permettre de perdre huit semaines de salaire, soit elles ne prennent pas ce congé, soit elles vont travailler dans d’autres secteurs non soumis à la loi. On voit ici les limites de cette volonté de protection des mères. En Suisse, cette question de la compensation salariale a piétiné durant tout le XXe siècle; même si elle a été introduite dans certaines secteurs publics et certaines conventions collectives, il faudra attendre la votation fédérale de 2004 pour que la compensation salariale du congé maternité soit obligatoire pour toutes les mères.

Dans la pratique, comment les mères travailleuses s’organisent-elles?
Les mères travailleuses s’organisent tant bien que mal pour faire garder leurs enfants lorsqu’elles travaillent à l’extérieur du foyer. A part les voisines ou les parentes, la mise des enfants en pension, le plus souvent durant la semaine, est couramment pratiquée au début du XXe siècle.

Et les crèches, quelle est leur histoire?
Dès la fin du XIXe siècle, grâce à l’initiative privée et philanthropique, les premières crèches accueillent les enfants des mères ouvrières; elles entendent veiller à la santé des enfants et contribuer à moraliser les classes populaires. Une recherche genevoise s’est récemment intéressée au glissement de la mission de la crèche: vue comme un «mal nécessaire» à la fin du XIXe, elle devient un espace d’éducation et de socialisation bénéfique aux tout-petits dans les années 1970, et son public s’élargit à d’autres catégories sociales, avec l’objectif de favoriser l’égalité des pères et mères face au monde professionnel.

Les mères célibataires ont longtemps connu un triste sort.
Les filles mères d’autrefois étaient majoritairement des jeunes filles tombées enceintes lors des fréquentations prémaritales et abandonnées par un partenaire qui leur avait promis le mariage; avant la loi fédérale sur le mariage civil de 1876, il était aussi possible que les communes s’opposent au mariage d’un jeune homme pauvre, si on le soupçonnait d’incapacité à entretenir une famille; l’on voulait ainsi éviter l’arrivée de plusieurs enfants risquant de tomber à la charge de l’assistance communale. La situation des mères et des enfants illégitimes s’est péjorée au XIXe siècle, lorsque les autorités ont cessé d’engager une procédure de recherche en paternité, obligeant les pères à entretenir ces enfants; seules les reconnaissances volontaires ont subsisté, et comme elles étaient rares, la charge financière et la honte sociale de ces enfants hors mariage retombait très largement sur les seules femmes.

De la fille mère honteuse à la mère concubine d’aujourd’hui, le chemin a donc été bien long.
Autour de 1900, des féministes ainsi que des associations mixtes engagées dans les questions sociales et morales dénoncent cette situation; les élites réagissent, surtout motivées par le constat de la mauvaise santé et de la forte mortalité de ces enfants, dans un contexte de dénatalité et d’angoisse de la dégénérescence. Le Code civil suisse de 1907 réintroduit la possibilité pour la mère d’un enfant illégitime d’intenter une action en justice contre le père, mais à des conditions très strictes.

Il reste à faire l’histoire de l’évolution du regard social sur les mères célibataires, que l’on repère à partir de la fin des années soixante. Sans doute les débats sur la contraception et l’avortement, ainsi que la critique du mariage traditionnel, ne sont-ils pas étrangers à cette mutation. Notons aussi l’impact du nouveau droit de l’enfant de 1978, qui consacre l’égalité entre enfants légitimes et illégitimes, dans le cadre notamment du droit d’héritage.

Et qu’en est-il à notre époque?
Depuis 1975, les naissances hors mariage croissent de nouveau, mais l'on ne peut plus parler d'illégitimité, puisqu’il s’agit surtout d’enfant de couples concubins. Quant aux familles monoparentales actuelles, il s’agit très majoritairement de mères séparées ou divorcées, et pas vraiment de mères célibataires.

Le père chef de famille a longtemps résisté à l’égalité entre époux.
La notion de chef de famille n’a disparu officiellement qu’avec le nouveau droit matrimonial entré en vigueur en 1986, qui abolit le modèle patriarcal au profit du modèle partenarial, consacrant l'égalité des époux. On rompait ainsi avec l’ancien Code civil de 1907, qui consacrait l’hégémonie du chef de famille, plaçait la femme en situation de mineure au sens de la loi, notamment pour ce qui concernait l’administration de ses biens. Il consacrait également la division sexuelle des rôles, assignant au mari l’entretien économique de la famille et à la femme la tenue du ménage.

Au début du XXe siècle déjà, c’est en vain que plusieurs associations féminines et féministes, réunies au sein de l’Alliance des sociétés féminines suisses, avaient réclamé sans succès l’amélioration des droits de la femme mariée dans le Code civil suisse de 1907.

A noter que la réforme de 1986 fut contestée par un référendum; l’opposition était emmenée par un certain Christophe Blocher, qui s’illustrait ainsi pour la première fois sur la scène politique fédérale. Le résultat de la votation montra que les résistances à cette idée d’égalité des époux restaient tenaces (45,3% de non).

N’est-ce pas, finalement, outre la lave-linge et les couches culottes, l’avènement de la pilule qui a révolutionné la vie des femmes?
L’accès à une contraception fiable, et contrôlable par la femme elle-même, constitue un tournant historique fondamental dans l’histoire des mères, et dans l’histoire de nos sociétés en général. Désormais, la maternité n’est plus un destin, mais un choix, elle ne détermine plus toute l’existence des femmes. Les féministes des années septante ont joué un rôle crucial pour faire aboutir cette revendication, car même si la technologie était disponible, son accès restait conditionnel. Par ailleurs, elles ont aussi fortement contribué à casser les stéréotypes présentant la maternité comme la seule identité possible pour les femmes. Toutefois, il reste nécessaire d’améliorer les conditions de l’exercice de la parentalité, l’investissement des pères et les structures d’accueil, pour éviter que la charge des enfants continue de peser majoritairement sur les femmes ou que la «bonne maternité» continue d’être pensée – et culpabilisée – comme incompatible avec d’autres engagements.

Cette tradition est instituée aux Etats-Unis au début du XXe siècle puis gagne progressivement l’Europe dans les années vingt, sans grand succès. En Suisse romande, une campagne est lancée en 1932 pour promouvoir cette Journée des mères, à grand renfort d’affiches, d’articles de journaux, sans oublier les pages publicitaires proposant le cadeau idéal. Il semblerait qu’il s’agissait plutôt d’une campagne lancée par les milieux commerciaux pour relancer la consommation en temps de crise. Des éditoriaux s’élèvent à l’époque contre cette innovation, qualifiée de «fascination servile et contestable pour les mœurs américaines».

La Fête des mères n’entrera dans les mœurs populaires qu’avec les régimes autoritaires et fascistes des années trente, qui en font une composante de leur politique conservatrice et nataliste. A la même époque, en Suisse, le discours politique fait également l’éloge de la mère au foyer et des mesures restrictives sont prises à l’encontre du travail des femmes mariées, qu’on accuse d’être responsable du chômage masculin. Les années trente et la période de la guerre voient aussi se développer un discours catastrophiste sur le déclin de la natalité en Suisse; il est révélateur de constater, dans des brochures publiées à ce moment-là, que les femmes sont désignées comme principales responsables de ce déclin; les images opposent une Suissesse citadine et coquette, mère d’un enfant unique, à une robuste paysanne finlandaise avec sa nombreuse famille.

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Marie-Thérèse Page Pinto

Rédactrice

Photo:
Charly Rappo/Arkive.ch
Publication:
lundi 26.03.2012, 14:26 heure

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