La voix des morts, l'oreille des vivants

Est-il possible de communiquer avec l’au-delà? La question, bien que sans réponse, se posera toujours. Voici quelques éléments de réflexion pour alimenter le débat.

Des charlatans. Des messagers divins. Des sorciers. Des thérapeutes. On a tous sa petite idée des médiums, ces êtres qui prétendent accéder à un monde spirituel et communiquer avec les morts.
En Suisse romande, l’intérêt grandissant pour les médecines parallèles leur offre une dimension nouvelle, comme l’illustre le documentaire de Denise Gilliand et Alain Maillard sorti l’automne dernier, Médiums – d’un monde à l’autre. Auteur d’un livre sur le sujet, Jean-Dominique Michel y voit plus qu’un effet de mode. C’est un «courant de fond», uniquement freiné par le  tabou de la mort.

Les témoignages, authentiques ou bidon, et les preuves, avancées par certains et réfutées par d’autres, auront beau se multiplier, le doute persistera. Point de certitudes en matière de phénomènes paranormaux. Et point d’affirmation ni de scepticisme ici. Mais des raisons d’y croire. Ou pas.

«Je vois les morts et je peux leur parler»

Amandine Glauser (33 ans) exerce la médiumnité et la guérison depuis dix ans à Courrendlin (JU). «On parle de don, mais il s’agit plus d’un ressenti que tout le monde possède, mais que tout le monde ne souhaite pas exploiter.» Mariée, mère de deux enfants et employée de commerce à temps partiel, elle a suivi les traces de son grand-père, qui «faisait le secret», comme on dit dans le Jura. «J’ai suivi des cours de médiumnité et adapté ma faculté à ma manière.» En raison de sa notoriété grandissante dans la région, elle a décidé d’en faire une activité lucrative. «Soit je me lançais et j’ouvrais ma porte à tout le monde, soit je gardais tout pour moi.»

Amandine Glauser se «connecte au monde spirituel» pour aider des personnes qui ont des problèmes dans leur vie. «Je vois les morts, je peux leur parler. Ils sont pareils que lorsqu’ils étaient là. Les côtoyer est une sensation bizarre qu’il faut apprendre à gérer.» Le contact avec eux fonctionne comme une CB: «Le monde spirituel a une fréquence, et nous aussi. Si ces deux fréquences se rejoignent, la communication est nickel. Sinon, ça grésille. Moi je ne suis qu’une interprète, une traductrice.» La médium est croyante, mais ne rattache ni sa foi ni le monde spirituel à une religion précise. Et elle n’a pas peur de la mort. «Les gens ont peur de l’enfer. Mais dans le monde spirituel, seul le bien existe. En y accédant à notre mort, on entre dans un amour inconditionnel.»

Amandine Glauser constate que les gens se montrent de plus en plus ouverts à la médiumnité et aux médecines parallèles. «Mais il ne faut pas les banaliser, car c’est quelque chose de précieux. Et il ne faut surtout pas que l’on prenne le pas sur la médecine. On ne fait pas de miracle.»

«Le cerveau peut tout imaginer»

Eric Bonvin, médecin psychiatre aux Institutions psychiatriques du Valais romand, spécialisé dans l’hypnose. Le cerveau est-il capable de percevoir des choses invisibles? «Oui, l’humain
a la capacité de percevoir des choses virtuelles et donc invisibles, ne serait-ce que par l’imagination ou le rêve. En fait, notre cerveau crée la réalité que nous percevons et ne fait pas de différence entre une expérience effective ou imaginée. Une personne peut ainsi ressentir autant de douleur avec une stimulation réelle ou imaginée. Le fait qu’un médium puisse percevoir des morts ne fait aucun doute, mais on ne peut pas savoir si ceux-ci sont réels ou imaginés.

En rencontrant des médiums dans mon activité clinique, j’ai pu observer qu’ils ont souvent un registre de perception à la fois restreint et intensément focalisé sur certains aspects d’autrui (souffrance,  mort). Une sorte d’effet loupe qui leur permet de mieux capter certains ressentis d’autrui, un  multiplicateur de leur capacité d’empathie! Quelle que soit la nature de la médiumnité, l’important est le contexte dans lequel elle se déroule et les intentions du médium. Elle mérite notre intérêt lorsqu’elle vise le soulagement des souffrances de façon désintéressée et respectueuse.»

«On ne peut rien prouver, mais…»

Jean-Dominique Michel, anthropologue/thérapeute, auteur de «Chamans, guérisseurs, médiums. Au-delà de la science, le pouvoir de guérison» (Ed. Favre). «Toutes les cultures du monde croient au monde spirituel, sauf l’athéisme matérialiste occidental, qui remonte à deux siècles. J’ai toujours eu l’intuition d’une dimension spirituelle. J’ai effectué un parcours et des expériences qui m’ont conforté dans cette conviction. On ne peut pas prouver l’existence d’un monde spirituel car on ne peut pas l’objectiver. La médiumnité est un rapport entre deux personnes, on reste dans l’intersubjectif. Mais il y a des éléments qui plaident en faveur de l’existence d’une réalité non matérielle. Aux Etats-Unis, une femme a été plongée en état de mort clinique pendant trois minutes. Revenue à elle, elle pouvait décrire tout ce qui s’était passé dans la pièce durant ce laps de temps. Cela soulève l’hypothèse que notre cerveau ne contiendrait pas les pensées, il ne serait qu’une antenne réceptrice.

Pour  communiquer avec les morts, le médium entre dans un état modifié de conscience, un état de silence intérieur. Certains ont le cerveau suffisamment entraîné pour avoir une image mentale de la personne défunte. C’est une des potentialités du cerveau que chacun possède. Il faut en faire l’apprentissage. Mais notre système de pensée exclut cette possibilité.»

«C’est impossible»

Henri Broch, docteur en physique quantique et directeur du Laboratoire de zététique à Nice*.
«Je considère la communication avec les défunts comme complètement impossible. Lorsqu’une personne décède, les atomes qui composent son cerveau se décomposent et occupent ensuite une autre fonction. Le cerveau ne peut donc plus produire le type de signal qu’il produisait avant. Nous avons enregistré des séances de médiumnité. On constate que ce sont les clients qui ont révélé des informations au médium, alors qu’ils étaient persuadés de n’avoir répondu à aucune question. La mémoire ne retient que ce que le médium a déclaré. Les médiums sont de bons psychologues,  manipulateurs conscients ou non. Et certains pensent de bonne foi avoir des pouvoirs. Les erreurs de nos sens sont fréquentes. On peut mal interpréter les stimuli que l’on reçoit. Il y a des phénomènes de rémanences rétiniennes (persistance d’une image sur la rétine) ou de paréidolie (un stimulus visuel, par ex. un nuage, est vu comme une forme ou un visage connu). Il y a beaucoup de témoignages de communication avec les morts. Mais ça ne vaut rien. Il faut des preuves.»

* Centre de recherches rationnelles sur les phénomènes paranormaux. Henri Broch définit la zététique comme «l’art du doute».

«L’Eglise catholique condamne»

Philippe Gilbert, doctorant en histoire des religions* à l’UNIL et membre de l’Institut de sciences sociales des religions. «L’Eglise catholique a condamné le spiritisme dès ses débuts, vers 1860. C’est une doctrine qui s’oppose à la vérité des dogmes catholiques car elle postule l’existence de la réincarnation, propose sa vision de l’au-delà et élimine les intermédiaires entre les mondes spirituel et humain. Mais l’Eglise catholique ne considère pas comme impossible une communication avec l’au-delà. Des prêtres y voient même une manière de prouver le bienfondé de la croyance en Dieu. Les sciences psychiques, qui ont donné naissance à la parapsychologie, se sont penchées sur les phénomènes de la médiumnité il y a un peu plus d’un siècle. Les recherches effectuées ont conclu que la psyché humaine seule en était à l’origine: il n’est donc pas besoin d’évoquer l’existence des esprits. Les recherches actuelles en parapsychologie s’intéressent plus aux anomalies psychiques (télépathie, etc.) qu’à la médiumnité. Il y a eu des résultats probants, mais qui font débat dans la communauté scientifique. J’ai assisté à des séances de médiumnité où se sont produits des événements troublants. Mais ce qui trouble ne prouve rien, et comme doctorant, je n’ai pas à me prononcer sur la validité des vérités spirites.»

* Il rédige une thèse intitulée «Spiritisme et channelling en Suisse romande».

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Didier Nieto

Rédacteur

Publication:
mardi 24.01.2012, 12:15 heure

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