«Je veux valoriser nos collections»

Sarah Lombardi est la nouvelle directrice de la Collection de l’Art Brut. Elle nous parle de ses projets pour faire rayonner les œuvres de l’institution lausannoise et lui conserver ainsi son prestige international.

Coopération. Pour le profane, l’Art Brut, c’est quoi?
Sarah Lombardi. C’est un terme qui a été inventé par l’artiste français Jean Dubuffet (ndlr 1901 – 1985), qui est aussi à l’origine de la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. Ce terme désigne des auteurs autodidactes, qui sont soit socialement, soit psychologiquement marginalisés. Il peut s’agir de personnes internées, emprisonnées, de marginaux, d’excentriques ou simplement de retraités.

Quand ils dessinent ou peignent, les enfants font-ils de l’Art Brut?
Le fait d’être autodidacte est un point commun entre les auteurs d’Art Brut et les enfants dont l’impulsion créatrice n’a pas encore été encadrée et conditionnée par l’école. Cela dit, la réponse à votre question est non.

Pourquoi?
Parce que les auteurs d’Art Brut sont des gens qui, en plus des caractéristiques que j’ai évoquées, ont souvent vécu une rupture, quelque chose de traumatique, de douloureux dans leur existence, qui va les amener à s’exprimer par le biais du dessin, de la peinture, de la sculpture, d’œuvres textiles ou de l’écriture.
Contrairement aux auteurs d’Art Brut, les enfants n’ont pas assez de vécu pour choisir la création comme mode d’expression de la survie.

L’Art Brut est-il une forme d’expression de la folie?
Non. Cependant, les premières recherches par Jean Dubuffet de productions réalisées hors du circuit officiel de l’art l’ont amené dans des lieux d’exclusion, comme les prisons et les hôpitaux psychiatriques. Et bien que de nos jours le cœur de notre collection soit constitué pour une bonne partie de créateurs qui sont ou qui ont été internés dans des hôpitaux psychiatriques, la folie n’est ni un critère ni une condition pour parler d’Art Brut.

«

Il y a encore beaucoup de gens qui créent loin de toute préoccupation culturelle»

A notre époque où les arts plastiques se sont pratiquement affranchis de tout conditionnement culturel, l’Art Brut a-t-il encore ce caractère marginal, d’art clandestin et libre?
Oui. Malgré notre époque où nous sommes tous «connectés» au niveau de la communication, il y a encore beaucoup de personnes qui créent dans la marginalité, loin de toute préoccupation culturelle. La difficulté réside dans le fait qu’il faut les découvrir.
Nous devons aller à leur rencontre, car les auteurs d’Art Brut ne vont jamais nous approcher. Ils créent pour eux-mêmes et ne travaillent pas dans le but d’être exposés. C’est aussi cette inversion du rapport entre les auteurs, les collectionneurs ou les institutions qui rend notre travail passionnant.

Les auteurs d’Art Brut ne se considèrent donc pas, eux-mêmes, comme des artistes? Apparemment, ils ne recherchent pas la reconnaissance?
Clairement non. Ils ne se posent même pas la question. Ils ne sont que dans la démarche de production, dans le besoin, la nécessité et le plaisir de créer.

En revanche, les historiens de l’art, les galeries, les collectionneurs s’intéressent de plus en plus à eux. L’Art Brut risque-t-il de perdre son âme?
Aujourd’hui, l’Art Brut a été clairement récupéré par le marché de l’art. La Collection de l’Art Brut se doit, en tant qu’institution, d’être vigilante auprès de ces créateurs car leur production n’a pas de valeur marchande à leurs yeux. Il leur est difficile de négocier, de connaître la valeur d’une de leurs œuvres. Ces créateurs restent des gens fragiles.

Etant donné l’intérêt que suscite l’Art Brut, la Collection lausannoise risque-t-elle de perdre son prestige international au profit d’autres institutions?
Non. Mon but en tant que nouvelle directrice est de réaffirmer le rôle de la Collection de l’Art Brut en tant qu’institution de référence dans le domaine au niveau international en valorisant, d’une part, la richesse de ses collections – qui aujourd’hui comptent plus de 60 000 œuvres – et, d’autre part, sa dimension historique. En effet, notre institution abrite la collection d’origine de Jean Dubuffet. Ce qui lui confère un statut unique.

Comment allez-vous vous y prendre?
Je souhaite insérer dans l’exposition permanente des auteurs historiques qu’a découverts Jean Dubuffet. Par ailleurs, je désire mettre sur pied tous les deux ans une grande exposition thématique réalisée uniquement à partir des œuvres de notre collection.
Notre but est de faire rayonner ces œuvres, dont une grande partie dort dans des dépôts ou des cartables et que le public ne peut pas voir faute de place.

Quand allez-vous démarrer?
La première exposition qui va initier cette série aura lieu en novembre de cette année et elle aura pour thème les véhicules.

Portrait

Sarah Lombardi

Carte d’identité. Mariée et mère de deux enfants, Sarah Lombardi est née à Lausanne le 1er novembre 1972.

Formation. C’est à l’Université de Lausanne qu’elle effectue ses études en histoire de l’art.

Parcours professionnel. Licence en poche, elle part au Québec où elle complète sa formation par une expérience de recherche et de commissariat d’exposition dans le domaine de l’Art Brut. Elle restera trois ans au Canada où elle enseignera aussi la littérature romande durant un semestre à Montréal.

Collection de l’Art Brut. C’est son élément. Elle y a travaillé dès 2004 en tant que collaboratrice scientifique, puis conservatrice dès 2007, directrice ad interim dès le 1er janvier 2012 et, enfin, directrice dès le 1er mars 2013.

Expositions. Jusqu’au 30 juin: James Edward Deeds et Welcome To My World! Daniel Johnston.
Jusqu’au 29 septembre: Charles Steffen.

www.artbrut.ch

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Jean Pinesi

Rédacteur

Photo:
Charly Rappo/Arkive.CH
Publication:
lundi 03.06.2013, 00:00 heure

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