X

Recherches fréquentes

La chronique du psy

Ces enfants qui rejettent leurs parents

17 mai 2019

Vous écrivez souvent que rejeter son père ou sa mère, c'est se rejeter soi-même avec des conséquences très néfastes. J'adhère totalement. Admettez-vous néanmoins qu'il puisse y avoir des exceptions dans des cas extrêmes? (violences psychologiques ou physiques?). Sans vouloir citer de personne en particulier, je pense par exemple à cette sportive de haut niveau qui a souvent dit publiquement qu'elle va beaucoup mieux depuis qu'elle a coupé les ponts avec son père, qui la rabaissait constamment lorsqu'il l'entrainaît. Je vous remercie. Olivier M.

La réponse du psy

Quand je parle de fils ou de filles qui rejettent leur parent, je fais mention de ce que je considère pour ma part comme étant aujourd’hui un véritable phénomène de société dont peu de gens, me semble-t-il, constatent l’ampleur. 
Les parents qui sont rejetés par leurs enfants, sont dans leur grande majorité des parents qui certes, comme tous les parents, ont commis des erreurs, mais dont on peut affirmer avec certitude qu’ils n’ont rien à se reprocher de suffisamment grave pour qu’un tel rejet se justifie. 
Dans l’exemple que vous citez, le père de cette championne, on peut garantir qu’il était investi dans son rôle de père puisqu’il était son entraîneur. Le fait qu’elle se soit sentie continuellement rabaissée lui appartient, aussi à elle.
Je suis bien obligé de mettre ici le doigt sur un autre phénomène sur lequel on ferme à mon avis un peu trop les yeux, c’est le nombre croissant de personnes qui peuvent faire preuve d’une extrême susceptibilité sitôt qu’on les contrarie. Combien n’ai-je rencontré de parents, d’éducateurs, d’employeurs etc… qui m’ont fait part de la tendance qu’avaient les jeunes dont ils avaient la responsabilité, de monter les tours sitôt qu’on les contrariait ? 
La décision de rompre avec ses parents semble prendre racine ailleurs que dans cette supposée maltraitance dont les enfants auraient été victimes. Elle intervient comme une sanction, péremptoire et irrationnelle, avec son lot de détresse, car très souvent, ces enfants qui rompent avec leurs parents, ont eux-mêmes des enfants, et privent, par conséquent, les grands-parents de tout contact avec leurs petits-enfants, et également les enfants de tout contact avec leurs grands-parents, qui sont une référence majeure pour eux.
 Sont plus particulièrement visés par cette rupture, les parents divorcés, victimes de ce qu’on appelle l’aliénation parentale : un enfant décide de ne plus avoir de contact avec un des deux parents avec le soutien implicite de celui pour lequel il a pris parti.  
Mais cette rupture touche également les couples mariés dont les enfants sont adultes avec, répétons-le, la douleur de ne plus voir des petits-enfants auxquels ils sont très attachés. 
Il est important de bien comprendre que cette rupture n’est pas dictée par la paresse que l’on pourrait ressentir parfois d’accomplir les devoirs que l’on a vis-à-vis de ses vieux parents, comme on remettrait au lendemain non sans culpabilité le fait d’aller voir sa vieille mère au home. Ce n’est ni un abandon, ni une négligence, mais un rejet envisagé par celui ou celle qui le commet, comme une démarche, une individuation, la preuve que l’on est adulte. Or, être un adulte, ce n’est certainement pas rejeter ses parents auxquels somme toute on n’a rien d’autre à reprocher qu’ils n’ont été «que» des parents, mais de les accepter tels qu’ils sont… 
On observe en outre que c’est le père qui est le plus souvent rejeté. «Tuer le père» pour employer une expression chère aux psys, ce n’est pas l’éliminer pour pouvoir mieux cocooner dans les jupes de sa mère, mais se confronter à lui, pour mieux endurer le fait qu’il manque singulièrement de psychologie et de lui rappeler que l’on n’est plus un enfant. Je ne sais rien de la situation dont vous parlez mais il est probable que si cette jeune femme est devenue une championne, elle le doit aussi pour une part à son père qui sûrement n’était pas un fin psychologue. Les parents doivent-il ainsi qu’on le suggère un peu trop de nos jours, être de fins psychologues ? Attention de ne pas confondre le manque de psychologie et le manque d’amour ! On ne fait pas des champions qu’avec des caresses. 
Espérons qu’elle se soit contentée de changer d’entraîneur et non d’éliminer son père de sa vie ! 

Les causes de ce que je considère comme un véritable phénomène de société, à savoir ce nombre croissant d’enfants qui rejettent leur parent, est à mettre sur le compte des psys dont je fais partie. Ils jouent une part importante dans cette mentalité qui envisage la rupture comme la porte vers le salut. Il appartient à chacun de trouver sa part d’autorité sur celui qui nous touche par ses interventions malvenues, et en particulier avec son père auquel je me dois de faire comprendre que je suis un adulte. 
L’art du psy est un peu trop envisagé de nos jours comme une mise en accusation de la parentalité. Certains ne sont du reste pas loin de considérer cette rupture comme une victoire. Sur le divan, le patient rapporte à son thérapeute les erreurs que ses parents ont commises avec lui. J’ai vu passablement de personnes qui avaient posé cette rupture suite à une thérapie. Mais répétons-le ! L’aboutissement d’une individuation n’est pas forcément la rupture mais de réussir à contenir l’autre pour qu’il ne se sente plus autorisé « à nous rabaisser ».
La confusion n’est pas sans conséquence car rejeter ses parents, c’est rejeter son destin. Ce n’est pas nous qui choisissons nos parents ou alors, comme le disent les Bouddhistes non sans une certaine sagesse, nous les choisissons en fonction de notre karma. En éliminant mes parents de ma vie, c’est mon destin que je rejette. Rejeter ceux à qui je dois d’être de ce monde, n’est pas sans risque même si, parfois, il n’est pas possible de faire autrement…