Manuela Maleeva-Fragnière, ancienne championne de tennis | Coopération
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Manuela Maleeva-Fragnière, ancienne championne de tennis

28 février 2017

Manuela Maleeva-Fragnière : cette grande dame n'a pas (vraiment) aimé le tennis. Elle a été la première sportive professionnelle de son pays. Elle a ouvert une porte dans ce sens et contribué à l'essor du tennis en Bulgarie. Avec ses deux sœurs, Magdalena (4 e ) et Katerina (6 e ), elle a figuré avec elles, en même temps parmi les 10 meilleures joueuses mondiales, durant de nombreuses années. «C'était, rappelle-t-elle, à la fin des années 1980, début 1990. Pour rester 10 ans dans les dix premières, il  faut tout le temps progresser parce que derrière les jeunes arrivent.» Le 4 février 1985, Manuela Maleeva a figuré au 3 e rang grâce à de formidables résultats, derrière Martina Navratilova et Chris Evert. En 1987 elle se marie avec François Fragnière, dont elle est aujourd'hui séparée.

C'est à Vevey, au Café Littéraire – quel bel endroit ! –, que nous avons rencontré Manuela Maleeva-Fragnière, auteure d'une trajectoire de vie remarquable, accomplie dans l'humilité toujours, dans le travail, en permanence. Elle a la douceur en elle, ferme et assurée quand il le faut ; lutte, parfois, contre les mots fragiles, se livre, ce qui est normal dans cet endroit.

- Avez-vous aimé le tennis ?

(Courte réflexion, elle sourit) "Non. Ma maman était mon entraîneur, elle était très stricte et à la maison tout était lié au tennis. Elle voyageait avec moi, mon papa, lui, était professeur de maths.  C'est plus tard, qu'il m'a accompagné. Avant, avec ma maman, c'était compliqué. Maintenant, j'ai une très bonne relation avec elle. Ma maman a été vraiment ma maman quand j'ai eu 22 ans. Pour ses petits-enfants, elle est une adorable grand-maman."

- Et l'école ?

"Je n'avais pas le droit d'être une mauvaise élève. L'école pour moi, c'était du plaisir, il y avait moins de pression qu'au tennis. J'ai commencé à voyager très jeune, à 12 ans. Je prenais mes livres d'école avec moi. Je bossais tout le temps. Quand je rentrais, il y avait un suivi scolaire, je répétais avec mon papa. J'étais heureuse de rentrer à la maison. Cette vie que j'avais, que j'ai eue, m'a construite mais, des fois, c'était difficile. Quand je regarde en arrière, je me dis : tu peux être fière de ce que tu as fait."

- Etiez-vous une compétitrice ?

"Oui, par la force des choses, mais, compétitrice, est-ce moi ? Sur le court, j'étais prête à «mourir», pour gagner un match. Le tennis, c'était une question de vie ou de mort."

- Alors, avez-vous éprouvé du soulagement quand vous avez arrêté ?

-Oh ! oui, un gros soulagement, j'étais fatiguée. Si j'avais joué pour gagner de l'argent, si cela avait été ma motivation, j'aurais prolongé ma carrière durant encore quelques années. Des jours, je me disais : tu vas arrêter et revenir. J'étais numéro 5 mondiale, mais c'était ma décision. Revenir? Non, j'avais tellement bien fini."

- C'était au Japon, en 1994, et vous aviez battu Iva Majoli en finale…

"…à Osaka (voir une des vidéos). C'était mon dernier tournoi. De la folie, les gens dormaient devant mon hôtel pour avoir un autographe, j'avais des gardes du corps, on m'a volé des raquettes. J'étais comme une rock star. Les Japonais m'ont toujours bien aimé. Ma personnalité a dû bien leur plaire. Le public a été extraordinaire à mon égard. Dix ans auparavant, j'avais déjà gagné au Japon." 

- Vous avez parlé de vie ou de mort, même après avoir choisi la date de votre retrait ?

"Il y avait 6 mois que j'avais pris cette décision et depuis le moment où je savais quand j'allais mettre un terme à ma carrière, je me suis relâchée et j'ai joué le meilleur tennis de ma vie. La pression, elle peut être stimulante, mais aussi paralysante. Chaque match je devais le gagner, sinon c'était la cata pour moi, pour le regard de ma mère."

- Grâce au tennis, avez-vous pu bénéficier de quelques privilèges ?

"Oui, j'ai pu obtenir un passeport, négocié par mes parents et un visa permanent pour sortir du pays et les autres visas qu'il fallait pour pouvoir entrer dans les pays où je devais me rendre, et voyager librement. J'étais la première sportive pro du pays, je ne «sortais» pas du sport d'Etat. J'étais pro et je gagnais un peu de sous."

- Votre réussite dans le tennis a-t-elle contribué à votre épanouissement personnel ?

"Peut-être quand j'ai mis fin à ma carrière ; le fait de me dire, oui, tu as réussi."

 -Si vous n'aviez pas pratiqué le tennis, quel autre sport vous aurait plu ?

Je n'en ai aucune idée, cette question ne m'a jamais traversé l'esprit. Ma maman jouait au tennis dans un club à Sofia, mon papa était basketteur. Il a évolué avec l'équipe nationale. Son poste ? Il était playmaker (faiseur de jeu). Ma maman pratiquant le tennis, je ne pouvais faire que du tennis."

- Quelle image avez-vous en Bulgarie ?

"Elle est bonne. J'ai été la première sportive pro du pays. J'ai marqué une époque. Mon nom a été associé au tennis car j'en suis à l'origine."

- Et en Suisse ?

"Ici, les gens m'ont très rapidement adoptée, comme si j'étais l'une des leurs. Ça m'a facilité pas mal de choses. Je bénéficie d'une grande reconnaissance (Pause). En fait, je ne sais pas quelle image je donne mais ce que je sais, c'est que beaucoup de gens ont suivi ma carrière. Pour moi, la chose qui est positive, c'est de leur avoir donné du plaisir, d'avoir pu en donner. Encore aujourd'hui, des gens m'arrêtent dans la rue et nous nous parlons."

- Vous avez gagné votre premier tournoi en Suisse…

"…C'était à Lugano, lors du Swiss Open, en 1984. C'est peut-être là que j'ai commencé à aimer la Suisse (elle rit). Une semaine après, j'ai battu l'Américaine Chris Evert à l'Open d'Italie. J'avais 17  ans. Deux ans après j'ai rencontré, à Lugano toujours et au même tournoi, François Fragnière qui allait devenir mon mari."

- Comment avez-vous apprécié ce premier succès dans un grand tournoi ?

"En fait, je crois que je n'ai jamais rien réalisé ; sur le moment, je goûtais l'instant mais comme les tournois s'enchaînaient, il était impossible de se relâcher complètement. On n'a pas le temps pour  faire la fête."

- Le regrettez-vous ?

"Oui. C'est un des regrets de ma vie. Le moment le plus difficile ? Ma séparation d'avec François. Grâce au tennis, qui m'a donné beaucoup de force en moi, ça m'a aidé à tenir debout et le coup."

- Y a-t-il des choses dans la vie que vous ne supportez pas ?

"L'injustice, le diktat."

- Quel est le moment où vous vous êtes sentie la plus forte ?

"Aux JO de Séoul, en 1988, j'y ai remporté la médaille de bronze. D'avoir pu battre un jour Martina Navratilova et Chris Evert."

- Et votre plus grande réussite ?

"La naissance de mes enfants (ils ont aujourd'hui 22, 20 et 17 ans). J'aime le rôle de maman. Etre maman, c'est mon plus grand bonheur. J'ai profité de mes enfants, mon travail c'était d'être leur mère."

- Votre vie est extraordinaire. Vous avez vécu des choses hors du commun et votre personnalité  est exceptionnelle. L'idée d'écrire un livre vous a-t-elle un jour traversé l'esprit ?

(Elle sourit, dévoile) "Maman a écrit un livre, notre histoire, mais il n'a pas été traduit. (Pause). En   ce qui me concerne, pourquoi pas. Il faudrait pour cela que quelqu'un s'intéresse à mon histoire."

Manuela Maleeva-Fragnière et Swissclinical

La Fondation Swissclinical ( www.fondationswissclinical.org ) a été fondée en Suisse en 2008. Son président est François Fragnière. Dans les pays de l'Est, en Bulgarie notamment, il existe encore beaucoup d'orphelinats accueillant des enfants dont un certain nombre présentent des problèmes physiques. «On s'est tourné vers moi, pour faire quelque chose. On a découvert un grand manque au niveau des soins orthopédiques. Ce sont des enfants qui ont des paralysies cérébrales. Elles sont la source des problèmes orthopédiques. Le cerveau n'envoyant pas les bonnes informations, cela touche les articulations.»

A ce jour, des milliers de consultations ont eu lieu. «Il y a 600 prises en charge, ces cas sont suivis. Parmi eux des bébés qu'on aimerait suivre jusqu'à leur croissance (16-18 ans). Nous nous rendons cinq fois par an en Bulgarie.» L'atelier orthopédique (une sorte de petite clinique) où tout se passe se trouve à Stara Zagora, ville du centre de la Bulgarie comptant 8 orphelinats. «Je traduis lors des consultations.»

Quand elle se rend en Bulgarie, Manuela Maleeva est accompagnée par Bruno Fragnière, frère de François, qui est spécialiste en chirurgie orthopédique, et des techniciens – ce sont des orthésistes –, lesquels  produisent des appareillages orthopédiques. «En Bulgarie, nous en avons 3 et les trois ont été formés en Suisse», souligne Manuela Maleeva. «En Suisse, poursuit-elle,  il existe une centaine d'ateliers orthopédiques ; en Bulgarie il n'y en a que deux : un à Sofia, l'autre à Stara Zagora. On est bénévoles, on donne de notre temps. Cette fondation est entre de bonnes mains.»

Dans le cadre de l'Open d'Australie – elle avait alors 20 ans – Manuela Maleeva avait joué contre des enfants atteints du syndrome de Dawn. «J'avais été émue, touchée par leur courage et leur sourire. Je me suis jurée qu'un jour je m'impliquerais dans une cause touchant des enfants. J'en avais envie. C'est arrivé.»

La genèse de la belle et grande aventure de Swiss Clinical ? Un projet avait été présenté à la BCV (Banque Cantonale Vaudoise) qui a été retenu. L'engagement de la BCV ? Frs 150'000.-, montant qui est venu s'ajouter à d'autres émanant de donateurs privés. Ce derniers ont permis à la Fondation de naître. La Confédération a aussi apporté son aide dans le cadre d'un programme de développement pour la Bulgarie et la Roumaine.

Manuela Maleeva-Fragnière et la politique

Il y a quelques mois, un parti «Mouvement Citoyen» a été créé en Bulgarie et Manuel Maleeva-Fragnière en fait partie. «L'idée, c'est d'entrer au Parlement.» De s'y installer. Le but ? «C'est de combattre la corruption, toute sorte d'injustice qui est permanente ; c'est d'obtenir une réforme générale du système judiciaire. Il faut changer quelque chose à tout ça.»

Ses parents ont vécu le régime communiste. «Mon grand-papa, lui, l'a fui. Mes parents ont payé ça, ont subi beaucoup de vilaines choses (études stoppées, interdiction de sortir du pays, etc.) Avec ce mouvement qu'on a mis en place, j'ai reçu un soutien du peuple, qui s'identifie à moi parce que je sors de ce peuple, je suis une fille de ce peuple. Si mon nom peut aider à défendre des causes, à les faire avancer, à faire bouger des choses, alors je le fais, je m'implique.»

Palmarès

Manuela Maleeva-Fragnière est née le 14 février 1967 à Sofia.

Droitière, revers des deux mains.

A joué durant 12 ans au plus haut niveau (1982-1994)

A été 3 e mondiale le 4 février 1985, 6 e en 1984 et en 1988. A figuré durant 10 ans parmi les 10 meilleures mondiales.

Aux JO de Séoul en 1988, elle est médaillée de bronze. Aux JO de 1992 à Barcelone, elle est ¼ de finaliste.

A participé à 45 tournois du Grand Chelem. A été quart de finaliste dans chacun des tournois et deux fois ½ finaliste à l'US Open. En double, elle a été jusqu'en 1/8 et en ¼ de finale.

A gagné 19 titres en simple et 4 titres en double.

Junior, a gagné Roland-Garros, en 1982. Elle avait 15 ans.

Dès 1990, elle a joué sous les couleurs de la Suisse.

En 1992, elle remporte la Hopman Cup avec Jakob Hlasek.

En 1993, est élue sportive suisse de l'année, devant Vreni Schneider. « Je n'ai jamais eu cette reconnaissance extraordinaire en Bulgarie »

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