X

Recherches fréquentes

Frédéric Magné, ancien grand champion cycliste sur piste, Directeur général du CMC à Aigle

11 septembre 2018

"J'ai passé à côté de 4 JO. C'est un "traumatisme" terrible..."

Frédéric Magné, 49 ans, nous reçoit au calme, dans son bureau au CMC à Aigle - Centre Mondial du Cyclisme - dont il est le Directeur général. En une heure, des souvenirs ont été évoqués, les questions ont trouvé des réponses, le sourire aux lèvres. Évidemment, les JO ont été discutés. Acteur au haut de l'affiche, Frédéric Magné en a vécu quatre de suite, sans rien au bout, autour du cou. C'est comme s'il avait eu une double vie, sur les pistes aux cinq anneaux, soudain étranger par rapport à son vélo, couple d'habitude si harmonieux ailleurs. Jamais sa mémoire n'effacera ce qu'il a vécu, les bonheurs vécus comme les moments un peu moins heureux. Mais une chose après l'autre.

-Vous êtes né à Tours. N'est-ce pas un signe prémonitoire, un appel du destin?

-...

-Tours, comme tour de piste.

(Il sourit) On ne m'avait encore jamais fait remarquer ça - (courte pause) -. C'est peut-être prémonitoire, oui. En revanche, comme il n'y avait pas de vélodrome à Tours, ni d'ailleurs dans le département, j'allais à Blois, distant de 60km, pour faire du vélo. 

-L'année prochaine, vous fêterez vos 50 ans et ça fera 10 ans que vous êtes à Aigle, Directeur général du CMC (Centre Mondial du Cyclisme). Qu'est-ce que cela vous inspire?

-Chaque 10 ans, cela représente pour moi quelque chose d'important. 10 ans, c'est un cycle psychologique. C'est 10 ans aux services du Centre ici à Aigle, du cyclisme qui m'a tout donné. Quel honneur, quel plaisir de redonner ce que j'ai reçu. C'est très enrichissant. J'ai toujours vécu dans le monde du cyclisme. Avec la compétition, j'ai vécu les plus beaux jours de ma vie.

-Vous étiez déjà au CMC avant d'en être le directeur. On se trompe?

-Après les Mondiaux de 2000, feu M. Hein Verbruggen (il a été notamment Président de l'UCI, Union Cycliste Internationale, de 1991 à 2005) s'est approché de moi et m'a parlé du Centre. Il m'a dit qu'il me verrait bien y travailler. J'ai accepté. À Aigle, j'ai été entraîneur et manager jusqu'en 2006. Puis, je suis parti au Japon durant trois ans (de 2006 à 2009)  comme entraîneur de la fédération.


Des maîtres-mots

-Parlez-nous de votre travail, dont on imagine qu'il a évolué, qu'il a augmenté au fil des années?

-On s'est diversifiés, le Centre est devenu l'UNI des métiers du cyclisme, on fait plus de formation, plus de développement. Ici, nous donnons aux gens l'opportunité de se développer. Éduquer, former, entraîner et développer sont nos maîtres mots. Ils sont la base de tout. Ils sont universels.

-La formation des jeunes est une des priorités au CMC...

-Depuis plus de 10 ans, le Centre a accueilli environ 1500 jeunes qui ont entre 17 et 24 ans. Ils proviennent de 140 pays. Ils pratiquent la piste, la route, le BMX et le VTT. La durée de leur séjour varie. Et leur expérience ici à Aigle semble payer puisqu'à ce jour les anciens stagiaires cumulent plus de 50 titres mondiaux. Nous formons aussi et entre autres des entraîneurs. Le but est l'aide aux pays en voie de développement. J'aime à dire que le brassage culturel est exceptionnel par la diversité des origines de nos stagiaires. Dès lors, le travail qui y est entrepris est valorisant. 

-Existe-t-il des satellites dans le le monde?

-Le CMC est né en Suisse, à Aigle. Nous avons aujourd'hui 5 centres; en Afrique du Sud, en Corée, au Japon, en Argentine, en Inde. Le mode de fonctionnement est le même malgré des cultures de vie différentes. 


Le Japon aimé

-Avec le Japon, entretenez-vous une relation particulière?

-Oui. J'en avais déjà une avec le keirin, qui était ma discipline préférée. Le keirin est né en 1948 au Japon, juste après la guerre. Dès lors, je ne pouvais qu'aimer ce pays d'éducation, sa culture, sa nourriture, ses valeurs qui sont aussi les miennes. Je suis très orienté vers l'est. Un autre argument qui me le fait aimer: je suis un lève-tôt et le Japon n'est-il pas le pays du Soleil Levant? 

-Pourriez-vous y retourner, y vivre de manière définitive?

-Daniel Morelon (il a été 3 fois champion olympique en vitesse (2 fois) et en tandem) qui a été mon coach durant une certaine période m'avait dit et j'ai toujours retenu ses paroles: "Fred, tu vas voyager, voir des choses, parfois bizarres. N'oublie jamais ceci, où que tu ailles, tu n'es pas chez toi, tu es un invité." Et je me suis toujours considéré comme tel. Quand je reviens de voyage, je me dit qu'ici, en Suisse c'est chez moi. Je me suis senti tout de suite chez moi. Avec le Japon, que j'aime pourtant, je n'ai pas le même sentiment. Pour me guider et me sentir bien, j'ai besoin d'avoir cet état affectif. 

-Détenez-vous le passeport suisse?

-Depuis 2016. J'adore la Suisse, ça a été une découverte phénoménale. Ce pays a des valeurs ressemblant aux miennes. Et on ne va pas se le cacher, la qualité de vie est exceptionnelle.


Une administration "cruelle"

-Votre palmarès est très extraordinaire. Pourtant, vous n'avez jamais été champion olympique, ni médaillé, malgré quatre participations d'affilée. Le regrettez-vous?

-C'est pire que ça. C'est un traumatisme terrible. À chaque fois, j'ai passé à côté. 

-Avez-vous une explication?

-J'ai été trop admiratif de l'événement alors que j'étais un acteur principal. Les JO, c'est un rêve et je ne l'ai jamais touché. Quand j'avais 15 ans (1984), j'avais regardé les JO de Los Angeles. Et 4 ans après, j'étais sur la piste à Séoul (6e du kilomètre). Admiratif? C'est bien. Mais les JO, pour moi, c'était l'or ou rien du tout. Avec les JO, j'ai aussi une relation particulière. 

-Vous dites avoir été trop admiratif de l'événement. Est-ce la même chose avec le Japon, pour que cela vous empêche de vous y établir?

-Oui, c'est exactement ça. J'aime sans doute trop le Japon pour y vivre.

-Avec Fabrice Colas, vous avez été à plusieurs reprises champion du monde de tandem, la dernière fois en 1994...

...Oui, il existait une telle complicité entre nous que je n'aurais jamais pu courir avec quelqu'un d'autre. Vingt-quatre ans après, je suis toujours, avec Fabrice, champion du monde en titre.

-Pourquoi?

-Parce que l'épreuve de tandem n'existe plus. On le restera éternellement. Je trouve ça plutôt sympa.

-Ne souhaitant pas ou plus vous illustrer dans une discipline de 2e rang, vous vous êtes orienté seul sur le kilomètre et le sprint.

-C'est exact. Être seul, je le voulais. C'est être responsable de la réussite comme de l'échec. Face à ça, j'ai toujours été ouvert et réaliste. 

-Quels étaient vos points forts?

-Un sprinter ressemble à un coureur de 100m. Il y a l'aspect musculaire, mais aussi des entraînements exigeants, méthodiques. J'étais moins talentueux physiquement que les autres. Je compensais par la tactique et la technique. Je "sentais" la course, c'est inné ou pas, après on développe. J'adaptais ma course par rapport aux autres, 
à mes adversaires, à une situation. Il faut être capable d'anticiper, j'anticipais. C'était toujours différent parce que chaque course -comme les saisons- était différente. Je n'ai jamais cessé de me remettre en question. Mes dernières saisons ont été les plus belles.

-Vous aviez un surnom: le bouledogue de Bercy...

(Il rit)...C'est un journaliste qui a trouvé ça. C'était à l'occasion de l'Open de Bercy. Il y avait du monde, 7 à 8000 personnes, et une ambiance de feu. En piste, je donnais le maximum. J'ai toujours haï la défaite. Avec moi, il n'y a jamais eu de photo finish. On m'a même surnommé "le petit taureau furieux".

-Gagner, c'était une obsession?

-J'avais la culture de la gagne. J'aurais fait n'importe quel sport pour gagner. Si on m'avait dit: fais du badminton, tu seras 5 ou 6 fois champion du monde, j'aurais fait 
du badminton. J'étais un opiniâtre et je le suis resté. Progresser a été mon moteur, son essence.

-La culture de la gagne...

-...C'est un trait de caractère. On l'a ou on ne l'a pas. La culture de la gagne, elle se développe, elle se peaufine. C'est travailler plus que les autres. Avec opiniâtreté. Le travail vous permet d'obtenir des résultats. De progresser. J'ai toujours su ce que je voulais. C'était moi. La motivation ne m'a jamais quitté. Elle amène toujours à faire un peu mieux que les autres.

-En 1995, vous avez été accidenté.

-Je suis tombé sur la piste. On m'a transféré à l'hôpital et je me suis retrouvé avec des personnes au handicap très lourd. Victime de fractures, on m'a plâtré les deux bras. Ça veut dire qu'on ne peut plus faire sa toilette ni se doucher, boire, etc. Mais, on peut faire du vélo. Chez moi, on a installé un vélo d'appartement avec un guidon de triathlète. Et je me suis entraîné comme un fou durant 6 semaine. Je me rappelle avoir déclaré au DTN (directeur technique national): " Sélectionne-moi, tu ne seras pas déçu." Peu de temps après, j'étais champion du monde de keirin. C'est ça, être opiniâtre. Avoir de la détermination, C'était mon premier titre en keirin.

-A l'hôpital, le fait de vous retrouver avec des personnes gravement atteintes dans leur santé vous a-t-il fait réfléchir?

-J'ai eu un déclic. J'ai commencé des études de prof de sport. Je suis diplômé. 

-Qui vous a offert votre premier vélo?

-Mon papa. C'était un vélo bleu. La première année, je portais un cuissard en laine. C'est lors de la 2e année qu'il y a eu un flash. L'école? J'y suis allé, sans étudier. En fait, c'est quand j'ai eu 25 ans que je suis allé vraiment à l'école pour y étudier. 

Palmarès

  • Frédéric Magné est né le 5 février 1969 à Tours.
  • Ancien coureur cycliste sur piste, spécialiste du keirin.
  • A participé à 4 JO de suite: 6e du kilomètre en 1988 (Séoul), éliminé au 2e tour du tournoi de vitesse en 1992 (Barcelone). 6e de la vitesse en 1996 (Atlanta), 6e du keirin en 2000.
  • Champion du monde de keirin: 1995, 1997, 2000 (3e en 1992, 1996 et 1999).
  • Champion du monde de tandem: 1987, 1988, 1989, 1994 (tous avec Fabrice Colas).
  • Open des Nations: 1991, 1993, 1994, 1995, 1996, 1997, 1998, 2000.
  • Champion de France de vitesse: 1992, 1994 (2e en 1996, 3e en 1997, 1999, 2000).
  • Champion de France du kilomètre: 1988, 1989, 1990, 1991.
  • Champion de France de keirin: 1993, 1994, 1996, 2000.
  • Vice-champion du monde de vitesse: 1992.
  • A été entraîneur de la Fédération japonaise de 2006 à 2009.
  • Depuis 2009, Frédéric Magné est directeur général du Centre mondial du cyclisme à Aigle (CMC).