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Tegla, Loroupe, une grande dame de l'athlétisme, icône au Kenya

17 octobre 2019

 

Il y a de l’émotion fréquente chez Tegla Loroupe, grande dame de l’athlétisme, humble, icône chez elle au Kenya, pionnière aussi pour avoir été la première africaine à remporter le marathon de New-York. Elle sourit, elle rit aussi, joint le geste à la parole, souvent, quand elle évoque des souvenirs, jolies histoires humaines. De par ses activités, sa personnalité, riche, son éducation, Tegla Loroupe est une humaniste. Nous l’avons rencontrée, moment privilégié, aux championnats du monde d’athlétisme de Doha; un matin, dans un lobby, après un petit-déjeuner. 

Tegla Loroupe, 46 ans, est membre du « Club des Champions de la Paix », un collectif de 54 athlètes de haut niveau créé par Peace and Sport, organisation basée à Monaco œuvrant à la construction d’une paix stable. « Je viens d’une région, qui est en conflit, située entre l’Ouganda et le Kenya », dit-elle. «Grâce au sport, l’objectif est de retrouver entre nous le respect, il faut que les gens se parlent, dialoguent. Dans ce sens, je travaille avec le gouvernement kenyan. Je suis en quelque sorte la médiatrice.» Et une ambassadrice. 

Avec M. Thomas Bach

Officiellement depuis 2004, elle est la présidente d’une fondation qui porte son nom: Tegla Loroupe Peace Fondation. «Avant qu’il ne soit président du CIO, M. Thomas Bach m’avait contactée. Il savait ce que je faisais, l’aide que j’apportais aux réfugiés dans ma communauté. Il m’a dit : Tegla, quand je serai président, je ferai tout pour vous aider. M. Bach est devenu président. A l’occasion de son premier voyage en Afrique, il est venu à Eldoret - ville de l’ancienne province de la vallée du Rift. Son altitude est prisée des athlètes. Un centre d’entraînement y existe-. Je perçois une aide du CIO, pour ma Fondation. M. Bach participe à l’éducation de ces personnes, la plupart d’entre elles n’a pas eu la chance d’en recevoir une, et à leur entraînement sportif.» 

Peace and Sport s’est rendu au Kenya pour visiter les nombreux programmes menés par la Tegla Loroupe Foundation. Depuis quelques années, dans le but de donner de l’espoir aux réfugiés dans le monde, Tegla Loroupe sélectionne les plus talentueux  et les accompagne au quotidien afin qu’ils accomplissent leur rêve de sportifs. 

Une académie

À Kapenguria, ville située au nord-est de Kitale, capitale du Comté de West Pokot (la population urbaine est de 13’000 habitants pour une population de 56’000 au total), elle a établi une école la Tegla Loroupe Peace Academy, un orphelinat. «Elle regroupe 400 personnes, précise-t-elle, des enfants qui ne sont jamais allés à l’école et qui pour la plupart n’ont pas de parents. On leur inculque l’éducation et le sport.» Elle ajoute: «Le Prince Albert (notamment) est venu. Je ne souhaite pas seulement que des sponsors ou des particuliers nous aident, mais je veux surtout que les gens viennent sur place pour voir où l’argent a été investi.» Pour l’école, la ville de Zurich apporte une aide (sièges, tables, etc). «La Suisse et l’Allemagne, où elle a longtemps séjourné, sont très proches. Ces pays sont dans mon cœur.»

Au Kenya, vous êtes une icône. Comment vivez-vous ce statut?...
(Elle rit)...J’apprécie cette situation. Mais le plus important pour moi, c’est que les gens, toutes les personnes, quelque soit leur appartenance, apprécient ce que j’ai accompli, ce que je fais. 

Pionnière à New York

En 1994, vous êtes la première athlète africaine à remporter le marathon de New-York. Vous êtes aussi devenue une pionnière. Vous souvenez-vous de ce moment particulier dans votre carrière? 
Oui, bien sûr. Mon manager et les organisateurs sont entrés en conflit. Il est né à cause d’une affirmation disant qu’il n’existait aucune bonne athlète africaine sur la distance du marathon (42,195km). Je me suis dit que cela n’allait pas se faire. J’ai beaucoup pleuré. 

Et pourtant, quelqu’un est intervenu...
...Oui, le fondateur du marathon, M. Fred Lebow. Il a dit: J’invite Tegla. Mais ce Monsieur est décédé peu de temps avant le marathon. Il avait gardé le numéro 7 pour moi. Deux jours avant la course, les athlètes reçoivent leur dossard. Moi, je n’étais pas sur la liste. Mais le jour de la course, au début de la matinée, la sœur du fondateur est venue me remettre le dossard numéro 7. Vu le contexte, cela a été un grand moment d’émotion pour moi. Après ma victoire dans cette course, ironie du sort, j’ai croisé la personne qui ne voulait pas de moi. Lors de la cérémonie il m’a ignoré. 

Née en altitude

Quand on naît au Kenya, devient-on forcément une ou un athlète?
(Elle rit)- Oui, par définition, car on se rend à l’école en courant. Je suis née à 2700m d’altitude. J’ai habité sur les hauts plateaux. Pour me rendre à l’école, 
je courais 10km pour y aller, idem pour le retour. Tous les jours. 

Vivre et courir en altitude permet d’emmagasiner des globules rouges...
...Oui, un jour j’ai quitté Nairobi pour aller à Davos. En Suisse, on m’a fait une prise de sang. Quand ils ont vu son résultat, les gens ont cru que j’étais dopée. Mais non, c’est parce que j’avais beaucoup de globules rouges.

À l’école, étiez-vous une bonne élève?
Oui, j’aimais bien les mathématiques, ce qui m’a amené par la suite à faire de l’audit financier. Athlète, je me suis rendue compte que les managers préfèrent les athlètes qui ne réfléchissent pas trop. Ils ont peur des athlètes intelligents et qui disent ce qu’ils pensent. En ce qui me concerne, je préfère les athlètes qui savent penser et s’exprimer.

Votre préférence a-t-elle toujours été de courir sur route?
L’axe de ma carrière a été la route, que j’ai préférée, mais j’ai aussi couru sur des pistes. Lors des Mondiaux à Séville, au Weltklasse à Zürich (sur 3000m), qui a été un de mes seuls meetings, par exemple. En Allemagne, bloquée par un manager, il s’est avéré difficile pour moi de participer à des meetings. Avec le recul, ça a été un mal pour un bien, mais pas mal de managers disaient que je n’étais pas bonne, sans me connaître. 

Et vous avez fait vos preuves...
...Après coup, le manager qui ne croyait pas en moi est venu frapper à ma porte. J’ai refusé. J’ai de la mémoire. J’ai privilégié les personnes qui m’ont aidée, qui ont cru en moi (Tegla Loroupe est émue).

Courir à Tokyo et à Chicago

Comment expliquez-vous que, malgré votre immense talent, votre parcours n’a pas été facile, que l’on n’a pas toujours cru en vous?
C’est difficile à expliquer. Était-ce dû au fait que je provenais d’une région ou d’une communauté en conflit avec l’Ouganda? Ou alors disais-je trop haut ce que d’autres pensaient tout bas? L’autre excuse était que j’étais trop petite (1m56). J’ai toujours dû prouver ce que je valais.

Courez-vous toujours?
Dans ma carrière d’athlète, j’ai participé à 4 des plus grands marathons du monde (Londres, Berlin, Boston et New-York). Il me manque ceux de Tokyo et de Chicago. J’envisage de courir les deux. J’ai commencé à m’entraîner et j’ai déjà perdu quelques kilos. Je m’entraîne avec des réfugiés. 

Vous allez vous inscrire comme M. et Mme tout le monde ou...
(Réflexion)-...Sans doute comme ancienne championne. Je ferai une course de charité. On peut d’ores et déjà me sponsoriser (sourire). 

Palmarès

  • Tegla Loroupe est née le 9 mai 1973. Elle est originaire de Kapenguria (Kenya).
  • Elle a grandi avec 24 frères et sœurs.
  • Elle est une légende de l’athlétisme, une icône dans son pays.
  • Tegla Loroupe détient 3 records du monde: 20km en 1h05’26’’6 (2000), 25km en 1h27’05’’09 (2002) et 30km en 1h45’50’’00 (2003).
  • Elle a détenu le record du monde de l’heure (18,340km, en 1998). Et celui du marathon (d’abord en 1998, au marathon de Rotterdam, avec 2h20’47’’) puis au marathon de Berlin en 1999, en 2h20’43’’).
  • A remporté le marathon de New-York en 1994 (2h27’37’’) et en 1995 (2h28’06’’).  
  • A gagné le marathon de Rotterdam en 1997, 1998 et en 1999.
  • A remporté le marathon de Berlin en 1999.
  • A remporté le marathon de Londres en 2000. Et celui de Rome en 2000.
  • A été 3 fois championne du monde du semi-marathon. 
  • Aux Mondiaux de 1995 et de 1999, elle a terminé 3e du 10’000m.
  • En 2001, Tegla Loroupe est écartée de la sélection kenyane en vue des Mondiaux, raison disciplinaire, ayant privilégié son programme d’entraînement en Allemagne à un stage de sa fédération.
     

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