Didier Berthod, escalade | Coopération
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Didier Berthod, escalade

29 octobre 2020

 

Son monde, sa vie, son intime aussi se sont installés très tôt dans un univers d’histoires et de pensées, avec beaucoup de détours. Didier Berthod, 39 ans, sourit et rit, un rempart aux orientations profondes qui l’animent, qu’il défend quand il le faut. «Ma vie est faite de déclics et de réalités qui, bien souvent, ne devraient pas être ensembles. C’est assez étonnant.» Il remarque aussi que sa vie fut marquée par des étapes de 12-13 ans. «J’ai commencé l’escalade lorsque j’avais 13 ans. À 25 ans, j’abandonnais ce milieu pour me consacrer entièrement à Dieu. L’année dernière, à 38 ans, j’ai débuté une nouvelle étape plus humaniste, où mes passions précédentes, l’escalade et Dieu, se sont comme réconciliées et unifiées autour de cette passion pour l’homme.» 

La cabane d'Orny

Un jour, lointain, Didier Berthod a dit: «La grimpe et les fissures n’ont plus leur place.» Mais cet été, il a remis ça, avec des copains et des rochers retrouvés, du côté de la cabane d’Orny (Valais, 2831m d’altitude). «J’ai escaladé le Petit Clocher du Portalet (500 mètres de vide). C’est très impressionnant. Là, tu redoubles de concentration pour ne pas faire de bêtise, mais ce n’est pas pour autant de la roulette russe. Je n’ai jamais eu cette approche là. J’ai envie de rentrer à la maison. Et ça a toujours été comme ça.» Et de préciser: «En fait, j’ai recommencé l’escalade en novembre dernier après 13 ans d’arrêt (c’était dans le monde d’avant). Et en août de cette année (le monde d’après) j’ai réussi 3 nouvelles ascensions. C’était pour moi comme la confirmation que le chemin que j’avais repris était le bon. Avec mes copains j’ai vécu des moments inouïs.»

Une "trahison", vraiment?

Pour le milieu catholique, ce retour à l’escalade a-t-il été perçu comme une «trahison»?
Le milieu catholique est très varié. Pour une majeure partie de celui-ci, les réactions ont été très positives. Beaucoup n’avait d’ailleurs pas compris mon désir d’abandonner cette activité pour intégrer un monastère. L’an dernier, lorsque j’ai quitté la communauté religieuse à laquelle j’appartenais, certains membres se sont sentis trahis par mon départ. Ils ne comprenaient pas mon évolution vers un christianisme plus humaniste et moins religieux. 
Sur cette base, mon retour à l’escalade doit sans doute leur inspirer les mêmes sentiments. En revanche, pour le milieu des grimpeurs, mon retour est très bien perçu. Pour ma part, je le vois comme une réparation, pour l’avoir délaissé à l’époque. Oui, pour tout un milieu catholique fondamentaliste, très affirmé. Pour lui, le fait que je déploie une vie humaine, j’ai trahi. En revanche, pour la société du milieu des grimpeurs, mon retour, je le vois comme une réparation, pour l’avoir délaissé à l’époque. 

Vous avez parlé de réparation. Ne s’agit-il pas aussi d’une réconciliation ?
Oui, tout-à-fait, mais je préciserais que la réparation est bien souvent la condition sine qua none de la réconciliation. Lorsqu’à l’époque j’avais tout quitté pour entrer au monastère, cela avait été vécu très douloureusement par beaucoup de mes amis grimpeurs. Ils avaient eu l’impression que je les abandonnais et que je les méprisais en méprisant leur passion. Il était pour moi important de revenir dans le monde de l’escalade, afin de leur redonner une parole non verbale: une parole de demande de pardon pour mes attitudes pour le moins fondamentalistes de l’époque. 

Un christianisme humaniste

Votre regard, par rapport à la société, aurait-il changé?
Longtemps, j’ai été habité par un christianisme qui avait tendance à regarder le monde de manière négative. Ce regard négatif, je l’ai eu jusqu’au milieu de mes années d’études, il y a environ 5 ans. Depuis, je me suis émancipé et j’ai évolué intérieurement et intellectuellement pour embrasser un christianisme que l’on pourrait qualifier d’humaniste. J’ai ensuite entamé un processus de réconciliation avec mon histoire et la société en général, car ce processus m’avait amené à poser sur le monde et sur moi-même un regard beaucoup plus positif: la vie est fondamentalement bonne, ainsi que toutes les activités que nous pouvons y déployer, comme l’escalade, notamment.

Qu’est-ce qui vous amené à quitter l’escalade et à choisir la voie de la vie monastique?
Avant que je m’y dirige, j’étais régulièrement habité par des questions philosophiques ou théologiques comme celles sur le sens de la vie ou de l’existence de Dieu. Ensuite, l’année qui a précédé mon changement de vie a été marquée par des événements très difficiles. À y repenser, cela m’avait sans doute fait l’effet d’un traumatisme, aggravé par des fragilités internes que je portais. J’ai plongé dans une sorte de semi-dépression. 

Rencontre avec Dieu

Et c’est au Canada que vous avez fait une rencontre, décisive...
...Oui, en 2006, j’ai fait une sort de rencontre avec Dieu. J’étais là-bas pour y gravir une fissure très difficile, dans le cadre d’un tournage d’un film. Mais j’étais fatigué à cause d’un entraînement très poussé et d’une surcharge émotionnelle due à ces moments difficiles. J’avais aussi très mal à un genou, conséquence d’un accident survenu alors que je jouais au football étant petit. Je m’étais déchiré des ligaments à deux reprises. Je boitais en fait depuis 2 mois avec la perspective pas très réjouissante d’une opération. Et un soir, mon genou s’est disloqué et je n’arrivais carrément plus à marcher. Je devais être dans un tel état de fatigue et de désorientation, physique et psychique, que c’est mon corps qui a dû me parler pour mettre un terme à cette pression immense. J’ai vécu cela comme un soulagement malgré le fait que j’allais devoir faire le deuil de mon objectif en escalade. Et ce même soir, je vivais une sorte d’expérience mystique. 

Parlez nous de votre rencontre avec Dieu.
C’est une expérience qui ne s’explique pas vraiment, elle est quasi sensible, mais ne se passe qu’à l’intérieur, avec des flashes. Pour moi, ça a été un moment de grâce. Ça faisait plusieurs mois que je lui demandais de m’aider, de redonner un sens à ma vie. C’est tombé du ciel comme une réponse à ma demande. Je l’ai vécu comme un élargissement de ma conscience et humainement comme une étape dans la connaissance de soi. 

Réactions diverses

On imagine que votre changement d’orientation, que votre passage d’une vie exaltée faites de sensations et de voyages à une autre totalement différente a été interprété de manières diverses, par vos parents ou vos proches...
...Ma maman s’était aperçue que j’avais une dimension spirituelle prononcée, papa, lui, n’a jamais su trop quoi dire. Tout comme mes frères et sœurs, je pense qu’il était très empruntés, très démunis pour comprendre mon choix et pouvoir en parler avec moi. Certains proches ont dit qu’un plomb avait dû sauter, ce qu’avec le temps je comprends tout-à-fait.

Pourquoi avez-vous quitté ce monastère l’année dernière?
Mon entrée dans cette communauté datait de 2006. Nous effectuions 5 heures de prières quotidiennes. Cette vie retirée et différente de la société, je l’ai aimée, elle m’a beaucoup apporté et grâce à elle, j’ai beaucoup appris. J’y étais entre à la lumière d’une spiritualité chrétienne très radicale, voire quelque peu fondamentaliste. Et j’étais encore très marqué par ces épreuves de la vie que j’évoquais plus haut, et ainsi j’interprétais la vie dans la société d’une manière assez négative. Je pensais que le chemin du bonheur se situait au cœur d’une attitude très ascétique faite de renoncements profonds. 
Les années passant, j’ai pu découvrir d’autres visions chrétiennes, plus humaines, notamment à travers mes études de théologie et des rencontres de chrétiens dont la pensée était différente de la mienne. Petit à petit, un fossé s’est creusé entre ma vision et celle du monastère et un jour il m’a fallu le quitter.

Prêcher l'Evangile

Qu’elles sont vos missions en tant que prêtre?
Ma mission première est de prêcher l’Evangile: la prédication, c’est en somme transmettre le message de Jésus. Et la prédication s’accompagne souvent de rites sacramentaux. Ensuite, je porte une grande attention sur la dimension sociale (aide aux personnes démunies, chrétiennes ou non, notamment), être un témoin d’espérance, un donateur de vie.

Dans l’escalade, vous défrichez des fissures; en tant que prêtre, c’est celles de l’âme dont vous vous occupez?
La comparaison est belle et en un sens pertinente. Oui, on peut dire que je m’occupe des fissures de l’âme. Pas mal de personnes viennent me rencontrer, et je sais que je ne suis pas un imposteur en les recevant. Cependant, je ne me situe pas face à elle comme un médecin face à un patient. Peut-être tout au plus comme un physiothérapeute, qui accompagnera la personne dans ses efforts et ses exercices. Chaque personne possède la capacité de s’en sortir par elle-même, possède toutes les ressources nécessaires pour cela. Et je suis également convaincu que toute fissure humaine est réparable, ou du moins qu’elle possède un avenir positif possible. Malgré les apparences les plus sombres.

Aïe! Le cobra à une prise près...

Avez-vous un rêve?
Disons que je rêve principalement de devenir une belle personne et de quitter ainsi ce monde en étant fier de moi et entouré de personnes fières de moi. Je rêve aussi de pouvoir un jour me réconcilier avec deux personnes particulières que j’ai profondément blessées dans mon passé. 
Au niveau de l’escalade, l’idée de retourner essayer la Cobra Crack (Canada, Colombie-Britannique) me trotte dès fois dans la tête. C’est une des voies d’escalade en fissure les plus difficiles au monde, mais aussi une des plus belles. Mon but serait d’atteindre le sommet. Il y a 15 ans, j’avais chuté (sans gravité car il était assuré), alors qu’il ne me restait qu’une prise à atteindre avant le sommet. Mais pour cela, il s’agirait pour moi de retrouver le haut niveau, chose dont je ne sais pas la faisabilité. Mais qui sait?

Au Grand Saint-Bernard

Chapitre escalade, vous souvenez-vous du moment où tout a commencé?
J’avais 12-13 ans. Ma maman m’avait inscrit à un camp d’alpinisme à l’hospice du Gd St-Bernard, avec mon petit frère. Après cela, nous étions autonome pour grimper sur les falaises situées à côté de notre maison. J’ai tout de suite été fasciné. Quelques mois plus tard, je me souviens avoir acheté mon premier magazine d’escalade, et la magie a commencé. Pour l’escalade de fissure, cela est venu plus tard. Il faut dire que ce style est principalement présent aux USA et qu’il n’était pas très à la mode en Europe. Je me rappelle avoir été fasciné par des photos de fissure dans des magazines. J’y découvrais leur beauté, leur difficulté physique et mentale. Avant de faire mon premier voyage aux USA, la Mecque de l’escalade en fissure, -j’avais alors 21 ans-, j’avais déjà fait quelques fissures dans le massif granitique du Mont-Blanc. 

Le Pape? C'est un frère

Qu’est-ce qui vous déplaît aujourd’hui?
Question difficile. Disons les fondamentalistes de tout bord, même si je sais que je fus l’un d’entre eux...

Le monde extérieur, vous le voyez comment?
Je vois ce monde à la fois comme le meilleur qui n’a jamais existé, et comme le pire de tous. Il y a énormément de personnes édifiantes, des personnes dont le choix de vie sont de ceux qui donnent la vie aux autres et suppriment les injustices. Ce monde est marqué par une possibilité folle de s’émanciper des innombrables déterminismes culturels et religieux bien souvent stériles et mortifères. Mais en même temps, ce monde est semé d’injustices, d’égoïsmes, de corruption et de repli identitaire. Voilà comment je vois ma société.

Avez-vous rencontré le Pape?
Non. Si c’est un rêve? Non. Pour moi, le Pape, c’est avant tout un frère, comme chacune et chacun.

Palmarès

  • Didier Berthod est né le 6 août 1981 à Sion.
  • Il a être ordonné prêtre en juin 2018 à Vérolliez, devant 2000 personnes environ.
  • Il a suivi une formation religieuse en France.
  • Il a suivi des études en théologie à Fribourg de 2011 à 2016.
  • Il a fait partie des meilleurs grimpeurs de fissures au monde.
  • À 18 ans, il a fait partie de l’équipe de Suisse, mais il n’y est resté qu’un an. « Cela ne correspondait pas à ma philosophie, et aussi à mon style de grimpe. » Durant cette année, il a participé à deux étapes de la Coupe d’Europe de la discipline, et au championnat de Suisse. 
  • Il n’a participé à aucun championnat d’Europe, ni du monde.
  • Ses hauts faits? «Il y en a peu mais ils sont marquants.» 
  • En voici quelques-uns: 
  • 2002: première ascension de la voie « la cabane au Canada », en Suisse, 8c+
  • 2003: première ascension de la fissure « Greenspit », en Italie, 8b+
  • 2003: première ascension d’ »Ave Caesar », en Suisse, au petit clocher du portalet, 7c.

                                         Photo Yannick Angeloz

 

Vidéos
 

Grimper autour de Vancouver, ici

 

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