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Saskatchewan - Canada, septembre 2020

A chacun sa réalité

17 novembre 2020

 

Les petites villes que nous traversons sont parfois désolantes. La rue principale qui possèdent quelques commerces n’est pas très accueillante, parfois nous avons la sensation d’entrer dans les décors d’un vieux western abandonné. À Pelly, par exemple, la petite ville ne compte désormais que 250 habitants. Il n’y a plus d’école, plus de café, plus de restaurant, plus de bar, juste une petite épicerie et un garage. Tous sont partis pour rejoindre les villes. Désormais, il y a de moins en moins de famille dans ces petites communautés qui parfois deviennent des lieux fantômes. Les jeunes ont envie d’aller chercher de nouvelles opportunités ailleurs.

Une impression étrange nous poursuit depuis quelques jours, comme un malaise que nous ne pouvons pas nommer. Toutes nos relations sont amicales avec les gens, mais quelque chose ne sonne pas juste. Hier, nous nous sommes baignés dans un lac. Un grand-père est arrivé avec sa fille et son petit fils. Évidemment nous avons parlé. Nos vélos chargés, l’enthousiasme de Fibie et Nayla et leur facilité à jouer avec le petit-fils que 4 ans ont bien sûr permis d’ouvrir la conversation facilement. Je m’intéresse à leur parcours, à leur vie. Steven, le grand-père me parle alors du Yukon où il a séjourné, de sa magie et de la spiritualité qui vibre sur cette terre. Nous qui venons d’y passer un hiver, j’entends et comprends son langage, cette relation au Yukon. Puis ils nous disent au revoir. La fille revient une dizaine de minutes plus tard, émue, les larmes aux yeux, pour nous offrir un petit cadeau pour les filles. Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi nous avions touché cette famille si profondément. Ce n’est que quelques jours plus tard que tout se dévoile.

Ce malaise que nous percevons vient de la séparation, de cette fracture entre les populations. Ici, nous sommes proches de deux réserves dites « Indiennes ». Par notre attitude totalement ouverte, nous sommes entrés en relation à une autre fréquence. Nous n’étions ni dans la séparation, ni dans la compassion, ni dans l’aide. Nous sortions du moule, du paradigme, et des égrégores. Nous étions simplement en relation avec eux. Les filles étaient simplement en train de jouer avec eux. Et c’est cette simplicité qui les a touchés, parce que oui les relations sont compliquées. Chacun vit sa réalité avec sa vision, ses difficultés et sa vérité.

Nous voyons de nombreuses églises de diverses traditions le long de la route. Septembre 2020

Quelques jours plus tard, on nous explique que nous sommes proches de deux des réserves les plus violentes de la province.VIH, drogue, victimes d’abus ... En Saskatchewan, des traités ont été signés avec les Premières nations afin d’ouvrir les territoires à la colonisation agricole. Signés entre 1871 et 1907, ils donnaient le droit aux Canadiens immigrés de s’installer sur les terres. Ce droit d’établissement a donné en échange à des droits plus spécifiques aux peuples indigènes. Certains droits comprennent entre autres la capacité de maintenir un mode de vie traditionnel basé sur la chasse, la pêche et la cueillette, mais aussi la construction d’écoles par exemple. Certains traités mentionnaient la possibilité d’obtenir l’accès une pharmacie et une aide en cas de famine, ce qui sera interprété ensuite par la gratuité des soins de santé. Malheureusement, certains de ces accords n’ont pas été reconnus et la construction d’écoles s’est transformée en des écoles résidentielles où les enfants avaient l’interdiction de parler leur langue natale. Pourtant ces traités, bien que signer il y a plus de 100 ans dans un monde qui n’a plus rien à voir avec la réalité d’aujourd’hui, sont considérés comme des accords sacrés et solennels qui ne peuvent être modifiés ou rompus sans le consentement mutuel de toutes les parties.

Ce qui est certain, c’est que les peuples indigènes se sont retrouvés enfermés dans des réserves, parfois sur des terres à plusieurs centaines de kilomètres de leur terre ancestrale. Mais le simple fait qu’il y ait une séparation de lieu basé sur les peuples implique inévitablement une sorte de séparation au niveau de la conscience collective. Des peuples qui vivent des vérités et des réalités séparées, mais où est la justesse?

Alors que nous traversions ces réserves apparemment dangereuses, nous avons effectivement pu voir une seringue sur le bord de la route. En même temps, toutes les personnes que nous avons croisées nous ont largement souri et fait signe de la main. Et de même alors que nous traversons une autre réserve du peuple Métis. Les Métis sont des descendants à la fois des Européens et des Amérindiens, mais ne sont pas considérés comme une communauté Amérindienne. Ils parlent le métchif, un créole franco-cri. Depuis 1982, le gouvernement canadien les a reconnus comme peuple autochtone. Dans cette réserve Métis, nous avons pique-niqué, là au bord de la route et au centre du village. Nous avions besoin d’eau, nous nous sommes ainsi arrêtés vers une petite épicerie pour remplir nos vaches à eau de 10 litres. Clairement, cela devait être rare, des familles qui s’arrêtent avec leurs deux filles en bas âge pour jouer durant 2 heures au centre du village. Que c’était agréable, il n’y avait plus cette étrange sensation de séparation. Nous étions simplement dans le voyage et eux étaient ravis de nous rencontrer.

Entre deux villages fantômes, la brume nous a rejoint. Septembre 2020

Nous expérimentons cette même sensation alors que nous sommes invités chez une famille Mennonites. Les communautés religieuses Mennonites et Hutterites sont un groupe Anabaptiste qui a fui les persécutions en Europe au XIX siècle pour créer des communautés religieuses isolées. Les deux groupes vivent simplement. Ils rejettent la richesse et le pouvoir et ainsi une partie de la vie moderne. Ces communautés sont alors autonomes, dévouées et d’inspiration religieuse. Ils pratiquent l’égalitarisme, la division du travail basée sur le sexe, l’endogamie et le patriarcat. Le baptême n’est pas un sacrement, mais l’acceptation que Jésus vit dans coeur de la personne en tant que sauveur. Les communautés Huttérites sont en plus communales. Chaque personne une fois baptisée à l’âge adulte fait le voeu de pauvreté et toutes les ressources, le temps et l’énergie sont partagés dans un cadre communautaire. Leur vie est ainsi inextricablement liée. Nous avions entendu parler de ces communautés religieuses, pas toujours vues d’un bon oeil et pourtant l’accueil que nous avons reçu a été incroyable. Leur ouverture sur le monde démentait tous les préjugés, eux aussi avaient voyagé au Myanmar, au Kenya et au Bangladesh. Ainsi ensemble nous riions des expériences similaires que nous avons pu vivre. Ensemble, les enfants jouaient avec une fois encore cette joie de coeur qui repousse les limites de l’ego. Pour eux, il n’y a pas de différence. Nous sommes tous humains.