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Ce que l'épisode "Smithereens" de Black Mirror nous dit sur les réseaux sociaux en 2019

20 juin 2019


Addiction de masse, pouvoir démesuré, évolution imprévisible… Des aspects des réseaux sociaux que les médias ne cessent de soulever depuis le scandale Cambridge Analytica en 2018. Mais derrière les analyses, les expertises et les théories, il est parfois difficile de se représenter ce que cela donne une fois appliqué à notre quotidien. L’épisode Smithereens, qui figure dans la cinquième saison de Black Mirror (sortie début juin sur Netflix), livre un panorama d’ensemble captivant… et plutôt glaçant. 

Certes, la série britannique d’anticipation, réputée pour ses effrayantes projections dans un avenir pas si lointain, adore imaginer ce que nos technologies, mal utilisées, suivies aveuglément ou détournées pour servir les desseins les moins avouables, pourraient concocter de pire pour l’humanité. Ici, Smithereens détonne cependant par sa temporalité: cette fois l’histoire ne se déroule pas dans un futur approximatif, mais bien aujourd’hui. Le scénariste de génie Charlie Brooker s’en est aperçu, le fonctionnement actuel des réseaux sociaux, et ses répercussions parfois terribles sur nous, n’est plus franchement du registre de la science-fiction. Laissant deviner que les gourous modernes de l’internet eux-mêmes ont, au fil des années, collectivement composé un scénario digne des plus inquiétants sans le savoir. 

Tous des serviteurs 

Smithereens, c’est d’abord le nom d’un réseau social fictif, mélange des principaux réseaux présents dans nos vies. Les utilisateurs y postent des contenus, se likent entre eux, suivent des fils d’actualité, autant dire l’archétype de la plateforme sociale, où s’entremêlent photos, liens et commentaires. D’où sans doute ce nom, Smithereens, «petits morceaux» en anglais, dans l’esprit des petits «gazouillis» de Twitter. 

Reste que ce nom de baptême recèle peut-être d’autres couches sémantiques, aux références plus ironiques: les Smithereens sont ainsi les habitants de la ville canadienne de Smithers, qui s’opposèrent à une pollution industrielle massive de leur environnement dans les années 2000. Smithers est également le patronyme de l’un des personnages récurrents des Simpsons, un employé zélé et servile, pris dans une sorte de syndrome de Stockholm avec son patron Mr Burns, petit être tyrannique, mégalomane autant qu’avide de toute-puissance. Ces possibles clins d’œil laisseraient entendre que les milliards de gens adeptes des grands réseaux sociaux sont en fait des sinistrés existentiels, des moutons naïvement dévoués à leurs maîtres quasi divinisés. 

Mourir pour une notification

Spéculations? Pas tant que ça, à voir le récit que propose l’épisode (attention: spoiler). Chris, un Anglais lambda de la classe moyenne, est dévoré par le remords et la colère depuis la mort de sa compagne, dont il est en partie responsable. Jugez plutôt: alors qu’ils rentrent tard d’une soirée sur une route longiligne en pleine forêt, Chris, au volant et s’ennuyant passablement à côté de sa chère et tendre assoupie, décide de consulter son fil Smithereens sur son téléphone tout en conduisant. Mauvaise idée. Trajectoire déviée, crash avec un véhicule arrivant en sens inverse. Elle périt dans l’accident, lui survit. 

Depuis le drame, celui qui a tué l’amour de sa vie en voulant regarder «une stupide photo de chien» n’a qu’une obsession, contacter Billy Bauer, le boss et fondateur de la plateforme, pour que celui-ci s’aperçoive enfin de toutes les horreurs que les gens sont capables de faire à cause de sa création. Loin de ne mettre en relief que les conséquences mortelles pouvant surgir d’une consommation à risque mais malheureusement devenue banale des réseaux sociaux, l’épisode va mettre le doigt sur une autre dimension controversée des grandes plateformes: leur omniscience. 

Même le FBI est largué

Alors que dans un geste désespéré Chris en est venu à la prise d’otage en rase campagne pour exiger d’avoir Billy Bauer au téléphone, la police locale et même le FBI piétinent pour cerner l’identité et le profil du ravisseur. En revanche, aucun souci pour les responsables de Smithereens, qui en quelques clics accèdent au data du suspect et en savent soudain plus sur Chris que tous les services de police de la planète réunis. Algorithmes à l’appui, ils parviennent même à dessiner précisément son profil psychologique, infiniment plus pertinent que la description faite au doigt mouillé par le négociateur dépêché sur place par les autorités. 

Dans ce duel entre l’individu et l’entreprise géante, qui court-circuite les Etats et les relègue au statut de figurants gesticulant inutilement, c’est surtout le face à face téléphonique entre Chris et Billy Bauer qui apporte toute sa saveur à Smithereens. Censé être aux commandes d’une firme à l’influence planétaire, le boss était jusqu’ici perché seul dans une bulle de verre au milieu du désert, en pleine retraite de méditation de plusieurs jours. Le tacle est évidemment dirigé contre Mark Zuckerberg, souvent accusé d’être en décalage avec les événements, mais aussi contre Jack Dorsey, le PDG de Twitter dont la retraite spirituelle en Birmanie avait été copieusement raillée en 2018. 

Hiérarchie sur pilote automatique

Gourous cool mais dépassés par leur propre religion (Billy Bauer, qui se compare volontiers à Dieu, avoue toutefois avoir perdu la maîtrise de son joujou depuis belle lurette), incohérents (Billy Bauer est difficilement joignable alors qu’il est au sommet d’une entreprise incarnant l’hypercommunication), et au final relativement immatures (Billy Bauer ne sait pas quoi répondre à son interlocuteur prêt à flinguer l’otage, excepté des platitudes dignes d’une brochure de développement personnel qu’on lui dicte en direct...), les patrons des réseaux sociaux ressortent de cet épisode démystifiés. 

Des entrepreneurs géniaux, certainement, mais aussi de jeunes hommes peu expérimentés et mal équipés pour gérer les transformations sociétales enclenchées par leurs plateformes. Si le tableau de Smithereens est volontiers tragique, il nous laisse avec une fin abrupte et surtout une question, adressée en filigrane à Mark Zuckerberg et consorts: au-delà des baskets décontractées, des barbes de hipsters trendy et des queues de cheval de yogi urbain arborées par les manitous des nouvelles technologies, y a-t-il encore un pilote humain et responsable dans l’avion?

Et quelques liens


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