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Ce que le drame de Hautefaye, en 1870, peut nous apprendre sur la mécanique du lynchage online

23 décembre 2019

Il y a près de 150 ans à Hautefaye, dans un village du Périgord en France, un notable était violemment pris à partie par un groupe de locaux lors d’une fête. Poursuivi, battu à mort, il finit carbonisé sur un bûcher improvisé après deux heures de supplice et d’exactions commises par des citoyens de tous âges, de l’adolescent au quinquagénaire. La brutalité de cette vindicte populaire, déclenchée en une fraction de secondes par de simples rumeurs, rappelle étrangement celle de la «justice instantanée» qu’administrent régulièrement les internautes sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter. 

Pour l’écrivain Georges Marbeck, auteur d’un ouvrage sur le sujet sous-titré «Un crime de braves gens», ce fait divers qui traumatise encore la région symboliserait une sorte de meurtre ritualisé du bouc-émissaire. Une attaque collective et anarchique du désigné coupable très proche de ce que pratiquent les haters et autres harceleurs proférant des menaces de mort sur le web. L’analyse de cette affaire criminelle historique nous donne ainsi une recette en 7 points concourant à faire naître la justice expéditive, qu’elle soit menée dans la rue comme sur les grandes plateformes en ligne.

1/ Un climat d’insécurité 

En 1870, le second Empire est sur le point de sombrer, en guerre contre les Prussiens. Une époque d’incertitudes et de peurs qui voit les esprits s’agiter. De nombreuses tensions sont ainsi palpables au quotidien. Crainte pour son intégrité physique, instabilité économique menaçant sa prospérité personnelle, hostilité à l’idée d’être envahi par une puissance étrangère. 

Cette atmosphère qui voit vaciller les acquis en termes d’ordre, de sécurité financière et d’identité trouve des échos troublants dans cette décennie 2010, où le manque de visibilité face à la menace du terrorisme, les crispations identitaires diverses et l’ombre de la récession rend l’époque plutôt nerveuse, voire agressive. Dans de telles conditions, identifier, ou du moins penser identifier des coupables de tous ces maux relève de la catharsis.

2/ Un terrain propice aux rumeurs

«L'ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence», écrivait le philosophe Averroès. Dans le cas de Hautefaye, en 1870, la population manque cruellement d’informations, le gouvernement ayant restreint les médias pour tenter de gagner en marge de contrôle en cette période de guerre. Naviguant dans le brouillard, coupés de la réalité, les citoyens, inquiets, imaginent vite le pire, voyant des espions prussiens poindre un peu partout.

Cette configuration de grande vulnérabilité face aux rumeurs qui emplissent le quotidien fait immanquablement penser à ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, où l’installation durable des fake news dans le paysage donne désormais une sorte de géométrie variable à la réalité, qui devient un ensemble de réalités parallèles et ennemies. On finit surtout par y percevoir ce qu’on veut – ou ne veut pas – voir. Au niveau médiatique comme au niveau des interactions entre individus, l’écosystème actuel du Net permet une grande réceptivité des rumeurs en privilégiant l’émotionnel à l’esprit critique.

3/ Un contexte de divertissement

Le drame de Hautefaye survient pendant une foire organisée dans le village. Des habitants d’autres hameaux sont présents. Ce contexte détendu, festif (on y boit de l’alcool, trop d’alcool…), loin des codes de la vie civile ordinaire, paraît favoriser l’expression des sentiments d’habitude les plus réprimés, d’autant plus qu’une telle atmosphère tend à dédramatiser des actes qui seraient normalement jugés inappropriés. 

On semble retrouver une telle situation sur les réseaux sociaux, que la plupart des utilisateurs fréquentent dans un but de divertissement, de détente, pour s’informer et socialiser certes, mais dans un cadre qui apparaît comme informel, sympa, voire peu sérieux. Quand les haters menacent de mort une actrice sur Twitter, c’est un peu comme s’ils se servaient un café pendant leur pause au boulot. Oseraient-ils ainsi invectiver la même personne en public durant une cérémonie officielle? Sans doute pas.

4/ Un bouc-émissaire publiquement désigné

La victime de l’affaire de Hautefaye, Alain de Monéys, est un petit aristocrate local trentenaire venu simplement visiter la foire. Problème: des rumeurs hostiles fusent tout à coup de certains individus, qui l’accusent d’être un barbouze à la solde des Prussiens parce qu’il ne participe pas au conflit en cours. Une erreur, puisque le notable prévoyait de rejoindre le front en dépit d’une santé fragile. Mais peu importe les faits, au final, l’hystérie collective finit par mener Alain de Monéys à la tombe, non sans avoir au préalable enduré d’atroces souffrances. 

Insulté, molesté par des dizaines de gens en furie, touché par des objets contondants, tranchants ou pointus, on tente d’abord de le pendre sans aucune forme de procès à un arbre dont la branche cède. Il est finalement battu à mort puis jeté dans un bûché allumé par les villageois. Ce déchaînement de violence impossible à canaliser se retrouve, de manière symbolique, dans le flot d’injures et de menaces sous lequel croulent les victimes de bashing intense et répété sur les réseaux sociaux. 

Acteurs, politiques, mannequins, ou même la pauvre collégienne honnie à l’école à cause de ragots dégradants, tous subissent ce genre de cataclysme psychosocial où des centaines d’inconnus changés en Terminators numériques souhaitent froidement le décès de leur bouc-émissaire commun, sans se mettre une seconde à leur place. 

5/ Une action individuelle déresponsabilisée par l’offensive groupée

Comme l’a bien dépeint l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas, dont l’un des romans, Le germe, met en scène un tel épisode de «justice» expéditive populaire sur un coupable idéal, l’action collective permet à chacun d’exprimer ses pulsions refoulées dans l’ombre de son voisin, échappant ainsi au radar de la morale. Une cacophonie entre parenthèse où tout devient possible. A Hautefaye, le paisible tailleur de pierre, cultivateur ou chiffonnier du coin s’est ainsi transformé en monstre sanguinaire sans vergogne pendant 120 minutes chrono, avant de redevenir un citoyen sans histoire. 

Idem sur les réseaux sociaux, où l’attaque verbale violente noyée parmi 500 insultes et messages du même calibre donne l’impression que l’intensité de la charge habituellement interdite est diluée, minimisée, et aussi justifiée par l’existence de toutes les autres. Si lui le fait sans être empêché, alors c’est que je peux également. On se prémunit en outre de manière bien commode du jugement d’autrui, puisque celui-ci n’osera émettre de jugement sur des gestes qu’il a lui-même commis.

6/ Une autorité protectrice absente

C’est d’ailleurs justement l’absence d’un regard supérieur qui veille, d’un pouvoir légitime, qui permet ce défoulement. Les seules autorités légitimes à Hautefaye qui pouvaient abattre leur réprobation sur les assaillants, c’était le maire et le curé du village. Qui ont préféré rester en retrait du meurtre après quelques timides tentatives diplomatiques. C’est l’un des villageois, durant le drame, qui s’est alors investi de l’autorité laissée sans maître. 

On peut y trouver des similitudes avec notre époque, où la défiance populaire grandissante envers le pouvoir politique, la presse et les scientifiques, contribue à déplacer la figure du leader légitime sur des individus aux intentions qui seraient plus pures et auxquels on s’identifie mieux. Un tel climat de perte des repères officiels favorise là encore les excès de soi, comme sur les réseaux sociaux, ces territoires sans chef et sans parents qui surveillent, et presque sans lois, où chacun choisit celui qu’il considère comme son modèle à suivre.

7/ Une certitude de faire un mal justifié par la communauté 

Le pire, dans l’affaire de Hautefaye, est sans doute ce sentiment d’avoir bien agi qui émergea chez les tortionnaires improvisés. Certains croyaient même qu’ils allaient être récompensés par le gouvernement pour avoir débusqué et tué un élément indésirable de la société. Ce mécanisme se retrouve sur les plateformes sociales, puisque les haters et harceleurs 2.0 agissent la plupart du temps au nom des valeurs d’une communauté dont ils pensent faire partie: celle des ados cools du collège, des hommes, des femmes, des masculinistes, des féministes, des geeks, des antiracistes, des intelligents, des gens avec une humanité, des Suisses… 

Sans un tel sentiment d’appartenance à quelque chose, le lynchage perd son sens et n’a pas de moteur. On soulignera par ailleurs que le phénomène du hating violent online, qu’on dit généré par les plateformes sociales, n’est qu’une manifestation de la soif de justice instantanée qu’ont toujours eu et parfois appliqué manu militari les êtres humains. Hautefaye n’est pas un cas isolé: en Europe, en Afrique, au Brésil, au Pakistan ou au Cambodge, de telles scènes, et avec une mécanique similaire, ont malheureusement existé bien avant l’avènement d’internet. 


Et quelques liens


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