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FaceApp, la Russie, et la peur ancestrale de la photographie voleuse d'âme

25 juillet 2019


En quelques jours, elle est passée du statut de sympathique chaperon rouge à grand méchant loup. Depuis fin juin, la Toile se prenait en effet de passion pour FaceApp, un service semblant sortir de nulle part et permettant de se vieillir artificiellement (ou de se rajouter une moustache, un sourire toutes dents dehors, une calvitie, de changer de sexe…) à partir d’une photo téléchargée dans l’application. Un emballement consécutif au succès online du #FaceAppChallenge, popularisé par de nombreux people s’amusant à se montrer sur les réseaux sociaux en mode troisième âge. 

Mais alors que FaceApp jouait le rôle de lubie cool et contagieuse du début de l’été, à l’instar de Pokemon Go en 2016, certains internautes sont venus casser l’ambiance. La première salve anxiogène est venue d’un développeur nommé Joshua Nozzi le 15 juillet. Celui-ci, sur son compte Twitter, invite à être «prudent» avec cette appli, puisqu’elle s’emparerait de toutes les photos figurant sur l’appareil de l’utilisateur, «qu’il le veuille ou non». Petite brise de panique, alors même qu’à peu près 200% des possesseurs de smartphone ont déjà uploadé un selfie d’eux ou d’un de leurs proches sur FaceApp pour rigoler un coup. 

Origines inhabituelles

Bien que des spécialistes en sécurité informatique aient rapidement donné tort à Nozzi, et que celui-ci ait reconnu son erreur, le doute s’était déjà insinué dans les esprits. Le second avertissement, façon sirène d’alarme cette fois, est aussi arrivé via la plateforme de microblogging, mais par la voix de politiciens américains le 18 juillet. Ils confient leur inquiétude face à l’application en vogue et au fait que «des millions d’Américains l’ont utilisée». Ce qui coince à leurs yeux? Contrairement à Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat, YouTube, LinkedIn, Google, Apple ou encore Netflix, FaceApp n’est pas né sur le continent américain mais… en Russie. 

Il s’agit en effet d’un service créé en 2017 à Saint-Pétersbourg, appartenant à une société russe baptisée Wireless Lab. Et aux yeux de plusieurs sénateurs outre-Atlantique, cette seule origine, forcément suspecte, offrirait un argument suffisamment solide pour penser que l’appli n’est rien d’autre qu’un dangereux outil, susceptible d’être «une menace pour la sécurité intérieure des Etats-Unis». Rien que ça. Une commission américaine allait même bientôt se pencher le plus sérieusement du monde sur la question. Il n’en fallait pas plus pour que toute la presse mette le doigt dans l’engrenage. 

Ainsi, en milieu de semaine dernière, presque chaque média y allait de son article angoissant sur FaceApp, interrogeant la fiabilité et les possibles intentions cachées de l’appli. Dans les clauses acceptées par l’utilisateur au moment de l’inscription, soulignent les experts, figurent notamment des passages donnant des sueurs froides: l’entreprise russe mentionne noir sur blanc qu’elle dispose des droits d’auteur irrévocables et perpétuels de chaque image téléchargée. Les internautes seraient alors dépossédés de leurs propres visages, qui de plus fileraient directement aux mains des Russes. Diantre!

Ce pays qui inquiète

En cette ère agitée où flotte un nouveau parfum de Guerre Froide, on s’imagine vite nos photos personnelles défiler sous les yeux bleu acier d’une team de barbouzes du Kremlin, être analysées, classées, et permettre qu’un morceau de nous soit en quelque sorte volé par des gens mystérieux que, souvent, nous ne connaissons qu’au travers de clichés, de préjugés et d'antiques peurs exagérées. Ah, les si bizarroïdes pays de l’Est ne sont-ils pas le nid des virus informatiques les plus redoutables, des snuff movies les plus macabres, des espions les plus diaboliques, des technologies les plus louches et des mœurs les plus médiévales, nous conte notre imaginaire collectif? 

Films et séries de nos contrées occidentales ayant d’ailleurs souvent le vieux réflexe d’affubler les tueurs à gage, les scientifiques underground et autres méchants un peu taiseux d’une nationalité à consonance slave (voir la 3ème saison de Stranger Things, parmi les exemples les plus récents). C’est que la Russie, si proche de nous mais dont on aime préciser qu’elle n’a pas eu son époque des Lumières, demeurerait ainsi en transit entre raison et magie, instinct et conscience, ombre et illumination. Son immensité territoriale, en soi, participe aussi à la rendre impalpable, quasi impossible à conceptualiser, pour des regards venus de l’Ouest. 

Des méthodes généralisées

Notre réception affolée et irrationnelle de FaceApp est évidemment en grande partie due à ce prisme. Car dès lors qu’on se met à comparer les règles d’utilisation de ce service venu du froid avec celles des autres grandes applications populaires, les Américaines donc, cette ambiance de panique paraît infondée. Chez Facebook, Instagram ou Snapchat, où les utilisateurs postent quotidiennement des millions de photos, les termes sont en fait identiques à ceux de FaceApp: ils s’accordent tous le droit d’utiliser vos images comme bon leur semble. 

Bien sûr, peu de chance qu’ils affichent nos trombines en format triple XL sur une façade d’immeuble ou en bannière publicitaire sur Internet. Les photos servent d’abord à fournir des données exploitables pour les annonceurs et les algorithmes, qui se perfectionnent de jour en jour en analysant les fichiers. C’est ce qu’il se passe avec FaceApp, dont le logiciel serait de type machine learning, c’est-à-dire apprenant de lui-même avec l’expérience. Pourquoi, alors, cette crainte d’être en quelque sorte déporté à l’Est via une innocente photo? 

Une trouille séculaire

Au-delà des réticences (plutôt fondées) face au risque de perdre le contrôle de ses données personnelles, et inhérentes à cette ère de l’Internet où nous sommes tous éparpillés sur des centaines de serveurs, on peut lire le phénomène sous un angle anthropologique. Avoir peur que son portrait soit détenu en Russie, c’est démontrer que la peur ancestrale que son âme soit volée en partie par la photographie est toujours un peu présente en nous. Malgré notre boulimie contemporaine pour l’image et la facilité avec laquelle nous produisons, diffusons, valorisons des représentations de nous, demeure en filigrane cette suspicion, de l’ordre du magique, selon laquelle chacun de nos portraits est un bout immatériel de notre personne. 

Avec la Russie et les idées que nous en avons souvent, c’est-à-dire dans un contexte qui perd un peu de densité rationnelle en favorisant l’émotion, la peur archaïque face à l’inconnu, on serait d’autant plus rétif à confier notre image. Pourtant, FaceApp est aussi friand d’informations personnelles que Facebook, Instagram ou Snapchat, qui, eux, ne soulèvent que peu d'objections au quotidien. Si nous craignons d’étaler notre visage dans une appli russe, nous devons faire preuve d’une inquiétude similaire en confiant nos selfies aux géants tout autant secrets des GAFA. 

Et quelques liens
 

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Des Américains appellent au boycott de la populaire application FaceApp

Le vrai du faux sur FaceApp, l'application qui fait vieillir

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