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Instagram veut empêcher «l'effet Werther»

31 octobre 2019


Pour Instagram, 2019 sera l’année de la croisade contre toute sorte d’incitation au suicide. Le réseau social avait déjà informé la Toile, en février dernier, qu’il allait censurer les photos et vidéos montrant des automutilations ou mettant en scène, même de façon fictive, des idées suicidaires. Une étape complétée il y a quelques jours par une nouvelle annonce de son boss Adam Mosseri, souhaitant désormais élargir ce filtrage aux dessins, aux extraits tirés du cinéma ainsi qu’aux images de films d’animation concernés par de telles thématiques. «Nous retirerons également les images qui ne montrent pas directement l’automutilation ou le suicide, mais sont relatives aux matériaux ou méthodes s’y associant», a précisé le patron Américain.

Les responsables de la plateforme ont manifestement pris très au sérieux les critiques adressées par un père de famille anglais, dont la fille, Molly, s’est suicidée en 2017 à l’âge de 14 ans. Selon lui, son enfant, avant de commettre l’irréparable, avait développé un intérêt inquiétant pour les publications Instagram sur ce sujet. Le papa avait alors blâmé la plateforme pour son apparent laxisme envers la prolifération de tels contenus et leur facilité d’accès pour les plus jeunes utilisateurs. Adam Mosseri s’était senti particulièrement concerné par cette tragique histoire, confiant lors d’une interview accordée au Daily Telegraph que «c’est le genre de choses qui vous frappe en plein cœur et ne vous quitte plus». 

Une vision romantique de la fin

Certes, mais le réseau social a-t-il raison de reconnaître, lui aussi, une relation de cause à effet entre l’existence de contenus aux idées sombres et des adolescents s’infligeant des blessures, voire se donnant la mort? Si en venir à envisager une telle fin résulte souvent d’une combinaison de différents facteurs (vécus traumatiques, fragilité psychologique, état émotionnel, interactions sociales…), il est avéré depuis plus de quarante ans qu’une envie de suicide peut être amplifiée par le retentissement médiatique d’actes similaires. 

Dès 1974, un sociologue américain, David Philipps, décrit ainsi ce qu’il baptisa l’effet Werther. Un processus d’imitation faisant que chaque représentation ou discours médiatique sur le suicide va involontairement encourager des personnes à franchir le pas. Si le chercheur choisit ce nom précis pour nommer le phénomène, c’est justement parce qu’il concerne la première occurrence historique connue. En effet, après la publication en 1774 des Souffrances du jeune Werther, roman épistolaire de Goethe au succès immense, on recensa le suicide de nombreux jeunes gens désireux de connaître la même fin que le héros du livre, et avec le même mode opératoire. 

Plusieurs pays en vinrent alors à interdire l’ouvrage, pourtant célèbre, afin de contenir cette vague préoccupante. Près de deux siècles plus tard, on assista à une augmentation de 40% du nombre de suicides ou de tentatives à Los Angeles dans le mois suivant le décès de Marilyn Monroe. Les statistiques des individus se donnant la mort connurent des bonds similaires avec les suicides très médiatisés de la chanteuse Dalida, du leader de Nirvana Kurt Cobain ou, plus récemment, de l’acteur Robin Williams. En 2017, la première saison de la série 13 reasons why, qui dépeint de façon clinique l’émergence des idées noires et le passage à l’acte d’une adolescente, fut elle aussi accusée d’avoir encouragé de jeunes spectateurs fragiles à se suicider. 

Un effet miroir dévastateur

Car dans la plupart des cas, l’effet mimétique fait que la hausse des suicides concerne surtout des personnes de la même tranche d’âge, parfois du même sexe, comme lorsque la chanteuse Sœur Sourire se donna la mort en 1985. Bien que le mécanisme de l’effet Werther reste encore complexe à décortiquer, et qu’il soit parfois mis en doute par certains observateurs, on peut cependant avancer que c’est généralement la narration médiatique, sensationnaliste, voire romantique d’un suicide, qui participe à ce mimétisme. C’est, en quelque sorte, cette mise au diapason du climat intérieur de la star décédée et de celui des admirateurs qui semble accélérer les actes dramatiques, comme si souhaiter l’horizon de la mort devenait un geste normal et, surtout, porteur de sens. 

Il existe heureusement un antidote à cet effet Werther: l’effet Papageno, du nom d’un personnage de la Flûte enchantée. Dans cet opéra de Mozart, un certain Papageno envisage ainsi un moment le suicide pour échapper à ses souffrances, puis se ravise lorsqu’il comprend que la vraie solution à son mal-être réside plutôt dans un changement profond dans sa vie. Depuis le milieu des années 2000, groupes de recherches en psychiatrie et associations luttant contre le suicide expliquent et tentent de faire la promotion de cet effet anti-Werther, notamment auprès des médias, dont la manière de faire le récit des suicides souvent, inconsciemment, crée trop de résonances favorables dans l’esprit des individus. Instagram semble avoir, lui aussi, bien saisi l’importance du parcours positif de Papageno. 


Et quelques liens


Instagram : Le réseau interdit les dessins et contenus fictifs susceptibles d’encourager au suicide

Peut-on parler du suicide?

Le suicide, parlons-en, mais pas n’importe comment !

Pourquoi la série "13 Reasons Why" est mise en cause dans la hausse des suicides de mineurs aux Etats-Unis

 

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