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La séparation d'Internet et des Etats, prochaine révolution géopolitique

12 septembre 2019


Le 22 août dernier, l’Indonésie suspendait Internet en Papouasie occidentale, province la plus à l’est de l’archipel. Pour Jakarta, en lutte depuis des décennies avec les indépendantistes papous, cette neutralisation locale du web a des motivations concrètes: paralyser les éventuels mouvements de contestation dissidents tentés de s’organiser en ligne, mais aussi enlever des mains des individus les plus impliqués un outil permettant de faire monter la haine entre les deux camps. 

Un spectaculaire raid étatique dans le si réputé monde libre de l’Internet qui n’est pas isolé. Quelques jours plus tôt, c’était l’Inde qui coupait l’accès au web au Cachemire, alors même que cette région de 12,5 millions d’habitants très disputée entre New Delhi et le Pakistan connaissait un regain de tensions. Le pays, qui n’en est pas à son coup d’essai, a bloqué Internet ou une partie de celui-ci 134 fois rien qu’en 2018. 

Empêcher la triche aux examens

Et ces dernières années, la Turquie, le Soudan, la Mauritanie, l’Egypte, le Togo ou encore le Zimbabwe ont eux aussi figuré sur la liste des Etats ayant momentanément gelé tout surf en ligne ou interdit l’accès aux réseaux sociaux pour des raisons politiques. La Chine, quant à elle, impose depuis longtemps un strict et permanent contrôle d’Internet, rendant impossible la connexion à certaines plateformes sociales comme Facebook. Et l'Iran est allé jusqu'à bâtir son propre Internet parallèle, en l'occurrence un intranet national hermétique.

La France et la Russie ont en outre eu l’idée de mettre sur pied un texte de loi permettant de censurer les fake news, ou ce qui peut être qualifié de tel par les autorités compétentes, ce qui laisse une marge d’interprétation discutable pointée du doigt par certaines ONG. D’autres pratiquent régulièrement le black-out total au moment des grands examens nationaux, à l’instar de l’Algérie, de l’Ethiopie ou de l’Irak, qui arguent que la triche est rendue bien plus difficile si les smartphones des étudiants sont déconnectés de force de la 4G. 

Le dernier mot revient aux Etats

Car certaines censures reposent parfois sur des motifs éthiquement défendables. Israël a par exemple récemment fait bloquer 1700 sites suspectés de diffuser des contenus pédopornographiques. Reste que dans la majorité des cas, les gouvernements décidant de couper ou filtrer Internet le font pour protéger le pouvoir politique et économique (voire religieux) en vigueur. Un sport d’autant plus facile qu’ils disposent des moyens nécessaires: un arsenal législatif l’autorisant, ainsi qu’un environnement technique favorable, le web étant dans la plupart des lieux du globe uniquement accessible via des opérateurs soumis aux lois de l’Etat. 

Pour nombre de pays, Internet passe par des canaux physiques bien identifiés, il se ferme et se rouvre donc aussi facilement qu’un robinet. Certes, les autorités font valoir leur souveraineté, leur légitimité à défendre l’ordre sur leur territoire, ainsi que leur devoir de protéger les citoyens, mais cette pratique va également souvent à l’encontre des droits humains élémentaires que les populations peuvent raisonnablement revendiquer en 2019, tels que le droit à l’expression ou à l’information. 

Moteur de révolutions

On ne sous-estimera évidemment pas le puissant pouvoir d’Internet dans la sphère politique. Les printemps arabes au début des années 2010, largement construits depuis les réseaux sociaux, ou l’élection de Donald Trump en 2016, toujours suspectée d’avoir un peu trop bénéficié de l’œuvre des trolls pro-Kremlin, ont prouvé que l’influence des acteurs du web était concrète, pour le meilleur, le pire, ou les deux, s’agissant d’abord de points de vue moraux et idéologiques. 

Mais si de nombreux Etats continuent à fermer Internet avec une certaine facilité, la chose pourrait prochainement se corser, ou même s’avérer impossible à réaliser pour eux. La raison? La démocratisation imminente de l’Internet distribué depuis l’espace. Cette année, l’entreprise SpaceX d’Elon Musk a déjà mis en orbite les 60 premiers satellites de sa future constellation Starlink, qui devrait en compter 12 000 d’ici le milieu des années 2020, formant une maille serrée autour de notre planète. 

Lorsque la totalité des appareils deviendra opérationnelle à une altitude comprise entre 500 et 1500 kilomètres, le dispositif sera si dense et proche de la Terre qu’il devrait être visible en pleine nuit de façon permanente. D'où des controverses sur ce système. Surtout, avec l’achat d’un simple terminal, sans avoir à contracter quoi que ce soit avec un fournisseur d’accès local, n’importe qui sur le globe, et n’importe où, pourra accéder à l’Internet à haut débit. Une nouvelle donne qui risque de rendre les liaisons parfois dangereuses entre Etats et web caduques et d’un autre âge. 

Encore des humains aux commandes

Echappant aux opérateurs, le robinet du web peut dans ces conditions devenir un immense océan où tout le monde peut venir s’abreuver. Amazon, de son côté, prépare un projet du même type et vient de demander l’autorisation de lancer ses propres satellites, preuve que le concept est plus que jamais dans l’air du temps. Sauf que les recours possibles pour contrôler malgré tout Internet demeurent nombreux. Il y a bien sûr la question de l’achat du boîtier récepteur, dont la distribution peut être régulée, compliquée ou même interdite par les autorités locales.

Ensuite, reste l’épineux problème de déposer le web entre les mains de quelques entreprises géantes, soumises à des logiques de profit, à l’écoute, elles aussi, de leurs intérêts, et toujours soumises aux lois des pays où elles exercent. Si l’Internet spatial peut bouleverser la géopolitique mondiale en rendant les individus moins dépendants des censures, il peut également se retrouver piéger par les nouvelles configurations qu’il aura contribué à faire émerger.


Et quelques liens


Indonésie: internet bloqué en Papouasie, renforts militaires déployés

En Algérie, l’accès à Internet à nouveau bloqué

L'Inde joue un jeu dangereux avec le Cachemire

Le réseau satellitaire mondial de SpaceX a désormais un nom : Starlink

SpaceX vise 4 autres nouveaux lancements Starlink en 2019

Le sort d’Internet dépend-il des États-Unis ?

 

 

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