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Les snowflakes, ces internautes hypersensibles qui s'indignent tout le temps

31 juillet 2019


Sur les réseaux sociaux, vous voit-on régulièrement vous indigner lorsqu’un couturier fait de l’appropriation culturelle? Vous déchaîner sur l’auteur d’une petite phrase polémique? Enrager quand tel cinéaste vient de commettre un film trash? Vous fâcher tout rouge parce qu’une publicité paraît offenser ou se moquer de telle catégorie de gens? Alors vous faites peut-être partie des snowflakes. Oui, en anglais littéral, vous seriez un «flocon de neige». 

Ce terme, très en vogue sur la Toile anglo-saxonne, désigne les personnes passant leur temps à s’indigner de tout et n’importe quoi sur le web, trouvant dans l’actualité une quantité inépuisable d’individus et d’initiatives qui ne correspondent pas à leurs valeurs personnelles. Des opinions, des goûts, des agissements et des modes de vie différents qu’ils gèrent d’une seule et unique façon: les juger rien moins qu’incompatibles avec le monde dans lequel ils vivent et souhaiter les voir disparaître. 

Tout un troupeau de Narcisses

C’est évidemment en découvrant sa définition qu’on comprend toute la dimension sarcastique du qualificatif de snowflake. Celui qui en est affublé serait trop naïf et angélique, trop tendre, et aussi trop imbu de sa perfection individuelle pour accepter le chaos extérieur et le laid qui le peuple. Si le terme est à la mode depuis quelques années dans la littérature anglophone, il est beaucoup plus vieux qu’on le croit. L’individu snowflake semble avoir été conceptualisé par l’écrivain Chuck Palahniuk dans son roman culte Fight Club, paru en 1996. 

L’étrange Tyler Durden, personnage nihiliste et bagarreur métaphysique, y déclare ainsi à ses disciples: «Vous n’avez rien de spécial, vous n’êtes pas de magnifiques ou singuliers flocons de neige. Vous êtes de la matière organique pourrissante comme n’importe qui d’autre.» Bref, une mémorable leçon de modestie. Mais l’époque qui a vu l’œuvre naître est désormais loin. Depuis, les écrans se sont interposés entre les individus et leur environnement. Et c’est cette configuration qui tendrait à rendre les personnes de plus en plus allergiques à ce qui ne leur ressemble pas, et aussi, de plus en plus hargneuses, intolérantes. 

Des hélicoptères aux flocons

Les psychologues sont nombreux à souligner le rôle nouveau de l’écran, qui permet de s’indigner, de se scandaliser et d’y aller de son commentaire assassin sans pour autant avoir à affronter ses «ennemis» physiquement ou oralement. Autrement dit: sans jamais encaisser de coups, au sens propre comme au figuré. Un phénomène qui jouerait le rôle de cercle vicieux dans une ère qui voit revenir en force le poids du jugement moral. A tel point que pour certains anthropologues, nous aurions affaire à l’arrivée d’une génération snowflake, composée de jeunes nés dans les années 90. 

C’est durant cette décennie qu’ont surgi les parents hélicoptères, ces géniteurs obsédés par la sécurité de leur progéniture, et qui la surprotègent en la coupant de toute parole, image ou sensation jugée choquante. Devenus adultes, ces ex enfants bulles ne supporteraient pas le choc de la contradiction, ni l’intrusion d’une idée étrangère à leur univers mental. C’est du moins l’interprétation des professeurs américains Greg Lukianoff et Jonathan Haidt, co-auteurs de The Coddling of the American Mind, un ouvrage qui traitait la question en 2018. 

Au tribunal des classiques

De la théorie? Probablement pas que ça. Voilà plusieurs années que les universitaires américains déplorent le débarquement d’une vague d’étudiants snowflakes dans leurs amphithéâtres. Avec des conséquences déjà très concrètes. Certains cours ont ainsi été annulés sous la pression d’étudiants qui estimaient le contenu offensant, ces derniers se barricadant psychiquement dans ce que les experts ont baptisé des «safe spaces», ou zones sécurisantes. 

Les Métamorphoses du poète latin Ovide? Ecartées, car elles évoqueraient des agressions sexuelles. Le roman Mrs Dalloway de Virginia Woolf? Censuré car plein d’idées suicidaires difficiles à entendre. Les cours de droit pénal concernant les affaires de viol? Boycottés car parlant de réalités ignobles. En même temps, c’est un constat imparable, mais ces dites réalités existent, malheureusement. «La présomption selon laquelle les étudiants doivent être protégés plutôt que challengés dans une salle de classe est au minimum infantilisante et anti-intellectuelle», s’indignent (eux aussi, mais assez justement) les signataires d’un rapport de l’Association américaine des professeurs d’université. 

Insoutenable légèreté de l'être

Au-delà d’un problème de sensibilité devenue compliquée à gérer, les effets engendrés par ces snowflakes sont loin de se limiter à une caresse de flocon sur une vitre. Ceux-ci exigent carrément la censure des contenus et des opinions qui les agressent. D’où le terme de microagression, forgé par les sociologues pour définir l’impact de ces paroles et ces comportements qui froissent le snowflake dans sa chair (ou plutôt dans sa neige fraîche, pure et délicate). 

Certes, qualifier une génération entière de snowflake est sûrement caricatural, facile et abusif, voire condescendant de la part d'adultes qui ont aussi eu leur dose de confort et d'autosatisfaction. Sans aller jusqu’à valider l’assertion brutale de Tyler Durden, les flocons de neige avérés (dont une grande partie de nous faisons sans doute partie…) devraient juste essayer de mieux accepter que le monde n’est pas toujours fabriqué uniquement pour eux. Et que parfois, sur leur chemin, une route chauffée par le soleil met en danger leur confort et leurs certitudes.

Et quelques liens


VIDÉO. Philippe Katerine ironise sur l'indignation facile des réseaux sociaux après l'épisode du hérisson

Qu'est-ce qui nous pousse à partager des points de vue qui nous indignent?

Snowflake Alert: Guess Who's Most Likely to Block You On Social Media Over Political Views

Kids Today Are Being Socialized to Think They’re Fragile Snowflakes

 

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