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L'obésité est-elle un «contenu inapproprié» aux yeux des réseaux sociaux?

20 février 2020


En ce mois de février, pour faire un peu oublier ses déboires avec la justice et les gouvernements, Facebook a communiqué avec fierté l’inauguration prochaine de sa propre Cour suprême, une sorte de comité d’éthique indépendant composé d’une quarantaine d’experts chargés de statuer sur les cas de modération de contenu les plus problématiques. L’entreprise se targue notamment d’avoir parachuté un certain Thomas Hugues au sommet de la structure, ancien directeur exécutif d’une ONG de défense des libertés. Certes. 

Mais ces bonnes intentions valorisées en vitrine n’empêchent pas les vieux travers de Facebook de leur voler la vedette dans les médias. Une nouvelle polémique arrive, où il est, comme bien souvent, question de censure un peu trop automatique pour être intelligente. Après des années à supprimer, pêle-mêle, des photos de chefs-d’œuvre de la peinture, de Vénus préhistoriques, de mamans qui allaitent ou de campagnes de prévention sur le cancer du sein au motif qu’elles seraient pornographiques, voilà que l’empire Facebook s’en prend… aux personnes en surpoids. 

Délit de kilos en trop

Déjà accusé de ne rien comprendre à l’art et de verrouiller l’expression de la maternité, la firme de Mark Zuckerberg serait donc devenue grossophobe. De quoi on parle? Le réseau social a menacé de suspendre le compte de tous ceux qui ont partagé la dernière Une du magazine Télérama, qui fait figurer en couverture un portrait de Leslie Barbara Butch, dont l’indice de masse corporelle la classe médicalement dans le spectre de l’obésité.

L’artiste et militante française de 38 ans pose nue, OK. Pourtant, aucun des fameux éléments anatomiques interdits n’est visible dans le cadre. Celui-ci s’arrête au-dessus du nombril, donc pas de pubis à l’horizon. Et Madame Butch a pris la précaution de croiser les bras sur sa poitrine pour que ne surgisse pas l’ombre d’un téton. Bref, si l’on en croit les termes des conditions d’utilisation de Facebook, la Française n’est ici pas plus nue qu’inappropriée. Pourquoi alors vouloir s’acharner à faire disparaître cette image du réseau social? 

Une vision du corps indésirable

Pour certains, les algorithmes, pas très futés, seraient bernés par la grande surface de peau dénudée, qui pourrait par exemple faire croire à un gros plan anatomique osé. Pour d’autres observateurs, cependant, cette explication de l’erreur bêtement technique ne tient pas. Car ces dernières années, Facebook a déjà défrayé la chronique en censurant des contenus en rapport avec le surpoids, et qui n’apparaissaient nullement dans un contexte de nudité explicite. En 2016 déjà, la plateforme avait supprimé sans autre forme de procès la photo du mannequin grande taille Tess Holliday en maillot de bain, publiée dans le cadre d’une manifestation féministe australienne. 

L’intéressée, déjà régulièrement insultée par les internautes à cause de sa silhouette tout sauf filiforme, s’était alors plainte à Facebook, lequel avait fini par rétorquer que «l'image dépeint un corps ou des parties du corps d'une manière indésirable» et que «les publicités de ce type ne sont pas permises car elles entraînent chez ceux qui les voient une mauvaise image d'eux-mêmes». Sérieusement? Bon, le réseau social avait vite fait machine arrière et présenté ses plus plates excuses face à la controverse. Pourtant, trois ans plus tard, rebelote. 

Sur Instagram cette fois (mais également territoire de Facebook), le cliché d’une marque de lingerie était banni à cause de la présence d’un mannequin grande taille. «Aujourd’hui, Instagram a recommencé en supprimant une photo de notre modèle portant du 54 en culotte qui n’a rien de choquant, s’insurgeait la créatrice Margaux Faes. Instagram fait clairement preuve de grossophobie puisqu’il ne touche pas aux milliers de photos de gros plans sur des culs en strings, aux photos nues d’Emily Ratajkowski alors qu’elles sont clairement explicites. Je suis choquée (…) parce qu’une femme a un peu de poids alors elle est sale et vulgaire?» 

Esprit du safe space, es-tu là?

La teneur des justifications douteuses de l’entreprise, en 2016, paraît malheureusement donner raison à la marque de sous-vêtement. D’autant plus que dans certains cas, c’est l’idée même de l’obésité qui a été censurée, sans qu’une représentation picturale ne figure dans la publication: en 2019 encore, l’écrivaine Gabrielle Deydier découvrait avec stupeur qu’elle ne pouvait publier quoi que ce soit sous le hashtag #grosse sur Instagram. Réponse de la plateforme: «les publications contenant les mots ou les tags que vous recherchez encouragent souvent un comportement pouvant nuire ou conduire au décès». 

Une manière radicale et peu nuancée d’écarter un sujet délicat qui fait beaucoup penser au principe des safe spaces, typique d’Amérique du Nord, où l’on préfère effacer du paysage tout ce qui est susceptible d’heurter les sensibilités hygiénistes et politiquement correctes. Raté, puisque Facebook et ses satellites, avec cette idéologie peu finaude du cachez ce bourrelet que nous ne saurions voir, a surtout réussi à mettre mal à l’aise des millions de personnes de par le monde.


Et quelques liens


Grossophobie : contre la censure des réseaux sociaux, postez la une de “Télérama”

La «Cour suprême» de Facebook opérationnelle dans quelques mois

Facebook censure une photo de mannequin au poids "extrêmement indésirable"

Instagram: message de censure

Grossophobie : Instagram censure la photo d’une femme taille 54 (Photo)

 

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