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La «Karen», cette méchante des réseaux sociaux qu'on aime un peu trop détester

02 juin 2020


Après plusieurs faits divers très commentés sur la Toile et impliquant des femmes peu sympathiques, les internautes pensent avoir identifié leur nouveau bouc-émissaire. Au risque de réactiver les pires clichés sexistes.

Sur Twitter, Tik Tok ou Reddit, on ne compte plus les posts sarcastiques consacrés à Karen. Pardon, Karen qui? Ne cherchez pas, cette fameuse dame n'a pas vraiment d'état civil et vous ne la trouverez dans aucun annuaire. Car Karen, ou plutôt, une «Karen», c'est en quelque sorte un symbole, surnom créé par Internet pour qualifier une femme d'âge moyen, arrogante, autoritaire et intolérante, qui provoque un scandale en place public alors qu'il n'y avait pas tellement de raisons de faire des vagues au départ. 

Ce personnage antipathique a émergé sur les réseaux sociaux il y a quelques semaines, après plusieurs faits divers ayant tous une protagoniste un peu énervée agissant de la sorte. Le 25 mai dernier, une promeneuse de Central Park, à New York, devenait notamment la femme la plus conspuée de la Toile après son altercation avec un homme noir, qui lui avait demandé poliment de respecter le règlement et de tenir son chien en laisse. Vexée d'être ainsi rappelée à l'ordre et refusant d'attacher son animal, la femme avait alors composé le numéro de la police devant lui, se disant victime d'une agression «par un Afro-Américain». Le hic? L'homme en question, qui était en train de la filmer, a vite publié la scène sur les réseaux sociaux. 

Mauvais rôle au temps de coronavirus

En quelques heures, cette promeneuse jusqu'ici totalement inconnue, mais dont le comportement raciste et orgueilleux ne pouvait que lui attirer les foudres de la Toile, s'est vue traiter de «Karen» par des centaines d'utilisateurs et a dû fermer ses comptes de réseaux sociaux. Son employeur, une banque new-yorkaise, a même annoncé l'avoir licenciée au motif que le racisme n'était pas compatible avec les valeurs de l'entreprise... 

Dans d'autres faits divers récents, la Karen de service était une cliente brutalement hautaine face à l'employé d'une boutique qui lui demandait juste de porter un masque, exigeant de parler au manager plutôt que de se plier aux règles en vigueur depuis la pandémie, ou bien une professeure xénophobe qui cherchait à contacter Donald Trump pour faire expulser de son école des enfants étrangers soi-disant sans permis de séjour. 

Le diable s'habille en Karen

Une femme plutôt bourgeoise, froide envers les autres, de surcroît assez imbuvable, tous les ingrédients étaient évidemment réunis pour faire de l'entité Karen un punching-ball tout trouvé pour les internautes qui, en plus de pouvoir se moquer d'une dame à la bêtise crasse, voient aussi parfois leur éventuelle misogynie ou haine des riches agréablement titillés par un tel personnage. Sur le web, ces dernières semaines ont ainsi vu déferler des tonnes de mèmes (ces montages burlesques iconiques de la culture internet) consacrés aux diverses Karen s'étant illustrées pendant ce printemps. 

Si les femmes impliquées dans ces mini-scandales publics ne se ressemblent pas forcément, les internautes présentent volontiers la Karen comme une dame relativement bien habillée, portant des cheveux raides et courts, voire coiffée «en casque», et arborant une «resting bitch face», qu'on traduira décemment par «moue désagréable permanente». La Karen «exige que le monde existe selon ses normes sans se soucier des autres, et elle est prête à risquer ou à rabaisser les autres pour atteindre ses fins» résume Heather Suzanne Woods, professeure à la Kansas State University, interviewée dans un article du Los Angeles Times se penchant sur le phénomène des mèmes. 

Pente glissante vers le sexisme

Ce personnage, à la façon de certaines entités caricaturales du théâtre, permet certes de pointer du doigt le racisme quotidien ou le comportement abusif ou de victimisation d'individus évoluant pourtant dans la catégorie des privilégiés. Devant un spectacle si navrant, l'observateur ne peut que se sentir conforté d'être du bon côté de la morale. Mais la dimension amusante du phénomène a ses limites: en se focalisant uniquement sur des femmes colériques et peu sympathiques, oubliant que des hommes stupides commettent également de tels esclandres, le mème entretient le cliché détestable de la femme dépeinte comme un être hystérique et guidé par ses émotions, qui prend les autres de haut en acquérant un peu de pouvoir dans la société. 

Oui, les caprices racistes ou méprisants de Karen donnent peut-être envie de la voir être remise à sa place, comme on attend avec impatience la déconvenue que va se prendre un méchant dans un film, mais ils finissent rapidement par nous ramener à ces dangereux stéréotypes de genre dont nous avons tant de peine à nous débarrasser.


Et quelques liens


How ‘Karen’ Became a Coronavirus Villain

The 'Karen' meme is everywhere – and it has become mired in sexism

Amy Cooper and Christian Cooper: A Confrontation in the Park

 

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