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Le réseau social, nouveau personnage à part entière des séries

15 octobre 2020

Nous sommes connectés 250 fois par jour, jonglons avec plusieurs plateformes sociales simultanément, et nous ne trouvons l’amour ou achetons notre nouveau jean qu’après avoir préalablement téléchargé une appli. En dépit de ce quotidien contemporain en orbite autour des outils d’Internet, rares sont les films et les séries à représenter cette réalité. Comme si un personnage obnubilé par son smartphone ou actif en ligne faisait partie de ces fragments du quotidien quasi invisibles à l’écran, angles morts scénaristiques tels que: aller aux toilettes, s’épiler, payer ses factures, se rendre chez le garagiste, enfiler ses chaussettes… 

 

Certes, il y a bien eu The Social Network en 2010, passionnant biopic de David Fincher sur la genèse de Facebook, mais le film s’avérait plus intéressé par les luttes d’ego et les coups marketing des fondateurs que par le réseau social en lui-même. L’un des vrais pionniers en la matière a peut-être été le très girly Gossip Girl, qui, à l’ère du téléphone à clapet et du boom de l’information online, a fait du blog de la fameuse fouineuse anonyme du gotha l’un des éléments constitutifs de la série, comme une sorte de pré-réseau social. Ce qu’il se passait sur ce blog influait considérablement le cours des événements dans la vie réelle. Mais depuis? Pas grand chose. 

 

 Bouffée de fraîcheur

Les scénaristes de la décennie 2010 ont majoritairement fait comme si les plateformes sociales étaient un détail, voire inexistantes. Pourquoi? Sans doute parce que l’interaction entre les actions du quotidien et l’activité en ligne était complexe à mettre en scène, à montrer. On pense cependant au film Le jeu, où des couples d’amis lisent le contenu forcément délicat des téléphones des autres, ou à certains épisodes à l’anticipation glaçante de Black Mirror. Mais là, comme souvent, il est question d’un aspect seulement des réseaux sociaux, pris et monté en neige parce qu’il fonctionne comme ressort dramatique ou comique d’un récit. La plateforme sociale demeure un prétexte pour faire réfléchir sur le comportement des personnages dans la vraie vie. 

 

Même la série Thirteen Reasons Why, pourtant plongée vertigineuse dans le mal-être adolescent, choisit d’antiques cassettes audio à bande magnétique qu’on utilisait il y a 25 ans plutôt que des posts sur les plateformes comme support d’expression pour les jeunes... Sauf que 2020 semble montrer un virage inédit dans la représentation des réseaux sociaux. Exemple? Emily in Paris. Alors qu’elle est descendue en flamme depuis plusieurs jours sur le web pour sa manière d’enchaîner les clichés sur Paris à un rythme effréné, peu d’observateurs se rendent compte que la série, au passage d’une fraîcheur et d’un enthousiasme plus que bienvenus en cette période particulière, est l’une des premières à faire des réseaux sociaux un personnage à part entière, organiquement inséré dans la mise en scène. 

 

Double réalité

Oui, les jeunes de 2020 passent presque la moitié de leur journée (parfois de leur nuit) sur un réseau social, et Emily in Paris le montre sans velléité de jugement ni intention documentaire. C’est juste comme ça. Emily instagramme sa vie, la surligne, l’embellit, la poétise, cherche à faire sourire, s’ouvre des opportunités grâce à ses publications, crée des catastrophes parfois, comme n’importe quelle représentante des jeunes générations. Et son activité online influe sur le scénario, embarquant les autres personnages dans des tournants décisifs, se manifestant à l’écran comme une poupée russe où chaque couche de réalité en cache une autre en version numérique. Tout d’un coup, devant son écran, on se souvient que les réseaux sociaux existent. 

 

Pareille imbrication avec la trame du récit se retrouve également dans l’autre production à fort potentiel de buzz du moment: L’affaire Watts. Ici, il s’agit d’un documentaire sur un sordide fait divers ayant ébranlé l’Amérique: Chris, un paisible père de famille décide soudain d’assassiner sa femme Shannan, ainsi que ses deux enfants, parce qu’il n’arrive pas à leur avouer qu’il souhaite les quitter pour un nouvel amour. Au-delà de sa dimension traumatisante, avec un crime que le magistrat chargé de juger estime “l’un des plus vils qu’il ait vu durant sa carrière parmi des milliers d’affaires”, le film réussit un tour de force: n’utiliser que des images réelles. 

 

Narratrice malgré elle

Pas de reconstitution, ou de mise en scène elliptique, L’affaire Watts utilise (et c’est aussi moralement discutable) le matériel à disposition sur les réseaux sociaux de la victime. Photos, vidéos, statuts… Shannan Watts postait en effet de nombreuses vidéos de son quotidien de maman et d’épouse, mettant en scène des retrouvailles à l’aéroport, ses déceptions, ses inquiétudes, ses petits moments de joie avec ses enfants. On découvre ainsi, avec une certaine sidération, un enchaînement de vidéos faisant le portrait de leur vie de famille et entraînant inexorablement le spectateur vers le multiple meurtre, à l’instar d’une lugubre téléréalité. 

 

C’est Shannan Watts qui, via son activité en ligne, a permis sans le savoir ce futur documentaire. Pensait-elle que cela servirait à monter un film sur son assassinat par celui qu’elle aimait le plus au monde? Evidemment pas. Reste que L’affaire Watts est une expérience déroutante, témoin de ce qu’il devient capable de raconter lorsqu’on convoque les plateformes sociales dans une narration. A leurs débuts, la voiture, l’informatique, la robotisation, la génétique ou l’exploration spatiale, inspiratrices de peurs dans la société, suscitèrent des fictions critiquant leur apport à la société, avant de se fondre dans les films comme n’importe quel élément de décor. Les réseaux sociaux semblent lentement accéder eux aussi à cette légitimation à l’écran. L’âge de la maturité, comme on dit?

Quelques liens:

EmilyInParis | Instagram

«L’Affaire Watts, chronique d’une tuerie familiale» : pourquoi ce docu cartonne sur Netflix

 

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