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Les incels et les femcels, ces anti-influenceurs qui haïssent les contes de fée d'Instagram

10 janvier 2020


Ils n’exposent pas leur plastique parfaite au bord d’un lagon, ni ne sourient jusqu’aux oreilles derrière un bowl de quinoa durant la pause repas dans un ashram branché. Vous les verrez rarement dépeindre leur vie de rêve sur Instagram ou Snapchat, car leur vie, selon eux, est plutôt un cauchemar. Mais ces internautes sont néanmoins des dizaines, peut-être même des centaines de milliers de par le monde à être actifs sur les plateformes sociales. 

Eux, ce sont les incels, cette communauté (ou sous-culture) d’hommes ayant un point en commun: ils sont frustrés sexuellement car célibataires, et ceci exclusivement par la faute des autres, prétendent-ils. Des célibataires involontaires. Loin d’adhérer à une vision existentialiste de la vie où chacun construit son destin au lieu de le subir, ils croient tous être soumis à une cosmogonie inflexible qui leur est défavorable. 

Religion de la fatalité

Selon cette conception du monde très précise, dont ils ressassent et pourfendent les injustices sur des forums de discussion comme Reddit, les gens se répartiraient sur une échelle de l’attractivité physique graduée de un à dix. Chaque individu ayant tendance à se mettre en couple avec quelqu’un de la même altitude. On signalera au passage que vouloir attribuer une note au physique des gens fut le péché originel qui donna naissance à Facebook, Mark Zuckerberg ayant à la base créé un logiciel permettant d'évaluer la beauté des étudiantes de son campus... 

Ici, tout en haut règnent ainsi les Chad et les Stacy, ces garçons et ces filles sexy, populaires et vivant la tête dans les nuages de leur vie tout droit venue d’une boîte de jouet Barbie. Au milieu, on rencontre les gens normaux, les Brad et les Becky, sympas, plutôt mignons sans plus, au style neutre. Le plancher de l’écosystème affectif humain serait quant à lui occupé par des personnes à qui l’on ne s’est même pas donné la peine de donner un prénom cliché: on les nomme juste les incels, alias les rejetés, les moches, les timides pathologiques. 

Les hommes d'en bas

C’est par malchance dans cette catégorie que l’inégalité se fait jour, à croire la mythologie incel, puisque même les filles les moins gâtées par la nature, les plus coincées et les plus misanthropes pourraient «faire l’amour quand elles veulent», rapport au fait que les hommes voudraient toujours et avec n’importe qui. Dans cette histoire, ce sont donc les membres masculins de la caste la plus basse qui s’avèrent les seuls individus à ne pouvoir prétendre à une vie sexuelle, inspirant le dégoût ou au mieux l’indifférence à tous les autres. 

Pauvres incels, ces vilains petits canards auxquels l’humanité semble refuser de goûter aux voluptés de l’existence. Certes, on ne peut pas totalement reprocher aux incels cette vision très scientiste de l’amour, puisque les études prouvent qu’un certain degré d’homogamie structure le marché de l’amour. Mais quand même pas au point d’enfermer chaque individu dans un donjon ontologique. 

Coupables d'être victimes

Là où ils ont probablement un peu plus juste, c’est dans leur affirmation qu’un homme inadapté social, introverti maladif, marginal, peu joli, va ramer sévère pour conquérir un partenaire amoureux. Les travaux en psychiatrie constatent que les femmes dans cette situation, en revanche, trouvent plus facilement quelqu’un. C’est cruel, sans doute, reste que là aussi, une marge de manœuvre existe et ne condamne nullement à devoir faire ceinture ad vitam aeternam. 

En d’autres termes? Ces soi-disant incels sont d’abord prisonniers d’eux-mêmes. De leur complexe de supériorité qui leur fait croire que de sublimes créatures tombant amoureux d’eux devrait être une loi immuable de la physique. De leurs valeurs périmées et de leurs attitudes immatures, qui font en réalité fuir les autres au lieu de les attirer, et qu’ils ne soumettent à aucune autocritique. D’un certain narcissisme blessé également, qui les fait ne s’intéresser qu’à des sosies de Bella Hadid, car seul ce type de femme, pensent-ils, peut les revaloriser aux yeux d’autrui, ce qui les condamne à poursuivre des chimères. 

Lame de fond décliniste

Sur les plateformes sociales, dont Reddit, 4Chan ou YouTube, formant des groupes de discussion loin des sunlights d’Instagram, ils se vautrent ainsi dans la victimisation la plus crasse, crachant leur misogynie et leur haine de l’élite façon venin intarissable, flirtant souvent avec l’idéologie d’extrême-droite. La fachosphère et l’incelosphère sont deux galaxies siamoises qui s’alimentent l’une l’autre. 

Un phénomène d’ailleurs amplifié, ces dernières années, par la montée en puissance d’un sentiment de frustration et de peur chez certains hommes hétérosexuels occidentaux, dont les privilèges ancestraux (domination domestique et sexuelle, position supérieure dans la hiérarchie sociale…) seraient menacés par le féminisme et la mondialisation. Les propos violents à l'égard des femmes sur la Toile ont parallèlement connu une augmentation inquiétante au cours de la décennie 2010, informait une étude britannique parue en 2019.

Esthétisation de l'extrémiste

Depuis la fin des années 2000, plusieurs incels radicalisés sont allés jusqu’à commettre des meurtres de masse en guise de vengeance, la plupart en Amérique du Nord. Des terroristes que les membres passifs de la communauté regardent désormais comme des prophètes, figures de l'incel retrouvant sa place de mâle alpha par la force cristallisée dans le personnage du récent Joker de Todd Phillips.

Sauf que cette interprétation manichéenne du monde est surtout un bel alibi pour ne pas reconnaître sa propre conception caricaturale, utilitariste et machiste de la relation amoureuse. La preuve, il y a aussi des incels féminins sur les plateformes sociales. Les femcels, certes plus rares. Et elles, contrairement à leurs jumeaux à la testostérone bouillonnante, n’en veulent pas à la Terre entière pour leur virginité interminable et leur vie affective désertique. 


Et quelques liens


Phénomène des incels : pourquoi ils crachent sur les femmes

incels.wiki

Should we treat incels as terrorists?

Au fait, pourquoi Facebook s’appelle Facebook ?

Sur Reddit, la haine des femmes se radicalise

 

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