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De «Indignez-vous!» à «Arrêtez de vous insurger pour tout!», retour sur une décennie qui a sacralisé l'indignation jusqu'à l'overdose

27 avril 2021

Attaquer tout et tout le monde parce qu'on pense différemment, la recette a fait les beaux jours des réseaux sociaux dans les années 2010. Mais la lassitude se fait sentir.

        

Depuis des années, les influenceurs nous abreuvent de toutes les beautés imaginables – physiques, terrestres, gastronomiques, spirituelles, artistiques – en partant du principe que le désir du beau est le moteur principal des internautes. Certes, des études ont notamment montré que mettre en avant des corps à la plastique parfaite dans ses posts tendait à attirer les followers. On est également tenté de penser que les émotions positives, sourire, amour, bien-être, yoga, amitié ou famille fusionnelles, sont toujours les plus vendeuses sur les réseaux sociaux. C'est là que la réponse bouscule les certitudes: pas tout à fait. 
 
Si l'on préfère généralement s'entourer de personnes synonymes de bonheur et de bonnes ondes dans la vie, ce n'est pas forcément une réalité en ligne. Une récente enquête réalisée par des chercheurs de l'Université de Jaén, en Espagne, montre en effet que ce sont les posts véhiculant une émotion négative qui génèrent le plus d'engagement de la part des abonnés. Pour arriver à ce constat plutôt étonnant, les auteurs ont analysé la sémantique et la structure de près de 50 000 tweets sur plus de 25 000 comptes. Lorsque des termes négatifs apparaissaient dans un post, celui-ci avait beaucoup plus de chances d'être liké et partagé.
 
Fibre passionnelle
 
Encore plus insolite: plus le nombre de mots d'indignation, de colère, de tristesse ou d'inquiétude était grand, plus les interactions avec d'autres utilisateurs était élevée. Au fond, tous ces résultats s'avèrent peut-être moins étranges qu'on l'imaginait au premier abord. Il suffit notamment de jeter un œil aux innombrables réactions que génère la publication d'un article sur le coronavirus dans l'écosystème Facebook, Twitter ou encore LinkedIn: très clivés, les internautes commencent vite à s'écharper au sujet des confinements, des vaccins, des traitements, des scientifiques, des politiques, mus par un cocktail de sentiments négatifs découlant de l'agacement ou de l'incertitude... 
 
Ce genre de post va susciter une masse bien plus importante d'engagement, et surtout un engagement plus passionné, face à des contenu feel good que les gens apprécient pourtant de lire. Tristan Harris, gourou numérique de la Silicon Valley, explique d'ailleurs depuis plusieurs années à tel point l'indignation est devenue une force majeure pour les interactions online. Il le faisait savoir en juin 2019 lors d'une audition devant le sénat américain, soulignant même que cette réalité avait un peu trop bien été comprise par les géants du numérique. En clair? «La polarisation de notre société fait partie du modèle commercial» des grandes plateformes, qui ont tout intérêt à entretenir les combats de boxe et autres lynchages 2.0 pour obtenir des audiences importantes. 
 
Tribunaux populaires
 
Certains experts du web parlent même de «shitstorm» (ou tempête de m...) pour désigner ces frondes violentes et soudaines s'abattant sur des entreprises, des individus ou des situations. Mais les grands moguls du numérique n'ont sans doute rien inventé, ne faisant que surfer, à leur avantage, sur notre penchant humain à toujours vouloir avoir raison et condamner sur le coup des émotions des actes qui nous semblent scandaleux. Peut-être avons-nous juste un peu trop pris à la lettre les injonctions de certains intellectuels au tournant des années 2000 et 2010. 
 
En 2008, l'immense écrivain américain Philip Roth avait ainsi choisi le titre «Indignation» à son vingt-sixième roman. Deux ans plus tard, le philosophe français Stéphane Hessel publiait «Indignez-vous!», puis «Engagez-vous!» en 2011, deux ouvrages très commentés dans les médias, à une époque où l'on jugeait encore les individus trop passifs devant les calamités du monde. Une décennie après, on peut dire que ces titres sonnent désormais terriblement anachroniques. Saoulés par ces millions de voix qui se plaignent, attaquent, persiflent et condamnent quotidiennement sur internet, nous en avons un peu notre claque de toute cette indignation qui semble souvent improductive, en particulier lorsqu'elle découle de l'ignorance, de l'intolérance, des jalousies et des aigreurs mal placées de nos contemporains. 
 
Preuve de ce changement de paradigme chez les intellectuels, ceux-ci appellent maintenant à calmer nos crises de colère connectées. Dans «Indignation totale», paru en 2019, le philosophe Laurent de Sutter déplore notre addiction actuelle à ce torrent d'émotions négatives dirigé vers des individus ou des événements. Et si l'on arrêtait un peu de nous insurger pour tout et n'importe quoi?
 
 
 
Et quelques liens:
 
How do sentiments affect virality on Twitter? 
«Indignez-vous!», un message porteur 
Shitstorm : le cataclysme des relations presse sur le Web 
«Indignation totale»: ce qu’être indigné nous dit 

 

 

 

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