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Le savon, ce produit miracle

On l’avait presque oublié, tant son usage était devenu banal. Avec le Covid-19, le savon devient plus indispensable que jamais. Retour sur une invention aussi géniale qu’importante.

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Alamy | Shutterstock
11 mai 2020
Le savon, un allié devenu très précieux et qui a une longue histoire derrière lui.

Le savon, un allié devenu très précieux et qui a une longue histoire derrière lui.

Comment imaginer une seule seconde que ce que nous tenons dans nos mains – notre bonne vieille savonnette et ses essences florales, ses notes d’agrumes, ses formes multiples et ses couleurs joyeuses – est aussi une arme de destruction massive? En période de pandémie, ce tueur inattendu de bactéries sauve en effet des vies humaines et revient sous le feu des projecteurs.

On connaissait déjà le savon dans l’Antiquité, mais son efficacité sanitaire n’a été reconnue qu’au XIXe siècle. Le médecin hongrois Ignace Philippe Semmelweis devina qu’il était possible d’éviter de nombreux cas de fièvre puerpérale et de décès si les médecins se nettoyaient correctement les mains. Quelques années plus tard, après s’être penché sur les recherches de Louis Pasteur, le médecin écossais Joseph Lister démontra le pouvoir du savon pour interrompre les chaînes d’infection. Nous lui devons l’introduction des règles d’hygiène dans les salles d’opération: du lavage des mains à la désinfection des instruments chirurgicaux.

Se laver les mains: un geste du quotidien qui n'a jamais été aussi fréquent qu'aujourd'hui.

Laver ses mains peut sauver des vies

«Le savon, l’une des plus vieilles inventions de l’humanité, n’a quasiment jamais connu de modifications. C’est un objet très simple, peu polluant et qui sauve des vies. Pour moi, c’est tout simplement un produit miracle», affirme, convaincue, Dorothée Schiesser, fondatrice de SapoCycle, une organisation à but non lucratif basée à Bâle, qui recycle les savons des hôtels de luxe pour en créer de nouveaux et les distribuer à ceux qui en ont besoin, dans les pays en développement, mais aussi sous nos latitudes. «Mon mari est hôtelier et un jour je lui ai demandé ce qu’on faisait des savons utilisés seulement quelques fois par les hôtes. «Nous les jetons», a-t-il répondu. J’ai tout de suite pensé que c’était du gâchis», explique la dynamique femme d’origine française. Et de poursuivre: «J’ai vécu au Cameroun et j’étais sensibilisée à la thématique des maladies causées par un manque d’hygiène. Selon l’Unicef, un bon lavage des mains peut sauver la vie de 800 enfants par jour dans le monde entier.»

C’est ainsi que Dorothée Schiesser fonde en 2015 l’organisation dont elle est particulièrement fière: «Ce projet repose sur trois piliers: l’aspect écologique, car recycler des savonnettes entraîne moins d’impact environnemental que les jeter; le volet social, car nos ateliers garantissent un emploi sûr à des personnes souffrant de handicap mental qui ont gagné en autonomie au fil des ans et qui sont satisfaites de leur travail; enfin, la portée humanitaire, car nous rendons accessible un produit vital à des personnes dans le besoin. En résumé, tout le monde est gagnant.» Chaque année, plus de 120 hôtels suisses participent au projet et livrent environ 4 tonnes de savonnettes à SapoCycle qui, à ce jour, a fabriqué environ 100000 savonnettes. L’organisation s’est développée et a ouvert un nouveau siège en France en 2018. Paradoxalement, l’urgence du Covid-19 empêche la fabrication des savons: les ateliers ainsi que de nombreux hôtels sont momentanément fermés…

Corinna Zacheo est en revanche très occupée, elle qui a eu plus de temps ces dernières semaines pour se consacrer à sa passion: la création artisanale de savon. Depuis des années, elle propose aussi des cours que fréquentent surtout des femmes souhaitant confectionner un produit conforme à leurs attentes et sensibles aux thématiques environnementales, le «zéro déchet» en particulier. «J’ai commencé à fabriquer du savon il y a douze ans environ, quand certains de mes patients (ndlr: infirmière en gériatrie de formation, elle exerce aujourd’hui comme réflexologue et pédicure) me parlaient de leurs problèmes de peau. Cela m’a intriguée et j’ai découvert tout un univers.»

Secrets de composition

Mais de quoi donc est fait ce produit miracle? «Il y a trois ingrédients essentiels: l’eau, la graisse ou l’huile et la soude caustique. Le secret réside dans l’association des différents types d’huile et des liquides: l’eau, mais aussi le lait de brebis ou celui de chèvre conviennent très bien, tout comme les jus de concombre ou de pastèque», précise Corinna Zacheo. Et de poursuivre: «Il existe des huiles plus riches, d’autres plus légères, pour les exigences de chacun. Le beurre de karité ou celui d’avocat, sont très nourrissants et se prêtent bien à la fabrication de savons pour les peaux délicates ou très sèches; l’huile de coco, plus sèche, convient aux peaux plus grasses, tout comme l’huile de carthame.» Par contre, les huiles essentielles ont souvent une action limitée, mais donnent un parfum particulier à la savonnette. «Les huiles d’agrumes ou de lemon-grass ont tendance à légèrement dessécher la peau et à avoir un pouvoir dégraissant, alors que le patchouli l’apaise», ajoute l’artisane.

Corinna Zacheo est devenue une spécialiste des savons et en fabrique plusieurs centaines de pièces de plus de vingt variétés chaque année. «Mais je ne les vends pas tous immédiatement. J’en conserve un stock, car comme le bon vin, une savonnette se bonifie avec le temps. Elle devient plus délicate, se consomme moins rapidement et mousse plus. Quand elle vient juste d’être fabriquée, elle est beaucoup plus alcaline et donc encore agressive.»

Le savon liquide, non alcalin et «petit cousin» de la savonnette solide, compte ces dernières semaines parmi les articles les plus vendus – de même que les produits désinfectants – comme nous le confirme Christian Koch, directeur de Steinfels Swiss, l’entreprise qui produit, entre autres, les savons liquides Naturaline et Wel!, ainsi que le liquide désinfectant pour Coop. «Les clients apprécient la facilité et le confort d’utilisation qu’offrent les savons liquides au quotidien. C’est pourquoi la plupart d’entre eux les utilisent. Normalement, nous en produisons environ 1000 tonnes. Mais en raison de la pandémie, ce sont 20% de plus. Nous fabriquons également beaucoup de produits désinfectants. En ce moment, les chiffres pour une semaine sont ceux que nous connaissons habituellement sur l’ensemble de l’année.» Mais si le désinfectant est tout aussi efficace que le savon contre le virus, il ne nettoie pas les mains, comme le rappelle Christian Koch. Selon lui, un bon savon doit convenir pour des lavages fréquents, surtout dans cette période de Covid-19. «Un bon savon doit être adapté à un lavage fréquent des mains, surtout en ce moment, pendant la crise sanitaire. Il est notamment important qu’il ait un pH neutre respectueux de l’épiderme (env. 5,5), qu’il contienne des agents nourrissants et qu’il affiche une bonne tolérance cutanée, testée dermatologiquement.»

 

Interview

Dr Nicola Forrer

Chimiste cantonal adjoint

Quand a-t-on découvert qu’il était important de se laver les mains?

L’usage du savon remonte à l’Antiquité, mais nous avons compris plus récemment, probablement vers la moitié ou la fin du XIXe siècle après les recherches de Pasteur, Koch et Lister, que se laver les mains peut aussi éliminer les bactéries pathogènes. Avec le coronavirus, nous avons pris de plus en plus conscience qu’il était important de se laver les mains: l’hygiène des mains et la distanciation sociale sont les deux mesures les plus efficaces pour empêcher la transmission du virus.

Par quel processus chimique le savon nettoie-t-il les mains et agit-il efficacement contre le virus?

Le savon est composé de molécules avec deux extrémités différentes. Une partie de ces molécules est attirée par l’eau, l’autre par la graisse. Quand on se lave les mains, les molécules du savon se disposent autour des particules de graisse, la partie attirée par la graisse à l’intérieur, celle attirée par l’eau à l’extérieur. Les particules de graisse sont ainsi dissoutes dans l’eau. Une membrane d’acides gras enveloppe la plupart des bactéries et des virus, coronavirus compris, qui interagissent donc avec le savon, comme une particule de graisse: le savon se lie à la partie externe du virus, détériore la membrane cellulaire et l’inactive. En nous rinçant les mains, nous l’éliminons.

Existe-t-il une différence entre une savonnette solide classique et du savon liquide?

Aucune, en ce qui concerne l’effet détergent ou nettoyant. Pour que le nettoyage des mains soit efficace, il est toutefois important de bien se frotter les mains pendant une vingtaine de secondes minimum, afin d’atteindre les virus et les bactéries et de laisser au savon le temps d’agir. Leur composition est en revanche différente: le savon liquide contient souvent des substances ajoutées qui le rendent plus crémeux ou parfumé. De plus, il existe aussi des savons désinfectants qui ne sont toutefois indiqués que dans certaines situations. Dans la plupart des cas, l’action d’un savon classique suffit pour éliminer les bactéries.

Est-ce qu’une savonnette utilisée par plusieurs personnes peut présenter un danger?

Non. Les éventuels microbes de la personne qui l’a utilisée avant pourraient rester sur la savonnette, mais sous une forme inactive, c’est-à-dire dans les molécules du savon dont nous parlions auparavant. En effet, dès qu’une autre personne prend la savonnette et la met sous l’eau pour la rincer, les microbes sont supprimés. L’important est que la savonnette puisse sécher, car un environnement humide peut favoriser la prolifération des micro-organismes. Ajoutons que le même type de contamination peut avoir lieu sur la petite pompe des savons liquides.

Quelle est la différence entre un savon et un gel désinfectant?

Les gels sont conseillés quand on ne peut pas se laver les mains avec du savon ou dans des situations d’hygiène particulières, par exemple dans les hôpitaux. Cependant, quand c’est possible, il vaut mieux avoir recours au savon: celui-ci est moins agressif pour la peau et donne normalement le même résultat. De plus, le savon débarrasse non seulement du virus, mais élimine également les saletés et d’éventuelles substances toxiques.

 


Le savon, toute une histoire!

En bref

 

2e millénaire avant J.-C.

La trace la plus ancienne de l’existence du savon figure sur une tablette sumérienne, datant de plus de 4000 ans, qui mentionne une recette à base d’alcali et d’huile de cannelle. A l’époque, le savon ne servait pas à nettoyer, mais à désinfecter les blessures. Des témoignages figurent aussi dans les papyrus égyptiens, tandis que Pline l’Ancien cite le «sapo» des Gaulois qui l’utilisaient à des fins cosmétiques pour leurs cheveux. Au IIe siècle, Galien le désigne comme médicament et outil d’hygiène corporelle. Mais ce sont les Arabes qui inventèrent le savon solide tel que nous le connaissons aujourd’hui: le savon d’Alep est en effet l’ancêtre des savons actuels.

Le Moyen Age voit apparaître des savonneries sur les côtes de la Méditerranée, avec notamment le savon de Marseille. En Suisse, les registres des corporations de Bâle du XVIe siècle montrent que la fabrication de savon, ainsi que celle de chandelles, était une activité accessoire des bouchers, qui avaient à disposition du saindoux.

XIXe siècle

Au XIXe siècle, on découvre les propriétés sanitaires du savon et on commence à le produire industriellement, grâce aussi au chimiste et médecin français Nicolas Leblanc, qui découvrit comment extraire du carbonate de sodium à partir du sel: de produit artisanal de luxe, le savon devient un produit d’usage courant. En 1865, l’entrepreneur américain William Sheppard brevette la formule du savon liquide qui connaîtra un grand succès dans le monde entier.

Années 1930

Le saviez-vous? L’expression «soap opera» désigne à l’origine les récits par épisodes retransmis à la radio dans les années 1930 et sponsorisés par les fabricants de savon et de produits détergents.