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Mensonges d'ados

Kevin a falsifié son carnet de notes, Lydia a prétendu qu’elle dormait chez une copine et Léo cache ses cigarettes. Pourquoi nos ados mentent-ils et comment réagir?

02 mars 2020

On ne ment pas forcément avec une mauvaise intention.

Comment élever un ado d’appartement, s’interrogeait Anne de Rancourt avec humour (Editions Leduc.s). Françoise Dolto, quant à elle, comparait l’adolescent à un homard, très vulnérable lorsqu’il change de carapace alors que sa croissance n’est pas terminée. Ces animaux-là ne mentent pas particulièrement, en tout cas pas plus que les autres. N’empêche que quand Junior avait 4 ans, il ne prétendait pas qu’il allait à l’entraînement de foot, alors que ses chaussures de sport moisissaient à la cave depuis deux mois. Mais pourquoi tant de boniments?

Valérie Chaumeil, psychologue à l’Ecole des parents à Genève, répond: «Oui, les adolescents mentent, pas de la même manière que les enfants, parce qu’ils sont en âge de savoir ce qu’ils ont le droit de faire ou pas. Le mensonge, à tout âge, est un manque de courage face à la vérité. Et l’adolescent a une identité fragile, ou disons jeune. Il s’affirme difficilement, et n’a pas la force de faire face à quelqu’un qui fait autorité.»

Pour gagner en autonomie

L’ado, cet échalas maladroit, recherche l’autonomie. Pour la spécialiste, cette faculté consiste à pouvoir se retirer de la sphère des parents et du jugement de l’autre. Le mensonge est justement le signe d’un manque d’autonomie. Quand un adulte est bien avancé dans le processus d’individuation, ce qu’il est, il peut le dire tranquillement, et s’affirmer. En attendant, l’adolescent est sensible au jugement de l’autre, il se protège et le mensonge est la solution de facilité.

«Le mensonge est le signe d’un manque d’autonomie»

Valérie Chaumeil, psychologue à l’école des parents

Le témoignage de Lucie Deiana va dans ce sens. Aujourd’hui âgée de 19 ans, elle se souvient avoir menti à ses parents en première année du collège (gymnase pour les autres cantons). Elle s’était mise d’accord avec son frère aîné pour raconter que les enseignants faisaient une grève des notes et elle signait son bulletin à la place de ses parents. «Je savais que j’allais réussir l’année, mais je savais aussi que si ma mère voyait mes résultats médiocres, elle allait se faire beaucoup de soucis pour rien, et que ce serait beaucoup d’engueulades inutiles.»

La vérité a-t-elle été découverte? Quand le professeur de classe de Lucie a informé sa mère de la situation et que celle-ci a donc été confrontée à la vérité, Lucie a bien été obligée d’admettre son mensonge. Mais la jeune fille a grandi et s’est affirmée. «Aujourd’hui, j’étudie la psychologie à l’université, et j’ai eu une conversation importante avec ma mère. Je lui ai dit que mes notes ne la concernaient plus, que j’étudiais pour moi et pas pour elle.»

Lucie Deiana a inventé un mensonge qui l'a bientôt dépassée.

Cultiver le dialogue

Pour Valérie Chaumeil, la répression n’est pas la solution à ces petits arrangements avec la vérité. Une éducation trop stricte risque de renforcer les mensonges, parce que la peur domine dans ce système. En revanche, une éducation basée sur la confiance, la compréhension et la communication aide le jeune à affirmer ses désirs même s’il n’est pas capable de les assumer. «La meilleure façon de prévenir les difficultés avec un adolescent est de rester en contact.»

Mais, concrètement, comment agir? Il faudrait que les parents essaient de comprendre et se mettent à la place de leur enfant, même s’ils ne sont pas d’accord. «Le fait de pouvoir lui dire, ‹je comprends que tu en aies envie›, baisse les tensions. La compréhension libère. L’adolescent se sent soulagé: ‹Ah, il me comprend, je ne suis pas fou.»

Si les parents ont la capacité d’entendre ses désirs, sa colère et sa frustration, la communication s’améliore et les mensonges ne sont plus nécessaires. Célia, une adulte maintenant guérie de son anorexie, en a tardivement fait l’expérience. «Vers l’âge de 15 ans, j’ai commencé à mentir à mes parents, en particulier sur ce que je faisais. Je disais par exemple que j’allais voir des amies alors que je me rendais au cinéma toute seule. Je leur mentais aussi à propos de ce que je mangeais. Je ne voulais pas les inquiéter. C’était plus facile de leur mentir que de les confronter. Quand la situation s’est aggravée, je ne pouvais plus mentir sur le fait que je ne mangeais pas, mais je prétendais que j’allais bien alors que ce n’était pas vrai. Si je discutais de mes émotions, je ne recevais pas de réponse utile, donc c’était plus facile de mentir. Je pense que cela arrive dans beaucoup de familles. On ment par peur de ne pas être compris. Ce qui nous aurait aidés à l’époque, c’est une thérapie familiale. Aujourd’hui, mes parents ont fait un travail pour accueillir mes émotions, moi aussi de mon côté, et je vais mieux.»

Quand il ne cache pas des comportements à risque, dans quel cas le mensonge peut-il aussi être inquiétant? «Le mensonge pathologique, c’est la mégalomanie, quand une personne ne sait plus qu’elle ment, qu’elle croit à ses propres histoires. Mais ce n’est pas caractéristique de l’adolescence», précise Valérie Chaumeil. Hormis ce cas particulier, il convient de ne pas se focaliser sur le mensonge et de donner le bon exemple. «Une famille qui traque le mensonge a peut-être une problématique liée au mensonge.»

Dédramatiser

La bonne attitude est la dédramatisation. Tout le monde ment un jour ou l’autre. «Le mieux est d’adopter une certaine légèreté et de reconnaître que l’on y recourt: ‹C’est vrai, j’ai menti, parce que j’avais peur de sa réaction.› Il s’agit de mettre du sens et d’expliquer son action, souligne la psychologue. Quand l’adolescent ment, plutôt que de faire un drame, essayer de comprendre: ‹Je comprends, ça aurait été compliqué de dire la vérité.»

«Je savais que ma mère allait se faire du souci pour rien»

Lucie Deiana (19 ans)

Il est aussi important de laisser de l’espace à un enfant ou à un adolescent qui ment pour se protéger parce qu’il est introverti. Une mère qui quémande des réponses peut pousser un jeune à se taire. Un adulte a les mots pour dire: «Je vis mal que tu sois tout le temps sur mon dos, arrête de me harceler.» Mais cette situation peut aussi arriver dans un couple. «Souvent la femme est plus à l’aise dans le vocabulaire. Elle peut ne pas avoir confiance en l’autre parce qu’il ne s’exprime pas, alors qu’il ne sait tout simplement pas encore ce qu’il veut, explique Valérie Chaumeil. C’est encore plus fréquent à l’adolescence. Il faut laisser le temps aux besoins d’émerger.»En bref, le nez de Pinocchio ne lui aurait peut-être pas joué autant de tours, si Geppetto avait été plus compréhensif, et le petit pantin aurait évité bien des mésaventures au Pays des jouets!

«FAKE. L’entière vérité», exposition consacrée au mensonge, à voir jusqu’au 28 juin 2020 au Stepferhaus de Lenzburg (AG).

L’Ecole des parents à Genève organise l’atelier «Mon ado m’échappe. Apprenez à mieux communiquer avec votre adolescent», les lundis de 18 h 30 à 20 h. Tarif: 110 fr. par personne. Davantage d’informations.