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WhatsApp réinvente les liens familiaux

Avec la célèbre application, la tribu ne se quitte plus. Même pas durant le confinement! WhatsApp, Skype ou Zoom sont aujourd’hui un soutien précieux. Mais quel est l’impact de ces outils numériques sur nos relations familiales?

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27 avril 2020
Les réseaux de messagerie sont un miroir de la relation familiale: ils sont positifs dans les familles harmonieuses mais peuvent attiser les tensions là où il y avait un conflit préexistant.

Les réseaux de messagerie sont un miroir de la relation familiale: ils sont positifs dans les familles harmonieuses mais peuvent attiser les tensions là où il y avait un conflit préexistant.

Ils s’appellent «The Webers», «Mif Mif», «Une famille formidable» ou simplement «La famiglia», entouré de deux gros cœurs rouges. Ces dernières années, les groupes dédiés aux échanges familiaux se sont multipliés sur l’application Whats­App, que ce soit pour garder le lien avec les enfants partis à l’université, ou bien les frères et sœurs résidant à l’étranger, par appels en visioconférence, vidéos, photos... Une tendance que le semi-confinement, instauré ces dernières semaines pour contrer l’épidémie de coronavirus, a encore largement amplifiée.

Les appels vidéo ont doublé

Avec 1,5 milliard d’utilisateurs dans le monde, les échanges sur WhatsApp étaient déjà devenus la norme des conversations privées, entre amis bien sûr, mais aussi en famille. Et c’était sans compter avec l’épidémie qui sévit actuellement dans le monde… Ces derniers jours, dans les pays les plus touchés par le virus, comme l’Italie et la France, les appels audio et vidéo sur le service de messagerie ont doublé. Lors d’une conférence de presse, mercredi 18 mars, Mark Zuckerberg, propriétaire de l’appli, a en effet précisé que le niveau actuel d’activité dépassait les records atteints en temps normal pour le réveillon du 31 décembre. Et la Suisse ne fait pas exception.

Quant à savoir combien s’en servent aujourd’hui dans le cadre de la famille, les chiffres manquent. A titre de comparaison, on sait, grâce à un sondage de l’institut français d’études d’opinion (IFOP) paru au printemps 2018, que nos voisins de l’Hexagone étaient déjà 52% à avoir un groupe familial sur WhatsApp, et la moitié d’entre eux pensaient que l’application de la Silicon Valley avait bel et bien modifié leurs liens familiaux. Mais en pire ou en mieux, demanderez-vous…

Partager des instants quasi en direct

Gabrielle (56 ans) a créé un groupe sur WhatsApp avec son mari et leurs deux enfants quand la première est partie un temps aux Etats-Unis pour ses études. «Au départ, c’était surtout pour des questions financières. On peut s’appeler gratuitement sans devoir compter les bips qui s’égrènent au fur et à mesure d’une conversation téléphonique transatlantique, raconte cette mère de famille de Bâle. Et puis, on peut s’envoyer des photos, des vidéos, et partager des instants presque en direct, ce qui est très appréciable quand on habite loin les uns des autres.»

«WhatsApp permet aux familles qui n’ont pas l’occasion de se voir très souvent d’avoir des échanges affectifs bien plus fréquents et riches que ne l’autorise un simple appel téléphonique», renchérit Antonio Iannaccone, de l’Institut de psychologie et éducation de l’Université de Neuchâtel, qui a dirigé avec Vittoria Cesari Lusso et Sophie Lambolez une étude sur l’impact des nouvelles technologies de la communication sur la qualité des relations des seniors avec leur famille (bien avant l’épidémie). «La grande majorité des participants à notre étude, rapporte le professeur de l’UniNE, jugeaient déjà très positives les retombées de la messagerie sur la qualité de leurs rapports familiaux.»

Dans la vidéo faisant état des résultats de l’étude (disponible en ligne sur la plateforme vimeo), le jeune Eliot explique utiliser le groupe créé sur WhatsApp avec ses grands-parents pour leur envoyer des photos, leur raconter ce qu’il fait, le résultat de ses matchs, etc. «C’est mieux de les voir en vrai, mais quand je ne peux pas, c’est cool», conclut le garçon d’une dizaine d’années. Quant à ses grands- parents, même s’ils ont parfois du mal à comprendre les emojis que leur petit-fils affectionne tant, ils sont catégoriques: «Pour nous, c’est une valeur ajoutée extraordinaire à notre relation!»

Un garant de la permanence du lien

En un sens, l’appli est l’occasion de se témoigner de l’attention, malgré la distance. «C’est un garant de la permanence du lien, comme un témoin qui s’allume et confirme que le lien est toujours là», analyse Jon Schmidt, psychologue et thérapeute de famille à Lausanne. Et pas seulement dans la situation exceptionnelle que nous connaissons en ce moment, nuance le psychologue, qui utilise parfois WhatsApp dans le cadre de ses thérapies.

Car le service de messagerie est aussi devenu depuis longtemps un outil très répandu dans les familles dont les parents sont divorcés, ou bien dans le cadre des familles recomposées.

«Le groupe assure alors un minimum de communication entre les parents séparés et leurs enfants. C’est un moyen de savoir où se trouve l’enfant, comment il va, s’il est bien chez son père comme il l’a dit, etc. Quand on ne vit plus sous le même toit, c’est souvent le lieu qui permet à tout le monde d’entendre la même chose en même temps», explique Jon Schmidt. Autrement dit, les réseaux de messagerie sont aussi une façon de continuer à faire famille quand le noyau familial a éclaté.

Henri, lui, père et grand-père de famille à Ballens (VD), adepte de la messagerie Signal (concurrente réputée plus sécurisée) y voit un autre atout. «C’est super pratique pour la logistique: organiser une sortie ou un repas, fixer un rendez-­vous... Cela évite d’avoir à appeler tout le monde à tour de rôle pour trouver un créneau!» Si simple qu’il devient même difficile de planifier quoi que ce soit trop à l’avance… «Ce qui m’agace en revanche, c’est quand mes filles répondent «OK, on voit où on en est et on s’envoie un message», pour annuler à la dernière minute avec un emoji désolé», confesse le Vaudois.

Micro-agressions et déceptions

Les petites frustrations de ce genre ne manquent pas sur les groupes familiaux, qu’il s’agisse de l’absence de réponse instantanée, interprétée comme une forme de mépris par les plus âgés, ou d’une ponctuation trop sèche, perçue comme agressive par les millennials rompus à l’usage des emojis pour arrondir les angles. C’est même là le principal problème rencontré! Car les différentes logiques d’usage entre les générations ne vont pas sans leur lot de malentendus et de tensions.

«Les paroles s’envolent et les écrits restent, explique un grand-père dans la vidéo de l’Université de Neuchâtel. Quand on écrit un message sur Whats­App, il faut toujours faire attention à la forme, car on peut vite froisser l’autre. Il faut avoir quelques précautions si l’on veut que les relations soient plutôt améliorées que détériorées.»

La famille, c’est du travail

Au fond, que ce soit dans la «vraie» vie ou sur un service de messagerie, les liens familiaux demandent un véritable travail de coopération et de coordi­nation. Pour Niels Weber, psychologue et psychothérapeute lausannois spécialisé en hyperconnectivité, le problème n’est pas tant WhatsApp que ce qu’on en fait: «C’est un outil, rien de plus. S’il assure la permanence des liens familiaux, il n’en garantit pas pour autant la qualité. Il faut réfléchir à la façon dont on l’utilise, pour entretenir le lien familial et non le dégrader.» Et d’ajouter: «A certains moments, l’appel téléphonique est plus approprié, à d’autres ce sera un message, et à d’autres encore, il faudra s’asseoir autour de la table. Tout cela doit être complémentaire.»

Autrement dit, inutile de diaboliser WhatsApp, comme on le fait souvent avec les nouvelles technologies. Nos experts sont unanimes: l’outil, en soi, ne change rien sur le plan des rapports sociaux. «Tout dépend de l’état des relations au départ, conclut Antonio Iannaccone. Si les relations sont suffisamment bonnes, l’apport d’un groupe sera positif. Tandis que quand les relations familiales sont insatisfaisantes, WhatsApp, par son caractère d’immédiateté et la traçabilité des messages écrits, aura tendance à alimenter les tensions.» La famille reste une négociation constante, avec soi-même et les autres, et il n’y a aucune raison que ce soit plus facile sur un groupe qu’en face-à-face.