«Ça a été un petit miracle» | Coopération
X

Recherches fréquentes

INTERVIEW
THOMAS DUTRONC

«Ça a été un petit miracle»

Thomas Dutronc revient en crooner avec un épatant opus. Il reprend des chansons françaises ayant fait le tour du monde, qu’il interprète notamment avec Iggy Pop et Diana Krall. Il nous parle du confinement, de la nostalgie, de la «frenchy» attitude et de ses parents.

TEXTE
PHOTO
YANN ORHAN
08 juin 2020

Après avoir donné des cours de guitare sur les réseaux sociaux pendant le confinement, Thomas Dutronc peut enfin publier son nouvel album, «Frenchy», reporté au 19 juin pour cause de coronavirus. Le chanteur et guitariste de 46 ans y défend les couleurs de la chanson française en revisitant, en mode jazz et avec une classe folle, des standards connus dans le monde entier. Il est accompagné d’un formidable quartette et de stars internationales telles que Iggy Pop ou Billy Gibbons, leader des barbus de ZZ Top et invité inattendu de «La vie en rose». Le fils de Jacques Dutronc et Françoise Hardy nous en parle.

Vous reprenez dans votre style des chansons françaises qui ont fait le tour du monde. Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette démarche?

Ça va peut-être vous faire rire… On cherchait une idée pour pouvoir voyager, tourner hors des pays francophones. Ce disque devait sortir aux Etats-Unis. On a trouvé un label à New York qui a accepté de le publier donc on était trop fiers. Nous étions en train d’essayer d’organiser une tournée en Allemagne, au Japon, en Angleterre et aux Etats-Unis. Mais du coup, avec cette fichue Covid-19, tout est annulé.

Mais ce n’est pas grave parce que c’est un projet qu’on voulait évidemment aussi faire tourner en France. Au début, cette idée de reprises, je n’y croyais pas trop. Et puis, en fait, c’est un tel bonheur de chanter d’aussi grandes chansons avec d’aussi grands musiciens et d’avoir eu des invités aussi extraordinaires.

De toutes ces chansons, y en a-t-il une qui vous touche plus personnellement?

Une de celles qui me parlent le plus, c’est «Petite fleur». Le texte m’émeut, c’est incroyable. Je l’ai jouée d’ailleurs dans mes cours de guitare. Il y a des paroles très nostalgiques, sur le temps qui passe et ne reviendra plus jamais. C’est un sujet qui m’émeut beaucoup. Avec les copains, quand on la chante, j’ai du mal à ne pas m’écrouler en larmes.

Etes-vous quelqu’un d’assez nostalgique?

Qu’est-ce qu’on entend par nostalgie? Je vais voir la définition du Larousse… Qui aime Radio Nostalgie (rires). Non, ce n’est pas ça! Tristesse et état de langueur causé par l’éloignement du pays natal, mal du pays. Regret attendri, désir vague, accompagné de mélancolie… Non, la mélancolie c’est plus dans la dépression et la tristesse.

Donc pas trop nostalgique…

Un petit peu, si. Mais c’est forcé. Il faudrait ne pas avoir de cœur pour ne pas être un tout petit peu nostalgique. Quand on pense aux gens qu’on a aimés et qui ont disparu, on est forcément triste. Et puis les époques, les maisons, les endroits où on a vécu… Si on appelle ça de la nostalgie, c’est sûr, j’y pense. C’est plus que j’ai de la sensibilité, on va dire.

Vous avez convié du beau monde pour chanter avec vous. Comment avez-vous réuni Iggy Pop et Diana Krall sur le titre «C’est si bon»?

Ça a été un petit miracle. Il y a eu des déceptions, plein de mauvaises surprises, mais aussi des bonnes, comme celle-ci. Iggy Pop est le premier qui a dit oui. Et du coup, il a embarqué Diana Krall dans l’aventure.

Avant de m’envoler pour Miami, j’ai entendu sur France Inter qu’un ouragan approchait de la Floride. On a failli y être confinés pendant une semaine dans un abri souterrain. Au final, l’ouragan est passé à côté et on a réussi à repartir. Donc ça a été vraiment limite. L’enregistrement a duré trois heures en tout et pour tout. Diana Krall est venue de Vancouver. On était trop contents qu’ils soient là tous les deux, deux talents, deux personnalités immenses. Et on a aussi eu Billy Gibbons, des ZZ Top, dont je suis hyper fan.

Etre «Frenchy», ça veut dire quoi pour vous?

Depuis un siècle, le Frenchy c’est un peu le romantique, c’est-à-dire quelqu’un de peut-être un tout petit peu moins passionné que l’Italien, un tout petit peu plus raisonnable que l’Italien, mais quand même très romantique.

Finalement, le Français est à mi-chemin entre l’Anglais et l’Italien. Donc il a ce côté peut-être plus doux. Je dirais qu’il représente la douceur de vivre, la douce France. L’esprit de la dolce vita est italien mais je pense qu’on a tout de même quelque chose de très doux en France dans les mœurs, même si ça change de plus en plus avec la violence des informations et de ce qui se passe. Mais j’espère que ce fond naturel du Français, cette douceur, restera.

Vous reprenez une chanson de votre idole, Django Reinhardt. Seriez-vous quand même devenu musicien si vous ne l’aviez pas découvert à l’adolescence?

Oh oui, j’ai découvert la guitare à 17 ans et Django un an et demi après seulement. Mais la guitare m’a tout de suite passionné. J’adorais le blues, le rock, tout ça. C’est juste que Django me paraissait tout un univers «guitaristique» hyper passionnant, magique, et très peu connu ou usité. C’était donc plus une aventure.

Autour de moi, il y avait Matthieu Chedid et puis des copains qui étaient tous un peu dans le funk et Hendrix. Je me suis dit que je n’allais pas moi aussi faire ça, même si j’adorais. Quand j’ai découvert Django, ça m’a vraiment scié et, petit à petit, je suis parti dans cette direction qui me paraissait plus originale, tout simplement.

On vous demande tout le temps comment vont vos parents. Ça vous surprend toujours tout cet amour des gens pour eux?

Ben, ça me fait plaisir. A l’époque, dans les années 1960−70, il y avait dix artistes en tout ou quinze. Aujourd’hui, il y en a 350. Et puis, à l’époque, il y avait une chaîne de télé et ensuite deux. Les gens s’attachaient beaucoup plus aux vedettes. Combien de personnes ont appelé leur fille Sylvie en l’honneur de Sylvie Vartan?

Mes parents ne sont pas showbiz, en même temps. Ils ont toujours été assez vrais par rapport à ça. Ce n’est pas du fake. Il n’y a pas de chirurgie esthétique, pas de faux-semblants, pas d’image. Il y a beaucoup de gens faux quand même dans ce métier. Des gens faux qui sont très attachés à leur image, qui sont tout le temps en train de faire des petits calculs d’image, de trucs, dans le consensus, dans la bien-pensance. Et mes parents ne sont pas du tout comme ça donc j’ose espérer que c’est un petit peu pour leur caractère entier et personnel qu’ils sont appréciés aussi.

Et puis, bien sûr, ils ont fait des chansons comme par hasard superbes qui resteront dans les annales de la chanson française, c’est sûr. D’ailleurs, il n’y en a aucune qui a vraiment fait le tour du monde. Si j’enregistrais un nouveau volume des chansons qui auraient pu et dû faire le tour du monde, j’en mettrais sûrement une ou deux de mes parents. 

Avez-vous aussi envie de défendre les couleurs de la chanson française à l’étranger?

Oui. On fait tellement de « French bashing » (francophobie). On est tout le temps en train de dire qu’on est nuls, que tout va mal. L’idée est aussi de rappeler que nous sommes quand même bons dans certains trucs, par exemple dans la chanson. On a des gens qui ont écrit des chansons qui ont fait le tour du monde. « Comme d’habitude »,  « My Way » à l’international, est la chanson qui a rapporté le plus de droits au monde, tous pays confondus. Donc c’est quand même une fierté. Nous avons des super musiciens. On a eu la French Touch avec Air et Daft Punk, qui ont créé des morceaux sublimes (il reprend « Playground Love » d’Air  et « Get Lucky » de Daft Punk sur l’album).

Interpréter une chanson aussi connue que « My Way », un grand défi?

Oui, parce que c’est une chanson avec laquelle je n’ai pas grandi. Je ne l’ai jamais vraiment écoutée, hormis une ou deux fois, les versions de Sinatra et d’Elvis. Mais on ne pouvait pas passer à côté avec ce projet. C’était un peu une obligation, entre guillemets. Et finalement j’ai pris beaucoup de plaisir et c’est une de mes chansons préférées du disque. On est habitués à entendre Sinatra et Elvis, des hommes avec un gros coffre, en fin de vie dans le cas d’Elvis. J’ai essayé de l’interpréter de manière personnelle, avec un peu plus de fragilité, et un accompagnement un peu plus jazz.