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Interview
Pascal Wagner-Egger

«Cette pandémie 
réinvente le lien social»

Le confinement consécutif au coronavirus révèle des mécanismes psychiques subtils, tout en générant de nouvelles formes de solidarité. Le psychologue Pascal Wagner-Egger décrypte ces phénomènes.

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David Marchon
30 mars 2020

Pascal Wagner-Egger enseigne à l’Université de Fribourg.

Pascal Wagner-Egger (46 ans) enseigne la psychologie sociale à l’Université de Fribourg. Ses cours et recherches portent sur les croyances et les représentations sociales. Il apporte son éclairage sur les ressorts psychologiques du confinement et son influence sur la sociabilité. 

Comment le psychisme réagit-il 
à la pression du confinement?

Il s’agit, bien sûr, d’une expérience 
douloureuse qui peut être vécue comme une forme d’emprisonnement ou de punition. Etre enfermé dans un lieu sur le long terme peut déclencher des émotions négatives comme un sentiment de dépression. Se retrouver en famille dans un espace clos risque de cristalliser les conflits. Mais les réactions au confinement diffèrent au gré des personnalités et des histoires personnelles.

Certains évoquent des risques de stress post-traumatique. Qu’en dites-vous?

La situation de confinement ne génère pas en soi ce type de séquelles psychologiques, dans la mesure où elle est comparable, toutes proportions gardées, au cas de personnes bloquées dans une station de ski à la suite d’une avalanche. En revanche, l’angoisse de la pandémie, alimentée par des images de cadavres dans les rues en Chine ou de zones de contamination très dangereuses en Italie du Nord, peut provoquer chez certains 
une forme de stress post-traumatique. En Suisse, on n’en est heureusement pas encore là, et espérons qu’on n’ait jamais à y faire face.

Quels sont les mécanismes de 
défense face à l’isolement forcé?

On peut résister à toutes les situations extrêmes, comme l’ont prouvé les survivants des camps de concentration. Pour se prémunir des conséquences du confinement, on va mettre en œuvre toute une gamme de stratégies positives bâties 
autour des loisirs, des divertissements 
à domicile. Et surtout, on va recréer du lien social par d’autres moyens que le contact direct, sachant que l’être humain est un animal social et qu’il a besoin, pour être heureux, de relations interpersonnelles, de rapports d’amitié.

«On peut résister aux situations extrêmes»

 

Quelles formes prend cette 
redéfinition du lien social?

Elle passe par la création de nouveaux canaux de sociabilité. Par exemple, on 
va organiser des apéros via Skype et trinquer l’un en face de l’autre, comme si on se trouvait dans un établissement public. On va, comme en Italie, improviser des mini-concerts sur les balcons ou, comme dans notre pays, se réunir sur ces mêmes balcons pour remercier le personnel soignant ou créer des groupes d’entraide. La pandémie nous pousse à réinventer des façons d’être ensemble.

Paradoxalement, le confinement renforcerait l’esprit communautaire dans une société caractérisée par l’individualisme?

Oui. En général, les catastrophes – de quelque nature qu’elles soient – ont ceci de positif qu’elles redonnent du souffle 
à l’entraide, un comportement mis souvent entre parenthèses quand tout va bien. Les situations de crise, pandémie mais aussi tsunami ou tremblement de terre, donnent lieu à une immense solidarité. Même si la catastrophe survient au bout du monde, les gens veulent aider. D’ailleurs, toutes les campagnes de la Chaîne du bonheur connaissent un succès populaire incroyable. Celle qui vient d’être lancée dans le cadre du coronavirus ne fera pas exception à la règle.

Une fois la pandémie disparue, 
la solidarité va-t-elle s’installer durablement?

Je ne nourris guère d’illusions à ce propos. J’espère me tromper, mais selon moi, on va vite revenir à notre fonctionnement habituel, une fois les liens d’entraide devenus moins indispensables. Je crains même que l’on assistera au phénomène inverse. Après les guerres, l’expérience montre que les gens consomment trois fois plus pour compenser les périodes de privation et que les comportements égoïstes reprennent le dessus. Il y aura donc peut-être une compensation sociale qui débouchera sur une hausse du consumérisme et un retour en force des attitudes «égocentrées», ce qui est bien sûr dommageable du point de vue du réchauffement climatique, par exemple. Mais  j’espère, là encore, me tromper.

Le psychologue social souligne que la pandémie de coronavirus réhabilite les technologies numériques.

On peut imaginer que cette 
compensation sociale d’après-
pandémie sera également festive?

Bien sûr. On planifie déjà sur les réseaux sociaux des fêtes de sortie de crise. Il y aura, c’est certain, de grandes fiestas au cours desquelles les confinés que nous étions se retrouveront pour célébrer la fin d’un cauchemar. Mais il y aura aussi, je l’ai dit, davantage de fièvre acheteuse, tandis qu’une forme d’égoïsme redeviendra la règle. On se dira qu’une fois l’urgence sanitaire derrière nous, les gens auront moins besoin de nous.

Parmi les autres paradoxes de 
la crise figure le rôle des réseaux 
sociaux, qui passent du statut 
de responsables de l’isolement 
social à celui de sauveurs d’une convivialité brisée. 

Oui, on se félicite d’avoir les réseaux 
sociaux pour rester en contact avec la 
famille ou les proches, et pour mener à bien le télétravail. Les technologies numériques sont souvent accusées de remplacer les relations sociales. En ce moment, elles remplissent un rôle positif, si bien qu’on peut parler de réhabilitation des réseaux sociaux. Néanmoins, et c’est le revers de la médaille, ces derniers demeurent souvent des caisses de résonance pour les rumeurs et fausses nouvelles, telles que le bioterrorisme, qui circulent sur le coronavirus.

Que révèlent de l’être humain 
les peurs collectives liées aux pandémies?

Plus que de peur, je parlerais d’anxiété, un sentiment qui émerge dès lors qu’un danger est diffus, alors que la peur est 
en relation avec un danger présent et concret. Comme tous les dangers, les pandémies nous rappellent que nos existences sont marquées par la finitude, que nous n’avons pas un contrôle total sur notre destin. Elles réveillent certaines angoisses et suscitent des comportements destinés à reprendre la maîtrise d’une situation qui nous échappe.

Et comment fonctionnent ces 
tentatives de reprise en main?

Il s’agit de trouver une explication qui puisse nous donner une illusion de contrôle et nous rassurer. Certains 
feront appel aux connaissances scientifiques ou aux croyances religieuses, d’autres à des croyances paranormales ou aux théories du complot. L’objectif est de donner un sens aux événements et de se rassurer. 

Personnellement, comment 
vivez-vous cette situation?

Plutôt bien. Sur le plan professionnel, 
je peux tout faire par télétravail, aussi bien prodiguer mon enseignement que mener mes recherches. Tant qu’Internet fonctionne, on peut travailler. Je vis près d’Estavayer-le-Lac (FR), où j’habite dans une maison à la campagne avec jardin. Quant à mes deux enfants adolescents, ils sont indépendants au niveau scolaire.

Si vous deviez donner un conseil majeur aux confinés que nous sommes, lequel serait-il?

Une parade intéressante est de revenir à la civilisation d’avant la télévision, où les jeux de société et la lecture étaient parmi les seuls divertissements familiaux.

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