«Comme si je devenais papillon» | Coopération
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INTERVIEW
LIANNE LA HAVAS

«Comme si je devenais papillon»

La chanteuse Lianne La Havas sort de son hibernation et débarque avec un troisième album solaire qui résonne de soul, de folk aux couleurs et sonorités brésiliennes. Elle nous dit ce qui lui est arrivé et comment elle s’est transformée.

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Alamy
13 juillet 2020

Elle a quelque chose d’ensorcelant, Lianne La Havas. Même Prince et Stevie Wonder sont tombés sous le charme de la chanteuse londonienne à la voix de velours. Elle revient le 17 juillet avec un troisième album éponyme, un disque lumineux nourri à la soul, au folk et aux sonorités brésiliennes. La tout juste trentenaire nous parle des changements dans sa vie, de son épanouissement créatif, de ses origines jamaïcaines et grecques ainsi que de ses plats préférés.

Pourquoi avoir attendu cinq ans pour publier un nouveau disque?

Il me faut beaucoup de temps pour composer des chansons que j’aime. J’avais aussi besoin de vivre un peu ma vie pour savoir sur quoi j’allais écrire. En plus, il y a eu de grands changements dans ma vie, au sein de ma famille (ndlr: elle a perdu sa grand-mère et son arrière-grand-mère). Puis, je suis devenue adulte en approchant de la fin de la vingtaine. Beaucoup de choses ont tendance à se produire à cet âge-là!

On dirait aussi que vous avez été occupée par une histoire d’amour. L’album raconte cette relation, des premiers frissons à la rupture…

En gros, oui. Mais au bout du compte, j’ai surtout appris à m’aimer moi-même. Désolée, c’est un cliché! Ce disque raconte les choses de mon point de vue et ce que j’ai appris ces dernières années. Je suppose que la relation a surtout été le catalyseur qui m’a forcée à me regarder très attentivement dans le miroir pour me comprendre.

Cette odyssée est celle d’une renaissance, comme le suggère le premier titre «Bittersweet»?

Pas vraiment une renaissance, c’est plutôt comme si je sortais d’une longue hibernation ou d’un cocon. Comme si je devenais un papillon… Je voulais représenter l’idée d’être purifiée et de pouvoir ainsi avancer.

La nature a-t-elle aussi été une source d’inspiration?

En effet. Comme cet album m’a demandé beaucoup de temps, j’ai vu les saisons défiler et remarqué comme une corrélation avec les chansons. Quand je repense à la création de chaque titre, je me souviens de la période de l’année à laquelle il a été conçu. A la fin, j’ai réalisé que ce n’était peut-être pas une coïncidence. Nous vivons au rythme de la nature, comme les plantes, les arbres. J’ai dû traverser l’automne et l’hiver de ma relation avant de revenir au printemps et pouvoir m’épanouir à nouveau, telle une fleur.

Quels artistes vous ont particulièrement influencée pendant l’enregistrement?

Joni Mitchell, assurément, et Jaco Pastorius. Puis Milton Nascimento, parmi d’autres artistes brésiliens parce que la musique brésilienne est l’une de mes choses préférées au monde. Et Solange. J’étais obsédée et tellement émue par son album «A Seat At The Table». La voir s’épanouir et devenir l’artiste qu’elle est aujourd’hui m’a vraiment inspirée à persévérer sur ce chemin.

Vous produisez pour la première fois l’un de vos disques. A-t-on parfois étouffé votre créativité par le passé?

Absolument. Je me demande combien d’artistes ont vécu ça. Connaissez-vous le plasticien Grayson Perry? J’ai regardé sa série télé pendant le confinement où il parle de l’art comme d’un cadeau, d’une thérapie pour les artistes. D’après lui, le meilleur moment pour être créatif, c’est quand on est détendu. Ça m’a beaucoup parlé: au fil du temps, j’ai découvert que je ne peux écrire, et l’apprécier, que si je suis relax et que je le fais pour le plaisir. J’ai connu l’angoisse de la page blanche quand je n’étais pas détendue parce que quelque chose d’autre dans ma vie n’allait pas et m’empêchait de focaliser sur ma musique.

Votre voix brille particulièrement sur ces nouvelles chansons. Pourquoi dites-vous avoir oublié combien vous aimiez chanter?

Peut-être parce qu’à force de chanter tout le temps, je m’étais mise en mode pilotage automatique. Mais je pense que c’est plutôt à cause de ce que j’évoquais tout à l’heure en parlant de mes périodes de famine créative. Si je ne suis pas relax, je n’ai pas de plaisir à chanter. J’ai probablement traversé une très longue période durant laquelle je ne me sentais pas bien. Chanter ne m’aidait pas, en fait. Mais quand j’ai pu terminer les chansons et apprécier le processus, le plaisir est revenu et j’étais heureuse de chanter à nouveau.

Prince a été comme un mentor pour vous. Que vous a-t-il surtout appris?

Juste à être moi-même. Je sais que cela semble un peu simplet mais je pense qu’il a essayé durant toute sa carrière de nous dire qui il était avec audace et sans peur. J’ai le sentiment que les artistes qu’il aimait et soutenait, y compris moi-même, ont cela en commun: nous sommes nous-mêmes. Prince a encouragé ça en nous, juste à continuer sur notre voie. Il a été lui-même le meilleur exemple. Je suis certaine qu’il a travaillé dans son studio jusqu’à son dernier souffle. S’il m’a appris une chose, c’est probablement de faire exactement ce qu’on est censé faire.

Un de vos plus beaux souvenirs avec lui?

Il y en a beaucoup, mais en particulier notre première rencontre. Je suis arrivée à Paisley Park, il m’a ouvert la porte et était habillé tout en noir. Il m’a serrée très fort dans ses bras et puis m’a fait visiter son studio. Ensuite, il m’a tendu une guitare et juste dit: «Joue!» Il m’a regardée jouer et quand j’ai interprété une chanson intitulée «Tease Me», il m’a demandé: «Comment fais-tu pour jouer ça et chanter en même temps?» (Rires) Je n’oublierai jamais ça parce que c’était surréaliste.

Vous avez exploré vos origines jamaïcaines et grecques dans votre album précédent. Comment vivez-vous ce double héritage?

J’en suis extrêmement fière. Dans ma famille, il n’y a réellement personne d’autre comme moi (ndlr: sa mère est Jamaïcaine, son père Grec). J’ai grandi avec les problèmes inhérents au fait d’être métisse et qui se rapportent à notre identité, la connaissance de soi, l’acceptation de soi et le fait de savoir qu’on n’est pas identique à sa mère ou son père. Mais j’ai le sentiment que sans ça, je n’aurais pas la connaissance que j’ai aujourd’hui et je ne serais pas qui je suis. Et puis, la cuisine de ces deux cultures est incroyable. J’ai beaucoup de chance à ce niveau-là.

Quel est votre plat préféré de chaque culture?

Mon plat jamaïcain préféré est probablement la soupe aux haricots rouges. J’aime aussi le gâteau bulla. Et puis j’adore les accompagnements comme la patate douce, le dumpling (ndlr: boule de pâte à base de farine et d’eau), la banane verte, l’arbre à pain. Ils sont tout simplement bouillis mais j’en raffole tellement que je peux en manger un plat entier. Mon plat grec favori est probablement la spanakópita. Vous avez déjà goûté?

Je ne crois pas…

Ma grand-mère avait coutume de le préparer. Il s’agit d’une tourte aux épinards à la féta, à l’aneth et à la menthe. Je cuisine maintenant une version sans fromage. Il n’y a rien de plus délicieux au monde. Mais je crois que toutes les grands-mères font toujours la meilleure version d’une recette!

Vous faites du hula hoop dans le clip de «Paper Thin». C’est comme ça que vous gardez la forme? Grace Jones fait ça à tous ses concerts…

(Rires) Elle est juste la meilleure. Oui, je crois que le hula hoop a des vertus raffermissantes pour le corps. J’adore faire ça juste parce que cela me rend heureuse. C’est une des façons dont je maintiens la forme.