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«Devant ma cage, je joue comme un félin»

Jonas Hiller, gardien légendaire du hockey helvétique, s’apprête à déposer définitivement les jambières. Il se confie sur sa passion, sa personnalité et son avenir.

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Getty Images / Alain D. Boillat
03 février 2020

Jonas Hiller lors d'un match avec le HC Bienne, club qu'il a rejoint en 2016.

Trois fois champion de Suisse avec le HC Davos (2002/2005/2007), plus de 400 matches entre 2007 et 2016 en NHL (National Hockey League/ la ligue nord-américaine, la plus prestigieuse du monde), d’abord chez les Ducks d’Anaheim (Etats-Unis), puis chez les Calgary Flames (Canada), international à 69 reprises: Jonas Hiller (37 ans) est un monument du hockey helvétique. Le gardien appenzellois, pilier du HC Bienne depuis 2016, prendra sa retraite sportive au terme de la saison 2019/2020. Avant de ranger les patins, il évoque son parcours, ses passions, ses projets.

 

Comment est né le Hiller gardien?

J’ai entamé le hockey à 5 ans. Ado, j’étais fasciné par l’équipement du portier. A l’époque où j’étais junior au SC Herisau (Appenzell Rhodes-Extérieures), on pouvait alterner matches devant la cage ou à l’attaque. A 12 ans, j’ai décidé que je jouerais à l’offensive. Mais Herisau étant privé de gardien, j’ai joué devant les buts toute la saison. Et je n’ai plus lâché les mitaines.

Quel est l’attrait du poste?

Le gardien exerce une énorme influence sur l’issue d’une partie. Il peut, à lui seul, façonner une victoire. Revers de la médaille, s’il encaisse des buts évitables, il est montré du doigt.

Pour endiguer des palets qui peuvent fuser à 130 km/h, faut-il être intrépide ou inconscient?

Chez les juniors, les tirs atteignent rarement une telle vitesse. Au fil des années, on s’habitue dès lors à la violence croissante des lancers. Pour le reste, l’évolution de l’équipement assure au gardien une protection optimale.

Et qu’en est-il des rondelles qui frappent le casque?

Rien de gravissime. Je comparerais cette sensation à une gifle.

Pourtant, lors de votre passage en NHL, vous avez souffert de vertiges.

Lors de ma première visite chez le médecin, il m’a dit que beaucoup de personnes consultaient pour des vertiges et que l’origine du trouble était difficile à identifier. On n’a jamais pu cerner en effet les causes du mal, et j’ai dû patienter six mois avant de sortir du tunnel.

Malgré un équipement de 15 kg, le gardien de hockey possède une agilité folle. Etes-vous un acrobate?

Je me vois plutôt comme un félin. Je  bondis, je réagis à une vitesse super­sonique. Outre ces qualités, il faut avoir une certaine puissance musculaire, car le hockey est un sport hyper physique.

Peut-on déceler en vous un showman?

Dès lors que je réalise un bel arrêt, je ris sous cape, j'éprouve du plaisir. Quand je bloque un palais dans la mitaine, je l'exhibe parfois au public. Dans ce cas, je force le trait. On peut y voir une forme de spectacle, même si j'agis ainsi d'abord pour booster ma confiance. 

Avez-vous martyrisé votre corps au cours de toutes ces années de hockey?

Oui, dans la mesure où le gardien effectue des mouvements qui ne sont pas naturels. Je pense au style "papillon" qui consiste à jouer sur les genoux, les jambières sur la glace. C'est sûr, cette technique use les articulations.   

La solitude du gardien, mythe ou réalité?

Pour moi, la solitude du gardien est liée au fait que celui-ci, en règle générale, assume seul la responsabilité d'un but encaissé. Le portier n'a pas droit à l'erreur. 

Avez-vous des rituels d'avant-match?

J'en ai plusieurs. Par exemple, quand je pénètre sur la glace avant les parties, j'effectue toujours le même parcours. Néanmoins, ces rituels, loin de relever de la superstition, sont plutôt des habitudes liées à ma préparation mentale. 

Le gardien de hockey subit d’énormes pressions, celles de l’erreur fatale, du club, des médias. Comment gérez-vous ce stress?

Grâce à l’expérience. Jeune gardien, j’avais encaissé un but stupide. Lors des trois matches suivants, j’ai commis des fautes similaires, car j’étais incapable d’oublier la bourde initiale. Avec le temps, j’ai compris qu’il fallait accepter l’erreur et qu’un mental solide passait par la capacité de tourner la page.

Les portiers seraient spéciaux?

La plupart sont un peu fous. Je me sens différent des autres joueurs, en ce sens que j’ai besoin de me cloîtrer dans mon univers pour rester au top. Sur le plan personnel, je suis de nature réservée. Je veux être leader par la qualité de mon jeu plutôt que par les grands discours.

Jonas Hiller défend la cage du HC Bienne depuis 2016.

Etes-vous un fêtard, à l’image de certains hockeyeurs?

Je ne bois pas d’alcool, il m’est donc difficile de festoyer. Il serait absurde de m’entraîner la semaine pour amé­liorer mes performances et boire le week-end. Parfois, je me dis qu’il serait cool d’accompagner un bon repas avec du vin, mais j’ai perdu jusqu’au goût de l’alcool.

Quels sont vos meilleurs et vos pires souvenirs de la NHL?

Evoluer en NHL a tout simplement été un rêve devenu réalité. Mon plus mauvais souvenir concerne ma dernière saison avec les Flames. Je n’ai pas joué à mon meilleur niveau et j’étais en conflit avec l’entraîneur.

Les prochains championnats du monde de hockey se disputeront à Zurich et Lausanne en mai. Vous avez certes quitté la Nati en 2018, mais préférez-vous affronter le Canada avec l’équipe nationale ou le CP Berne avec le HC Bienne?

Sur le plan sportif, le niveau est, en général, plus élevé dans les compétitions internationales. Dans les patinoires helvétiques, en revanche, l’ambiance est plus poignante que dans un championnat du monde ou des Jeux olympiques. L’atmosphère enfiévrée qui entoure un derby contre Berne demeure unique.

Avez-vous d’autres passions que le hockey sur glace?

Je suis un fan d’automobile. La magie du fonctionnement d’un moteur m’a toujours fasciné. Il y a quelques années, j’allais même tourner sur circuit. Je possède à l’heure actuelle trois Porsche.

Vous êtes le patron de Gin Kite­boarding, une société de La Neuveville (BE) commercialisant des kitesurfs. Pratiquez-vous ce sport?

Oui, c’est un ami qui m’a initié au kitesurf en Californie en 2012. En vérité, j’adore l’eau. A son contact, j’éprouve une grande sérénité. J’avais toujours rêvé d’avoir une maison au bord de l’eau. C’est chose faite puisque je vis sur les rives du lac de Wohlen, près de Berne.

Cet amour de l'eau a-t-il des racines familiales?

En partie puisque mes parents possèdent un bateau à voile. J'ai moi-même beaucoup navigué. Quand je jouais à Davos, je possédais un catamaran avec lequel je me relaxais sur le lac de Walenstadt, en Suisse orientale. 

Vous avez motivé votre décision de quitter le hockey par le désir de vous consacrer à votre famille.

C’est exact. Je suis marié et j’ai deux enfants de 2 et 5 ans. Cela fait un peu cliché, mais leur arrivée a réorienté mes priorités. Si je prends l’exemple de l’auto, il y a cinq ans, j’étais peu sensible au fait que les voitures de sport consommaient beaucoup et qu’elles pouvaient être polluantes. Elever des enfants oblige à vous poser la question de la planète que nous leur laisserons dans vingt ans. Bref, les gosses ont éveillé en moi une certaine conscience écologique.

Quelles seront vos priorités sur le plan familial après le hockey?

Ma femme est à la maison pour s’occuper des enfants. Je me réjouis donc de leur consacrer plus de temps. Je vais aussi profiter de la retraite pour de longs voyages avec ma femme et mes petits, ce que mon activité de hockeyeur m’a empêché de réaliser à ce jour. L’année prochaine, on envisage d’aller deux mois en Australie.

Le gardien appenzellois avec son casque fétiche sur les gradins du Stade de Glace intégré au complexe sportif de la Tissot Arena, à Bienne.

Avez-vous des projets professionnels une fois les jambières rangées?

Le hockey a commencé comme loisir pour se transformer en profession. Cela serait sympa que le kitesurf débute en tant que hobby pour devenir un job à part entière, même si je ne me vois pas entrepreneur à 100%. L’animation de stages de gardien pour les jeunes fait également partie de mes projets.

Vous avez gagné beaucoup d’argent au cours de votre carrière. Cela vous pose-t-il un problème?

Je sais, c’est difficile d’expliquer à un employé payé 4000 francs par mois pour un plein temps que je gagne cent, mille fois plus que lui simplement en défendant une cage. Ces écarts m’interpellent. Mais en même temps, le système fonctionne ainsi et je n’y peux rien. Et pourquoi donc devrais-je refuser les gros salaires que m’offrent les clubs? En guignant ailleurs, force est de constater que certains managers de banque ou de multinationale sont, eux aussi, royalement rémunérés. ○