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Interview
YAëL MARGELISCH

«En vol, on peut tout embrasser»

La parapentiste valaisanne Yaël Margelisch se prépare à la superfinale de la Coupe du monde dès le 22 mars au Brésil. L’an dernier, elle a établi un record mondial. Rencontre à Verbier.

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Louis Dasselborne
02 mars 2020

Yaël Margelisch 
(29 ans) survolant 
ses pentes de Verbier. L’an dernier elle a réalisé au Brésil le record mondial du plus long vol: 552 km!

Pour attraper Yaël Margelisch, il faut profiter de l’hiver. Avec ses températures fraîches, la saison est la moins propice aux vols en parapente. En dehors de cela, la Valaisanne de 29 ans a aussi souvent les pieds en l’air qu’à terre. Et sa passion lui permet de repousser l’horizon. En octobre dernier, elle établit au Brésil le record mondial du plus long vol libre chez les femmes en parcourant 552 kilomètres sans poser le pied au sol. De retour à Verbier, où elle officie en tant que professeur de ski, elle nous reçoit dans la maison familiale au milieu des pistes. Loin du brouhaha de la méga- station, nous nous installons face aux Combins pour une interview suspendue entre ciel et terre.

Nous voilà chez vous, au sommet de Verbier. Votre nid d’aigle?

C’est sauvage mais je m’y plais bien! Je suis à quelques minutes de la station, mais en même temps quand je rentre à la maison je suis au calme. C’est indispensable pour moi.

C’est ici même que vous avez commencé le parapente?

La pente école où les élèves s’entraînent est à côté de la maison. Depuis petite, je les voyais décoller. Comme j’ai toujours été attirée par le fait de voler, j’ai trouvé que c’était un bon moyen. (Rires) C’était presque logique que je m’y mette.

A la base, vous vouliez pourtant être pilote d’hélicoptère?

Ce qui me fascinait dans l’hélicoptère était sa capacité à voler en stationnaire, comme un oiseau. J’avais ce rêve de devenir pilote, mais il a vite été brisé. J’ai un strabisme et cela a été rédhibitoire pour la formation. Il a fallu digérer ce revers. Je me suis ensuite tournée vers le parapente, car ça se mariait bien avec mon amour pour la montagne. Ce n’était pas juste un plan B. Par contre, je n’ai jamais pensé à devenir professionnelle. Cela s’est construit au fil des années avec la compétition.

Qu’est-ce qui vous plaît en vol?

Le sentiment de liberté! Je peux décoller d’ici et aller me balader au fond de la vallée, tourner au-dessus des Combins. En vol, il y a cette sensation de grandeur, on peut tout embrasser. J’ai beau voler souvent à l’étranger, je trouve que les Alpes restent majestueuses. Je ne m’en lasse pas!

Avant de naviguer entre les montagnes, vous avez dû embrasser quelques sapins, non?

(Rires) A mon deuxième vol, j’ai fini dans les petits arbres au fond de la pente. J’ai rapidement fait mon baptême! (Rires) Depuis, je m’efforce de les garder à distance réglementaire.

«Ce que j’aime en
vol? Le sentiment de liberté!»

 

Vous auriez aimé naître oiseau?

Quand je vois le gypaète voler à 100 km/h de foehn, ça me fascine oui. Parce que le vent nous limite vite…

Qu’est-ce que le record du plus long vol libre a changé dans votre vie?

Dans ma vie quotidienne, pas grand-chose. Par contre, j’ai bénéficié d’une belle visibilité médiatique, ce qui me permet de parler de mon sport en bien. On associe trop souvent le parapente aux accidents dans les médias et ça peut freiner les personnes qui s’y intéressent. Le parapente est une activité à risque, comme tout sport de montagne, mais elle reste abordable et peut être pratiquée de manière tranquille.

Au Brésil, vous êtes restée 10 h en vol. A quoi pensez-vous?

Je devais rester concentrée car pour aller le plus loin possible il faut perpétuellement chercher des indices pour comprendre le vent, sa force, sa direction. Cela peut être des nuages ou des oiseaux. Tous les sens sont en éveil mais cela ne m’empêche pas de profiter.

L’effort est donc surtout mental…

Oui effectivement. Il faut d’ailleurs manger régulièrement pour garder la concentration. J’avais avec moi des noix, des barres énergétiques, comme en montagne.

Le poids aide à gagner de la vitesse. Pourtant vous êtes plutôt fine. Vous suivez un régime spécial?

Je devrais prendre pas mal de kilos pour avoir un bon ratio de poids avec ma voile. Mais je n’en fais pas une obsession. Je préfère manger sainement et surtout ce qui me plaît. Si possible, je me nourris d’aliments biologiques, beaucoup de légumes et de féculents.

Comment vous entraînez-vous?

Sur le plan physique, je n’ai pas d’entraînement particulier. Il faut avoir un peu de force dans les bras pour les longs vols, mais ce n’est rien d’extrême. Par contre, j’ai un coach mental qui m’aide à gérer mes émotions. Ça m’a vraiment permis d’avoir plus de confiance en moi, de me connaître pour être per­formante. J’ai toujours été ambitieuse, mais si je n’arrive pas à mes fins, j’ai ­tendance à me dévaloriser. Maintenant, j’essaie de voir le positif dans toutes les situations.

Et dans vos vols, vous avez peur parfois?

Oui, ça m’arrive. Ça n’a pas été le cas au Brésil car les conditions étaient saines, mais dans les Alpes, en été avec des thermiques forts, ça peut vraiment secouer. Il faut rester bien réveillé pour réagir rapidement. Lors de vols acrobatiques, il m’est arrivé de devoir ouvrir mon parachute de secours. Ensuite, ça me demande passablement de force mentale pour y retourner et refaire la même figure… Il ne faudrait pas que ça arrive trop souvent!

Votre record est personnel, mais au Brésil vous avez volé avec des amis. Expliquez-nous…

Comme les thermiques sont larges, il faut trouver le point où l’ascendance est la meilleure. En volant en escadron, ça permet d’observer les autres pour repérer l’endroit le plus propice et gagner en altitude.

Parmi eux, il y avait votre copain. Quelle influence cela a eu sur votre victoire?

Il me connaît bien et sait où sont mes faiblesses. Il m’a bien soutenue mentalement. Typiquement, j’ai de la peine à manger et à boire en l’air et il était là, à la radio, pour me le rappeler. C’était très motivant.

Qu’il fasse du parapente était une condition sine qua non pour vous mettre en couple?

(Rires) Le parapente est une sorte de drogue pour moi. Le matin au réveil, je regarde par la fenêtre et me demande directement si ça vole. Je pense que ça serait difficile à vivre pour quelqu’un qui n’est pas dans ce monde-là…

En dehors de votre saison de parapente, vous êtes professeur de ski. Qu’est-ce que ça vous apporte?

J’apprécie vraiment d’avoir des saisons bien distinctes. L’hiver, je vole moins et ça me permet de me reposer, de faire autre chose. Le ski, c’était une évidence dès l’enfance. Bien avant le parapente, je traçais sur les pistes de Verbier. Et accessoirement, ce travail me rapporte un revenu, car je n’arrive pas encore à vivre uniquement du parapente.

Cette année, que pouvez-vous espérer de mieux qu’en 2019?

J’aimerais progresser en volant plus facilement seule, en ayant plus confiance en mes décisions, sans aide ni soutien extérieur. Je dois encore travailler sur la confiance en moi.