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Interview
Andrea Boscoboinik

«Expliquer la crise a une fonction thérapeutique»

Les crises telles que la pandémie de coronavirus s’accompagnent toujours du besoin d’interpréter les événements. L’anthropologue Andrea Boscoboinik Bourquard décrypte ce mécanisme.

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Julien Chavaillaz | KEYSTONE
01 juin 2020
La crise sanitaire nous oblige  à repenser notre mode de vie.

La crise sanitaire nous oblige à repenser notre mode de vie.

Andrea Boscoboinik Bourquard (54 ans) est maître d’enseignement et de recherche en anthropologie sociale à l’Université de Fribourg. Spécialiste des situations de catastrophe et des peurs collectives, elle cerne la quête d’explications que suscitent des phénomènes comme la pandémie de coronavirus.

Pourquoi parle-t-on de crise du coronavirus et pas de catastrophe? Que révèle ce choix lexical?

La catastrophe décrit un grand malheur. Elle englobe des événements hétérogènes tels qu’un accident nucléaire, un génocide ou une guerre. A un niveau plus intime, un traumatisme personnel peut également être interprété comme une catastrophe. Celle-ci peut affecter un individu, une famille, une communauté, une région, une nation ou l’humanité entière. La catastrophe suppose en fait l’idée de rupture.

Et qu’en est-il de la notion de crise?

La crise est un terme lié à la médecine. On évoque, par exemple, une crise d’épilepsie ou de folie. La crise implique l’altération d’un état normal, mais demeure passagère. Elle constitue une sorte de parenthèse.

L'anthropologue d'origine argentine Andrea Boscoboinik Bourquard estime que les peurs sont à la fois paralysantes et salvatrices.

Quelles sont les logiques en filigrane des crises et catastrophes?

Face à une situation de crise ou de catastrophe, nous recherchons un sens aux événements. Il est important de comprendre ce qui nous arrive pour surmonter les épreuves. Tous les discours fondés sur la quête d’explications tentent de remettre de l’ordre dans le désordre provoqué par la crise ou la catastrophe. Ce mécanisme a une fonction thérapeutique.

Quelles formes prend ce besoin de sens?

On peut le regrouper sous trois catégories: religieux, politique et en relation avec la nature. Ces cadres interprétatifs fonctionnent comme des scénarios permettant de désigner des boucs émissaires, d’identifier les responsables d’une crise ou d’une catastrophe. Ces derniers peuvent être les dirigeants politiques ou les victimes elles-mêmes, coupables de «maltraiter» la nature ou de s’éloigner de Dieu.

Comment se manifeste l’explication par la religion?

Elle est très présente dans les cas de crises ou de catastrophes car ces dernières sont souvent interprétées comme des manifestations de la colère divine. A l’image du déluge universel, Dieu punirait les êtres humains pour s’être écartés du chemin de la foi.

Cette vision est-elle spécifique au christianisme?

Non. Elle se retrouve dans moult cultures et à toutes les époques. En outre, l’interprétation religieuse peut recouvrir toute forme d’explication mythologique.

Qu’entendez-vous par explication mythologique?

J’évoquerais le cas de l’ethnie zoque au Mexique, qui vit au pied d’un volcan. Celui-ci personnifie la «mère terre» qui sanctionne ceux qui l’offensent ou ceux qui ne lui présentent pas d’offrandes religieuses. En échange, elle offre de l’eau, des richesses et des terres fertiles. Les éruptions du volcan sont vues comme des manifestations de colère de la «mère terre».

Tournons-nous vers l’interprétation par la politique.

Elle attribue l’origine des crises et des catastrophes à la faute des dirigeants. Dans ce scénario, les acteurs politiques n’auraient pas agi à temps ou n’auraient pas agi correctement, ils auraient été incapables de gérer la situation ou ils en auraient fait trop ou pas assez. Cette explication ne cible pas uniquement le personnel politique local, mais également la gouvernance internationale, la mondialisation en particulier.

Et quelle voie emprunte l’explication par la nature?

Dans ce cas, la crise ou la catastrophe démontrent la force de la nature et la fragilité de l’être humain. La nature «se vengerait» de la domination et des mauvais traitements que lui inflige l’humanité. Il y a donc, au centre de cette vision du monde, une personnification de notre environnement naturel.

Dans le cadre de la pandémie, quel est, à vos yeux, la clé de lecture dominante?

Toutes les explications sont présentes. De façon générale, je dirais que la plupart des interprétations visant à comprendre le déclenchement d’une crise ou d’une catastrophe supposent une action à entreprendre: conversion morale ou religieuse, préoccupation pour la nature et l’écologie, application de politiques mieux adaptées. Les crises et les catastrophes nous obligent à repenser notre mode de vie et notre société.

Mais ne décelez-vous pas, malgré tout, une spécificité interprétative dans le cas du coronavirus?

On pourrait citer un quatrième type d’explication, celui par la science. On le lit et on l’entend partout, nous tentons de comprendre comment fonctionnent les virus, comment s’opère la contagion, comment se manifestent les symptômes de la maladie. Ces éclairages scientifiques ont pour effet de nous rassurer.

Comment expliquez-vous que la pandémie ait déclenché des peurs parfois irrationnelles, à l’instar de la ruée dans les grandes surfaces?

La peur peut survenir dès lors que l’on éprouve un sentiment de perte de maîtrise face aux événements. Je pense que les réactions liées au coronavirus révèlent la peur de l’inconnu, du manque. Nous n’avions plus vécu de pandémie depuis fort longtemps. On ne savait pas ce qui pouvait arriver, d’où des comportements qui peuvent paraître irrationnels mais qui ne le sont pas toujours. Ce sont en fait des réponses improvisées de protection, de telle sorte que la peur se présente comme une gestion rationnelle dans des situations considérées comme dangereuses.

Mais ne dit-on pas que la peur est mauvaise conseillère?

Certes, mais elle peut également être positive: les personnes qui ont peur se protègent mieux et, dans les cas de pandémie, elles empêchent la propagation du virus. Les peurs peuvent être paralysantes mais aussi salvatrices.

Comment avez-vous vécu le confinement partiel?

Je l’ai vécu en famille, avec mon mari et mes trois enfants adolescents, dans un appartement en ville de Fribourg, sans jardin mais avec balcon fort heureusement. Le quartier a été très solidaire. Dès le début du semi-confinement, une de mes voisines a créé un groupe WhatsApp afin de partager les déplacements pour les courses, la pharmacie ou la poste.

Dans quel état d’esprit étiez-vous?

Le semi-confinement m’a permis de vivre des moments privilégiés en famille. Mes souvenirs les plus forts portent sur les repas suivis de longs moments de discussions et d’échanges, car nous avions tout notre temps, nous étions détendus, sans les horaires contraignants, même si nous continuions de travailler à distance. Mais on ne peut pas parler de parenthèse enchantée si l’on songe que, pour beaucoup, ce fut une période très difficile.

Et quels enseignements généraux tirez-vous, à titre personnel, de cette crise sanitaire?

Nous vivons un moment historique: la vie humaine s’est imposée comme le bien le plus précieux, tellement précieux qu’on a pu lui sacrifier l’économie l’espace de quelques semaines. J’y vois une sorte de renversement de valeurs, nos existences étant devenues plus importantes que le profit économique. J’espère que cette prise de conscience perdurera. D’ailleurs, l’anthropologie nous enseigne qu’il y a d’autres manières de vivre, que la nôtre n’est ni la seule ni la meilleure façon d’habiter le monde.