«Il y a des choses que j'envie à Emma» | Coopération
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Interview
Anya Taylor-Joy

«Il y a des choses que j'envie à Emma»

L’actrice anglo-argentine Anya Taylor-Joy est la nouvelle incarnation au cinéma du personnage d’«Emma», l’héroïne de Jane Austen. Elle fait pétiller dans son jeu cette jeune entremetteuse. Elle nous parle de ce qui la lie avec ce personnage.

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Getty Images
25 mai 2020

Emma Woodhouse est une héroïne de Jane Austen qui a souvent inspiré le cinéma et la télévision. La jeune entremetteuse «belle, intelligente et riche» dépeinte par l’écrivaine anglaise dans son roman publié en 1815 a notamment été incarnée par Gwyneth Paltrow en 1996. Elle revient aujourd’hui sous les traits d’Anya Taylor-Joy dans «Emma», une nouvelle adaptation pétillante et somptueuse, disponible en VOD. L’actrice anglo-argentine de 24 ans assied avec cette jolie performance son statut d’étoile montante hollywoodienne.

Connaissiez-vous bien le personnage d’Emma avant d’accepter le rôle?

Je crois que lorsqu’on grandit en Angleterre, on connaît automatiquement certains personnages littéraires et auteurs qu’on étudie à l’école. Et donc j’ai lu «Emma» pour la première fois à 11 ans. Mais il s’agit d’un livre qui récompense celui qui le relit parce qu’on remarque alors vraiment les graines de l’histoire plantées par Jane Austen et on arrive à comprendre sa façon de brouiller les pistes. Donc, oui, Emma fait partie de notre conscience collective.

On dit que vous n’avez pas voulu regarder d’autres adaptations du roman à l’écran. Exact?

En effet. Bon, je n’avais pas vu ces autres films avant de décrocher le rôle, donc je n’allais pas commencer à les regarder après coup. J’aurais trop flippé! J’avais vu «Clueless» (adaptation culte campée dans un lycée, sortie en 1995) que j’avais adorée dans mon enfance. Il y avait assez de distance entre Emma et Cher, le personnage incarné par Alicia Silver­stone dans cette version-là, pour me permettre de le revoir sans que je sente la pression de succéder à cette actrice.

Anya Taylor-Joy (24 ans) est la pétillante Emma dans le film éponyme d'Autumn de Wilde.

Ce film, comme «Clueless», est réalisé par une femme. Est-ce que cela change la façon d’aborder l’histoire?

J’aimerais d’abord dire qu’indépendamment du sexe, Autumn de Wilde était la bonne personne pour le job. C’est vraiment son film et je ne crois pas que quelqu’un d’autre aurait pu faire mieux. Cela dit, le fait qu’elle soit une femme apporte quelque chose d’intéressant parce qu’elle comprend les amitiés entre filles et les coups de cœur pour une autre fille vu qu’elle a vécu ça. Pour jouer la scène où Emma et Harriet se séparent, nous nous sommes souvenues, Autumn et moi, de la première amie que nous avions eue. C’était une relation si proche qu’elle était en fait plus importante que toute relation romantique parce qu’on ne pouvait pas la définir précisément. Autumn me racontait une histoire datant du lycée et me demandait si j’avais connu le même type d’expérience. Nous avions donc cette connexion toutes les deux. Donc oui, elle a un regard particulier sur l’histoire en tant que femme.

Avez-vous de l’indulgence pour Emma?

ien sûr. Sinon, je n’aurais pas pu me glisser dans sa peau tous les jours pendant trois mois et demi. Il était important pour moi que quand Emma se montre cruelle, cette cruauté ne soit pas édulcorée mais aussi que le public comprenne ce qui la motive à agir ainsi et qu’elle réalise avoir commis une erreur. Elle est si jeune et a grandi dans une bulle dorée, sans jamais avoir eu l’occasion d’apprendre tout un tas de choses. Elle joue donc à être adulte et essaie de comprendre où est sa place dans la société et ses propres valeurs morales. J’espère que les gens peuvent voir qu’Emma a de bonnes intentions, même si cela ne débouche pas toujours sur de bons résultats!

Le roman est aussi une satire des classes sociales.

L’aspect satirique est vraiment important et quelque chose qu’Autumn de Wilde, la réalisatrice du film, a beaucoup mentionné pendant le tournage. On rit avec les personnages mais aussi d’eux. Et c’est amusant de rire de ces choses parfois parce que certaines situations sont tellement ridicules. Je ne sais pas si on a souvent l’occasion de dire des choses comme «retirons-nous dans le salon» avec autant d’emphase. Pour ces gens-là, trouver le bon ton lilas pour décorer un gâteau est un enjeu de taille et le laisser tomber par terre une catastrophe.

Anya Taylor-Joy, révélée par «Le Secret des Marrowbone» et «Pur-sang», est née à Miami, a vécu en Argentine avant d'être à Londres.

Quelle est la pertinence du personnage aujourd’hui?

Je crois que l’arrogance de la jeunesse est toujours pertinente. Chaque année, des jeunes fêtent leur 18e anniversaire et commencent à essayer de prendre des décisions. Ils s’imaginent être adultes mais ne le sont pas vraiment. Ils sont juste encore des gamins qui se cherchent. Je pense donc que tout le monde a un peu d’Emma en soi ou connaît une Emma.

Mais qu’en pensez-vous? Est-ce qu’elle peut être un modèle pour les jeunes filles d’aujourd’hui?

Je pense que toute personne qui admet avoir eu tort et choisit de grandir suite à une situation où elle a commis une erreur est quelqu’un digne d’être admiré et respecté. Et puis, il y a quelque chose de vraiment charmant dans le fait que cette histoire traite de rédemption. Emma n’est pas damnée quand elle fait une erreur. Elle en tire une leçon et évolue. Donc oui, j’espère qu’elle peut être un modèle. Je trouve aussi qu’elle a du culot et qu’elle sait se défendre. Et ça n’est pas non plus un mauvais exemple pour une femme.

Pendant le tournage de la scène où Emma est victime d’un saignement de nez, votre nez s’est mis vraiment à saigner. Vous identifiez-vous de trop près aux personnages que vous incarnez?

Ne me demandez pas d’expliquer ça parce que j’en serais incapable! C’est juste arrivé. Je me sens très protectrice envers les personnages que je joue. Je les défends mieux que je ne me défends moi-même. Je les aime très profondément, bizarrement. Avec Emma, j’ai eu parfois du mal parce qu’il y a eu des moments où je ne voulais pas admettre que je pouvais comprendre ce qu’elle ressentait. Je me souvenais de mes 17 ans et d’avoir fait les mêmes erreurs qu’elle. J’étais fâchée contre elle mais, en réalité, je l’étais contre moi-même! J’ai donc certains de ses traits en moi. Il y a aussi des choses que j’envie à Emma: elle est très sûre d’elle-même alors que j’ai passé ma vie à m’excuser de ma façon d’être, mais j’essaie de changer ça.

Autumn de Wilde vous a choisie parce qu’elle vous trouve douée pour jouer les antihéros. Les personnages que vous incarnez généralement ne sont pas tout de suite sympathiques, mais on finit par s’y attacher. Qu’en pensez-vous?

C’est extrêmement flatteur et cela me rend vraiment heureuse. Je me souviens d’avoir incarné une fois un personnage que tout le monde détestait. Je parle de Lily dans «Pur-sang», une psychopathe. C’était très dur de dire aux gens: «Mais je l’aime tellement et vous êtes tous juste en train de la démolir!» C’est tellement agréable de savoir que les gens éprouvent une affection pour Emma que je partage avec eux. C’est agréable de savoir que les personnages que je joue sont aimés.

Vous êtes née aux Etats-Unis et vous avez grandi en Argentine et à Londres. Vous sentez-vous Britannique?

Cela dépend où je me trouve. Je crois d’ailleurs que cela m’a beaucoup aidée en tant qu’actrice. Quand je me trouve en Argentine, je suis la fille anglaise et quand je me trouve ici, je suis la fille argentine. Je ne suis jamais vraiment assez une chose ou l’autre pour vraiment appartenir quelque part. Cela dit, j’étais vraiment nerveuse en débarquant sur un plateau rempli d’acteurs très anglais en disant «Bonjour, je suis Emma. Ne gâchons pas cette chance, s’il vous plaît!» Mon sens de l’humour est assurément britannique et je me sens vraiment chez moi ici. Je me sens plus chez moi ici qu’aux Etats-Unis. Et quand je me retrouve en Argentine, je suis une version complètement différente de moi. Je suis sauvage, pieds nus et passe tout mon temps en compagnie de chevaux. Je ne parle pas vraiment aux gens. Il existe donc deux Anya très différentes l’une de l’autre. Celle qui vit dans le XXIe siècle existe à Londres.