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INTERVIEW
RUFUS WAINWRIGHT

«J'ai envie d'être 
un excellent père»

Le nouvel opus de Rufus Wainwright, initialement prévu en avril, vient d’être reporté à l’été. Lumineux et serein, l’album rend hommage à son mari, sa fille et Joni Mitchell.

TEXTE
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Tony Hauser, Tyler Demogenes
13 avril 2020
Rufus Wainwright,  (46 ans) vit à Los Angeles avec son mari. Il a une fille de 9 ans, Viva, dont la mère est Lorca Cohen, la fille  de Leonard Cohen.

Rufus Wainwright, (46 ans) vit à Los Angeles avec son mari. Il a une fille de 9 ans, Viva, dont la mère est Lorca Cohen, la fille de Leonard Cohen.

Vous revenez à la pop après avoir évolué dans d’autres registres…

Oui, j’ai sorti un album de sonnets shakespeariens et le disque de mon opéra «Prima Donna». J’ai aussi composé un deuxième opéra, «Hadrian», dont la première a eu lieu à Toronto. Je n’ai donc pas chômé. Mais maintenant je me concentre sur «Unfollow The Rules», un disque pop, oui.

Avez-vous besoin de changer régulièrement d’univers?

Absolument. Enregistrer un album, puis partir en tournée, et recommencer le même processus devient vite fastidieux. Je finis par m’ennuyer à force de donner – veuillez m’excuser – des interviews! Je suis revenu à l’opéra dernièrement avec «Hadrian».

«Les artistes semblent préoccupés par leur tour de taille et leur chevelure»

 

Quel univers préférez-vous?

Même si je trouve l’opéra plus satisfaisant d’un point de vue artistique, l’univers du classique est très perfide et dur. C’est donc toujours un plaisir de retrouver mes fans pop qui m’adorent et qui m’ont attendu patiemment!

Le monde de l’opéra est-il beaucoup plus dur que celui de la pop?

Oh oui, beaucoup plus brutal. C’est la guerre dans ce milieu, ce qui tombe bien. Le drame est au cœur d’un opéra et donc pour qu’une œuvre soit bonne il faut que le sang coule à certains égards! J’adore ça même si financièrement, c’est ridicule. Et puis on perd aussi le contact avec le monde réel. En fin de compte, je préfère la pop parce que je parle de choses qui préoccupent les gens, comme les nombreux chamboulements politiques qu’ils traversent et le retour d’idées anciennes et inquiétantes. Mes chansons aident les gens ordinaires à accepter ou à faire face à ça.

Souhaitiez-vous réaliser ce nouveau disque à l’ancienne?

Tout à fait. L’idée était d’enregistrer un bon vieux disque, comme on les fait à Los Angeles, avec des musiciens de studio. Un album misant sur la qualité des chansons et une voix magnifiée qui s’inscrit dans une tradition qui a démarré là-bas, en Amérique. J’ai envie de prendre le relais de certains auteurs- compositeurs qui sont toujours parmi nous, mais ne le seront pas éternellement. De gens comme Randy Newman et Burt Bacharach, figures légendaires qui ont mis l’accent sur la chanson.

Vous identifiez-vous à ces références?

Je ne dis pas que je suis aussi bon que ces artistes mais je trouve qu’il ne reste pas beaucoup de gens pour reprendre le flambeau. Aujourd’hui, on dirait que ce qui préoccupe surtout chacun, c’est son tour de taille et le fait d’avoir encore des cheveux sur la tête ou pas.

Pourquoi avez-vous décidé de revenir vivre à Los Angeles?

La raison principale, c’est que nous avons une fille maintenant, Viva. Elle vit en Californie et nous partageons sa garde avec sa mère (il est marié depuis 8 ans au Hambourgeois Jörn Weisbrodt. La mère de Viva, 9 ans, est Lorca Cohen, la fille de Leonard Cohen). J’adore passer du temps avec elle et j’ai envie d’être un excellent père.

Né en 1973 dans une famille de musiciens, Rufus Wainwright a commencé le piano à 6 ans. Son premier disque est sorti en 1998.

C’est difficile avec votre métier?

J’ai grandi à une époque différente où l’on permettait aux pères d’être absents et on attendait même d’eux qu’ils ne soient pas trop en contact avec leurs enfants. J’ai 46 ans et tous les gens de mon âge, surtout dans la communauté des auteurs-compositeurs-interprètes, ont eu des pères qui étaient tout le temps loin en tournée. Je pourrais facilement tomber dans ce piège, mais je ne le souhaite pas. J’ai besoin de vivre à Los Angeles parce que Viva habite là-bas et ça tombe bien. C’est aussi le centre de l’industrie musicale. Et puis, bizarrement, je pense que cela a un sens dans le grand ordre des choses.

C’est-à-dire?

J’ai démarré ma carrière en Californie où on m’a tout de suite accepté. J’avais d’abord tenté ma chance à New York pendant deux ans, où j’avais désespérément essayé de me faire un nom et j’ai échoué lamentablement. C’était durant l’ascension de Jeff Buckley et même si beaucoup de gens me comparaient à lui, nous étions très différents. Il était branché guitares, hétéro et du genre héroïne chic, tandis que moi j’étais un garçon gay, branché piano, qui aimait l’opéra. Nous avions des voix très différentes. C’est seulement quand je suis venu m’installer à Los Angeles que ma musique a fait du sens. Par la suite, j’ai conquis New York et très bien marché en Angleterre et en Europe. Aujour­d’hui, en revenant à Los Angeles, j’ai le sentiment que la boucle est bouclée.

Dans quel sens?

Je considère que cet album marque la fin d’une époque pour moi, l’aboutissement de la première phase de ma carrière. Attention, je ne m’arrête pas. J’ai notamment l’intention de parler le français plus souvent à l’avenir parce qu’un de mes nouveaux défis est d’enregistrer un disque en français. Et quand cela arrivera, ça sera une tout autre histoire parce que j’ai un immense respect pour les artistes français. Je suis ami avec des artistes fabuleux avec qui j’aimerais travailler.

Quels musiciens francophones connaissez-vous?

Je suis très ami avec Woodkid (Yoann Lemoine, de son vrai nom). Je le considère comme mon guide, dirons-nous, à travers la jungle française de la musique actuelle. Il est tellement intéressé par ce qui se passe. Je n’ai pas envie d’enregistrer un album consacré à la chanson ou aux chansons de Gainsbourg, que j’adore par ailleurs. Il faut être au courant des nouvelles tendances pour faire un disque français. Il faut que cela soit très neuf et fun. Je me réjouis énormément de me lancer dans cette odyssée après cet album.

Vous rendez hommage à Joni Mitchell, mais vous dites n’avoir jamais été fan d’elle.

C’est vrai. Ma mère nous avait interdit d’écouter ses disques à la maison parce qu’elle ne l’aimait pas. Ma mère était une musicienne folk sérieuse qui connaissait très bien son art et était totalement dévouée à la philosophie qui en découle. Et Joni était considérée comme une vendue dans ce milieu. Je crois aussi que ma mère était jalouse de son succès! Mais plus tard, finalement, c’est mon mari qui est devenu un fan invétéré de Joni. Je l’ai accompagné dans sa démarche et j’ai découvert ce que j’avais raté et comme ma mère avait tort à certains égards! Maintenant, j’adore sa musique et j’ai aussi eu le bonheur de la rencontrer.

Votre fille a trouvé le titre de l’album. Quelle signification a-t-il pour vous?

Pour moi «Unfollow The Rules» («Arrêter de suivre les règles») a un double sens. D’un point de vue spirituel et philosophique, il évoque l’idée de remonter dans le temps. De tenter de démêler, d’examiner et de réévaluer toutes mes expériences, tous mes traumatismes, toutes mes joies. Et juste d’arriver à l’essentiel, au sens de ma vie. Mais «unfollow» (arrêter de suivre, se désa­bonner) est aussi un terme très moderne parce qu’on arrête de suivre des gens sur Facebook. Ce titre évoque donc les deux choses, remonter dans le temps et aussi être très actuel.

Nouvel album

«Unfollow The Rules»

Le nouvel album pop de Rufus Wainwright devait être disponible à la fin avril. Crise oblige, la sortie est repoussée en juillet, ainsi qu’une partie de sa tournée. Plus d’infos sur son site