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«Je ne passe plus pour un ovni»

Il y a cinq ans, avant que Greta Thunberg et les manifestants pour le climat ne remplissent les rues, la Genevoise Océane Dayer donnait une voix à la jeunesse en fondant Swiss Youth for Climate (SYFC). Entrevue avec une indignée positive.

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Heiner H. Schmitt
17 février 2020

La brume recouvre le lac de Zurich. Mais Océane Dayer (30 ans) veut croire à un horizon plus dégagé.

Madame Dayer, on va la sauver notre planète?

(Rires) Je ne m’attendais pas à débuter l’entretien ainsi! Je suis partagée entre espoir et colère. Il y a une prise de conscience globale réjouissante. A Davos, les cinq menaces majeures pour l’économie étaient en lien avec la crise écologique. Notre discours se normalise.

Ça vous confirme dans un combat que vous avez débuté très jeune?

J’ai 30 ans, dont un tiers à essayer de faire bouger les choses. Toute ma vie j’ai vu l’environnement se dégrader… C’est fou. Aujourd’hui, les gens ne se moquent plus de ce que je dis. Je ne passe plus pour un ovni!

Vous disiez être aussi en colère?

Oui, car en réalité rien n’a vraiment encore été entrepris. La concentration de CO₂ dans l’atmosphère continue de grimper et les espèces disparaissent à toute vitesse… La situation n’a jamais été aussi catastrophique qu’aujourd’hui!

Vous dites cela comme s’il était simple de changer.

On sait exactement ce qu’il faut faire: sortir des énergies fossiles, maintenant. Il y a des défis, bien sûr. Mais même ce qui est simple, on ne le fait pas…

Par exemple?

Quand on construit ou rénove un bâtiment, on devrait installer un chauffage aux énergies renouvelables. Plus de mazout ou de gaz.

Vous voulez aller contre les libertés individuelles?

La liberté vient avec des responsabilités. Les gens ne doivent pas se priver, mais se réinventer. Personne ne tient le coup en se disant: «Ah je dois me priver pour sauver la planète.» Les convictions ne suffisent pas!

Comment avez-vous modifié votre comportement pour la planète?

Je voyage en train, à vélo. Et j’ai passablement changé ma manière de manger. Je cuisine beaucoup. Choisir des produits qui viennent d’une agriculture respectueuse, c’est bon pour nous, la planète, et ça a meilleur goût aussi!

Tout le monde n’a pas un tram à côté de chez soi…

Evidemment. Mais ça vaut la peine d’essayer quand c’est possible. Et on prend conscience que l’on se fait aussi du bien à soi. Avec cette perspective, changer devient fun!

La Genevoise, ici place Bellevue à Zurich, a grandi dans une famille où la télé était proscrite: «J'ai sans doute plus lu et beaucoup joué dehors.»

En faisant du vélo sous la pluie?

Parfois on est mieux à vélo que dans des bouchons! Des gens souffrent de devoir prendre leur voiture tous les jours, et pourtant ils ne changent pas leurs habitudes.

Etes-vous végane?

Non, ni végétarienne. Mais je mange peu de viande, et de manière très consciente.

Comment faites-vous pour accepter vos contradictions? Car vous en avez aussi sans doute?

Ceux qui n’en auraient pas sont soit des super-héros, soit super riches! Il faut être indulgent envers soi, faire ce que l’on peut. Car on en est là: toute réduction d’émission compte! Mais j’ai de la peine à comprendre que l’on s’en foute de l’environnement quand on est au courant. Ça me révolte!

Etes-vous révolutionnaire?

Non. Mais je suis indignée. Je crois en la transition et en la transformation.

Qui sont les jeunes qui manifestent depuis 2018. Des bobos véganes?

C’est plus large! Ce sont surtout des lycéens, des jeunes. Il y avait plus de 50'000 personnes à Berne en septembre dernier. Avec la grève des femmes cette année aussi, ce sont les plus importants mouvements sociaux que la Suisse ait jamais connus! Et on ne peut pas dire que nous soyons un pays de manifestants!

Comment sentez-vous cette jeunesse? Arrivent-ils à avoir espoir dans le futur?

Pour certains, c’est très difficile. Ils sont angoissés. J’étais invitée à une conférence où il y avait deux jeunes intervenants. L’un d’eux a dit: «On veut faire quelque chose pour sauver le vivant. S’il faut sacrifier notre génération et la suivante, ce n’est pas grave. On est prêts.» Mais comment en est-on arrivés là?

On lit dans la presse des témoignages de jeunes femmes qui veulent se faire stériliser parce qu’avoir un enfant n’est pas écolo. Qu’en dites-vous?

Je ne connais pas ces personnes. Mais ce que je constate, c’est que notre société a encore beaucoup de peine à accepter les gens qui disent ne pas vouloir d’enfant, surtout si c’est une femme!

Vit-on un conflit de générations?

Je ne crois pas. Il y a des jeunes qui pensent comme des vieux et inversement… Mais il est vrai que nous sommes face à des jeunes qui veulent quelque chose, et qu’il y a un «vieux monde» qui dit: «Non, ça, on ne peut pas changer.» Si on ne veut pas les écouter, quelle marge de manœuvre leur reste-t-il?

Pensez-vous que les manifestants vont se radicaliser?

Je ne crois pas. Ils aspirent à une société nouvelle et pacifique. Ce qui est en revanche certain, c’est que si on ne bouge pas, la violence va augmenter, pas à cause des manifestants, mais des mouvements de populations, des régions devenues invivables. Ça va pousser les gens dans leurs retranchements.

Etes-vous donc une «prophète de malheur» comme Donald Trump a appelé Greta Thunberg?

(Rires) Je ne pense pas. Notre objectif avec Swiss Youth for Climate (SYFC) a toujours été d’être positifs. (Elle claque des doigts comme si elle battait la mesure). On veut évidemment tirer les sonnettes d’alarme, mais aussi montrer des solutions.

A quoi sert SYFC?

A donner une voix à la jeunesse dans les débats sur le changement climatique, autant à l’international qu’en Suisse, et ainsi assurer la mise en œuvre d’une politique climatique ambitieuse et juste.

Ce n’est pas vous qui organisez les manifestations?

Non. La grève du climat est un mouvement large de la société civile. Aujour­d’hui, les gens actifs sont souvent dans les deux mouvements.

Et vous?

Plus aucun, je suis trop vieille! (Rires)

Qu’est-ce qui a motivé la création de SYFC en 2015?

Je voulais que des jeunes Suisses puissent être présents à la COP21 de Paris, pour discuter avec d’autres jeunes, et mettre la pression sur la délégation suisse. On a dû se battre, mais on y est arrivés. Et maintenant, il y a une représentante de la jeunesse au sein de cette même délégation! C’est une victoire.

Vous verra-t-on un jour en politique?

C’est bien possible, oui.

Dans quel parti?

Je n’ai pas encore choisi.

Vous habitez Zurich, qu’aimez-vous dans cette ville?

Le côté grande ville. Les gens de Londres ou Berlin vont rire. Mais pour la Suisse, Zurich est la seule grande ville.

Vous allez blesser les Genevois…

Je ne crois pas. Ils n’ont pas l’impression de vivre dans une grande ville, mais dans la meilleure ville du monde!

Son parcours

  • 1989 Naissance (GE)
  • 2008 Matu latin-français
  • 2011 Année d’études à Berlin
  • 2015 Fonde Swiss Youth for Climate
  • 2016 Master Sciences de l’environnement EPFZ
  • 2017 Responsable politique au WWF Suisse
  • 2018 Coprésidente Sustainable Development Solutions Network CH