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Interview
Renaud Capuçon

«La musique, c'est progresser»

A quoi ressemble le quotidien d’un virtuose? Avant plusieurs représentations en Suisse romande, mais aussi aux 20es Sommets Musicaux de Gstaad qui auront lieu du 31 janvier au 8 février, le violoniste Renaud Capuçon nous raconte sa vie hors norme.

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Darrin Vanselow
06 janvier 2020

Le violoniste Renaud Capuçon (ici à l'Auditorium Stravinski de Montreux) donne quelque 140 concerts par an dans le monde entier.

Depuis déjà bien des années, le Français de 43 ans est l’un des meilleurs violonistes du monde. Il fait souvent profiter la Suisse de son talent, lors de concerts, mais aussi à travers ses fonctions de directeur artistique des Sommets Musicaux de Gstaad et de la Menuhin Academy à Rolle. Sans compter qu’il est professeur à la Haute Ecole de Musique de Lausanne (HEMU), où il a créé un ensemble à cordes, Lausanne Soloists. En l’attendant près de sa loge lors d’une répétition, on entend les sons superbes qu’il tire de son Guarnerius de 1737 ayant appartenu au grand Isaac Stern. Résultats du travail acharné de toute une vie et d’une passion extraordinaire. 

Qu’éprouvez-vous en jouant?

Dans les moments de musique très intenses, j’ai l’impression que je m’envole, que je suis dans un magma de sons et d’émotions, un peu comme un bébé dans le ventre de sa mère.

Depuis 2016, vous êtes directeur artistique des Sommets Musicaux de Gstaad, qui fêtent cette année leurs vingt ans. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce poste?

Après la disparition de Thierry Scherz, qui avait créé ce festival, ses collaborateurs m’ont demandé de les aider, puis d’être directeur artistique. J’ai accepté tout de suite parce que j’adore l’équipe et l’endroit. De plus, les montagnes me rappellent ma ville natale de Chambéry et j’ai découvert la musique au Festival des Arcs, en altitude, en France. Ce poste me donne l’impression de revivre une partie de mon enfance.

«Je suis très idéaliste, assez nostalgique, et j’espère sympathique»

 

A Gstaad, vous donnerez deux concerts gratuits: l’un consacré à Bach, l’autre pour les enfants, où votre épouse, la journaliste Laurence Ferrari, récitera des contes.

On l’avait déjà fait ailleurs, c’est formidable, car c’est le seul moment où l’on partage la scène, et elle le fait merveilleusement bien. Le concert Bach est un cadeau au public pour les vingt ans du festival.

Vous enseignez à Lausanne depuis 2014. Transmettre votre talent, c’est important?

C’est essentiel et naturel. J’ai travaillé avec des professeurs et des chefs d’orchestre géniaux, je fais profiter les jeunes de ce que j’ai appris. J’ai toujours aimé faire des masterclass, mais l’enseignement est venu en 2014. Il me fallait une certaine maturité. 

J’imagine que vous avez eu d’autres propositions. Pourquoi Lausanne?

A 15 ans, après avoir vu cette école en photo, je m’étais dit: «Si un jour j’enseigne, ce sera là.» Peut-être en raison de la proximité avec Chambéry. La HEMU m’a approché en 2012, j’ai passé le concours et j’ai été reçu. C’était très agréable d’être désiré.

Pourquoi vous êtes-vous levé ce matin?

Je me suis levé à 4 h 30 parce que je voulais donner des cours avant de répéter le concert de demain. Ma journée va se terminer avec les répétitions, à 21 h. Parfois, des amis me demandent pourquoi je m’impose des choses comme ça. Je ne m’impose rien. Je suis totalement motivé par cette passion qui me nourrit, et une salle va recevoir notre musique, cela vaut la peine d’être vécu.

En voyant votre tournée, vos nombreux projets, on se dit que vous n’arrêtez jamais!

Je suis motivé par la musique, elle est au centre de tout ce que je fais, elle me porte. Il faut trouver des moments pour se reposer, mais je récupère vite.

Par rapport à la vie de famille, c’est parfois compliqué?

C’est une question d’organisation. Mon fils m’a toujours vu partir et revenir. Là, je suis loin quatre jours, je rentre pour trois jours, et je repars deux jours. Mais on prend ça d’une façon positive.

Votre seconde maison, c’est l’hôtel?

Oui, et c’est un formidable moyen de concentration. Si l’on coupe le portable et que l’on met «Ne pas déranger» sur la porte, on est dans une tranquillité totale. L’hôtel est aussi propice à l’imagination et à l’inspiration, surtout quand je vois depuis ma fenêtre de beaux paysages, comme en Suisse.

Vous faites du violon tous les jours?

En période de concerts, oui, pendant des heures et des heures. 

Dans les hôtels?

J’y fais 90% de mon travail. A la maison, j’essaie de ne pas jouer, afin d’être disponible pour ma famille. Je peux passer 48 heures sans toucher mon violon, alors que certains musiciens veulent jouer au moins une heure par jour quoi qu’il arrive. Je prends de l’avance dans les hôtels, je travaille avec une sourdine, à 5 h du matin, s’il le faut. 

Vous n’éprouvez jamais de légère lassitude?

Non. Jouer est une quête d’absolu, c’est un peu chercher son ADN. Cela passe par la technique, la virtuosité, la sonorité, il faut répéter et reprendre pendant des heures, avec le but de faire vivre la musique. Comme les chercheurs, on cherche toute notre vie, et quand on a trouvé quelque chose, on continue. 

Comment atteint-on la virtuosité?

C’est une conviction profonde, une passion. Si l’on n’aime pas le violon, ce n’est pas la peine d’essayer, car c’est extrêmement difficile, même pour un passionné. Si l’on a de grands rêves, on a une grande vie. La récompense et le bonheur, c’est le partage avec les autres, notamment quand je joue avec des jeunes qui vont apprendre en m’écoutant. Les applaudissements et le succès sont formidables, mais ce ne sont pas les buts. 

Se maintenir à un tel niveau, est-ce presque aussi difficile que de l’atteindre? 

Il ne s’agit pas de se maintenir, car on ferait toujours la même chose. Il faut être tout le temps meilleur. La musique, c’est progresser et repousser les limites en permanence.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers le violon, alors que vos parents n’étaient pas musiciens?

La musique me rassurait et m’apaisait, j’avais l’impression d’être nourri intellectuellement. 

Suivez-vous une préparation mentale ou physique?

Je cours, je skie, je fais attention à ce que je mange, je bois très raisonnablement et jamais avant les concerts, ni la veille. A partir du déjeuner, c’est le début de la concentration. En général, je déjeune seul dans ma chambre d’hôtel, je fais une sieste (c’est impératif pour moi), puis je me douche et me rase, je travaille, je vais à la salle de concert et je travaille encore. Ce rituel me permet de me sentir mieux. Sans lui, je n’ai pas la même sérénité et je joue différemment.

Qui se cache derrière le musicien? Quels sont vos traits de caractère?

Je suis très volontaire et déterminé, quand je veux quelque chose, je vais jusqu’au bout, on ne peut pas m’arrêter. Je suis un travailleur acharné. Je suis très idéaliste, assez nostalgique et, je l’espère, sympathique. Je ne dirais pas que je suis normal, car quand on a cette vie, on ne l’est pas, mais j’ai les pieds sur terre. 

Est-ce que votre statut de star du classique est parfois dur à porter?

Une star, c’est quelqu’un qui arrive dans une pièce ou dans un hall d’aéroport et que tout le monde reconnaît. Cela n’est jamais arrivé et n’arrivera jamais à un artiste classique. Je suis très content d’être incognito partout, car la vie d’une star doit être infernale.

Est-ce que l’image élitiste de la musique classique vous dérange?

J’ai sorti en 2018 l’album «Cinema» pour montrer que la musique est belle, tout simplement. Elle peut être écoutée par des gens de tous âges, riches ou pauvres. Je ne crois pas qu’elle soit élitiste, mais elle a souffert de la volonté des artistes de rester entre eux, entre connaisseurs.

Par votre notoriété, vous avez fait beaucoup pour la démocratisation de la musique classique.

Je n’ai pas cherché cette notoriété. Mon but n’est pas de vendre plus de disques. Ce qui m’importe, c’est servir la musique, je veux qu’elle soit diffusée de façon plus large. Si j’y ai un peu contribué, j’en suis ravi.

Vous connaissez la Suisse depuis longtemps puisque vous êtes né à Chambéry?

Montreux est l’un des premiers endroits où je suis venu écouter de grands artistes, comme Isaac Stern ou Carlo Maria Giulini, quand j’avais 12 ou 13 ans. La Suisse m’a toujours accueilli à bras ouverts, c’est l’un des premiers pays qui m’a donné la chance de faire des concerts, je m’y sens chez moi.

Quel professeur êtes-vous avec vos élèves à Lausanne?

J’essaie de ressembler à celle que je considère comme mon maître, Veda Reynolds, avec qui j’ai travaillé pendant plus de dix ans. Elle était extrêmement ouverte, tout en étant très sérieuse et exigeante. Elle n’imposait rien, elle n’aurait jamais dit: «Fais tel doigté, tel coup d’archet.» Elle en suggérait deux ou trois et disait: «Tu vas choisir en fonction de ta main.» C’était tellement intelligent! Ma classe est ouverte et j’incite mes élèves à écouter d’autres musiciens. Je suis exigeant. Mais je ne me fâche pas, on n’a pas besoin d’être colérique pour se faire entendre.

Percevez-vous des ondes du passé en jouant de votre Guarnerius?

Quand j’interprète les concertos de Brahms, Mendelssohn et Tchaïkovski, je sens qu’Isaac Stern les a joués des centaines de fois sur ce violon, je sens que les vibrations de ces œuvres ont déjà existé. Cet instrument a toujours été utilisé, aimé, il n’a pas une cassure. C’est un être vivant.

C’est comme un frère ou une épouse?

C’est la chose avec laquelle je passe le plus de temps. J’ai plus souvent été avec lui qu’avec mes parents, ma femme et mon fils, puisque je joue depuis que j’ai 4 ans. Mais je ne l’idolâtre pas. Quand j’ai fini de jouer, je le range dans sa boîte. C’est un objet, mais, mis au service de la musique, il devient magique.

Vous jouez certains morceaux plus que d’autres depuis vos débuts. Avec un plaisir intact?

Oui, notamment «La méditation de Thaïs», de Jules Massenet. Quand j’étais petit, ma grand-mère me demandait toujours de la lui jouer. Je l’ai aussi fait à son enterrement. Je place très souvent cette œuvre en bis de mes concerts, avec joie depuis plus de 30 ans.

Qui est votre compositeur préféré?

S’il n’y en avait qu’un, ce serait Bach, notre père à tous. Sinon, j’adore Richard Strauss, Brahms, Schubert, Beethoven.

A part le classique, vous écoutez d’autres styles?

Du jazz, des musiques de films, Jacques Brel, Edith Piaf, Vianney et Jean-Jacques Goldman. Très peu de pop anglo-saxonne, à part Frank Sinatra ou Nat King Cole. Mais quand j’ai du temps, je préfère me balader ou dîner avec des amis. Je joue tellement de musique que j’ai fait des provisions pour un certain nombre d’années!

Vous pouvez vous consacrer parfois à d’autres centres d’intérêt?

Je lis beaucoup, des choses variées, je suis très friand d’actualité, je l’étais avant de rencontrer ma femme, je le suis encore plus depuis que je la connais. Parfois, je lui demande son avis sur l’actualité et elle me dit: «Je t’en supplie, parlons d’autre chose!», car elle est dedans toute la journée. Je passe du temps avec mon fils. Il a neuf ans, je commence à l’emmener en voyage, aux concerts.

Renaud Capuçon sera en concert à Genève le 15 janvier, à Rolle le 30 janvier, à Gstaad du 31 janvier au 8 février pour les Sommets musicaux qu'il dirige, les 4 et 5 mars à Lausanne.

Joue-t-il du violon?

Il en a fait un peu, mais cela n’a rien déclenché chez lui. Plutôt que de le forcer, ce qui n’avait aucun sens, je lui ai dit qu’on allait arrêter. Il était très content! Par contre, il chante, il adore la musique.

Votre frère Gautier est un grand violoncelliste. De telles carrières dans une fratrie sont rares!

En effet, et on en est conscients!

Avec votre épouse, vous êtes un couple qui intéresse les médias people. C’est déplaisant?

Lorsqu’elle présentait le journal de 20h sur TF1, on a été poursuivis par des photographes, c’était pénible, mais ça a duré très peu de temps, on nous a laissé en paix après. Quand vous vous sentez normaux, les gens vous trouvent normaux. 

Vous a-t-elle donné des conseils par rapport à votre image, à la communication?

On se donne notre avis, comme n’importe quel couple qui s’aime. Elle m’a conseillé au début sur des choses pratiques, par exemple la façon de s’habiller pour faire des photos. J’ai aussi appris en la regardant travailler.

Prochains concerts de Renaud Capuçon en Suisse romande

  • Le 15 janvier au Victoria Hall de Genève avec l’Orchestre de la Suisse Romande;
  • Le 30 janvier au Rosey Concert Hall, à Rolle, avec les solistes de la Menuhin Academy;
  • Du 31 janvier au 8 février aux Sommets Musicaux de Gstaad;
  • Les 4 et 5 mars à la Salle Métropole de Lausanne avec l’Orchestre de Chambre de Lausanne.