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INTERVIEW
GAëLLE THALMANN

«Le football a forgé mon caractère»

Gaëlle Thalmann est l’un des visages les plus connus du football féminin dans notre pays. La gardienne de la Nati nous parle de la naissance d’une passion sportive, du sexisme dans sa discipline et du rôle de sa famille.

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Magali Girardin
16 mars 2020

Gaëlle Thalmann ici sur la pelouse du Stade de Genève rêve de prendre part à l'Euro 2021, qui aura lieu en Angleterre.

Elle est l’une des figures de proue du football féminin, un sport en plein essor sous nos cieux: Gaëlle Thalmann (34 ans), gardienne de l’équipe de Suisse, possède un joli palmarès. Née à Bulle (FR), l’Italo-Helvète a joué dans les championnats allemand et italien, moissonnant deux titres (en 2009 avec Potsdam en Allemagne et en 2013 avec Torres en Italie). Elle a également évolué dans moult clubs suisses (Lucerne, Grasshopper, Bâle notamment). En 2019, Gaëlle Thalmann a signé au Servette FC Chênois Féminin. Elle évoque son parcours à l’heure où les footballeuses helvétiques s’apprêtent à affronter la Belgique dans le cadre des qualifications à l’Euro 2021 (ndlr: la tenue du match, le 14 avril 2020 à Louvain, est incertaine en raison du coronavirus).

Dans quelles circonstances avez-vous embrassé le foot?

Petite déjà, j’allais voir jouer mon père qui évoluait avec les seniors. Dès l’école primaire, j’ai commencé à taper dans le ballon avec les garçons pendant la récréation. On utilisait une balle de tennis et deux bancs en guise de but.

Y a-t-il eu un déclic pour ce sport?

Pas vraiment. Tout est arrivé naturellement. Je jouais avec mes copains sans me demander si le football s’adressait aux filles ou aux garçons. Je m’amusais avec mes potes. En fait, c’est surtout l’expérience sociale du partage d’une passion qui m’a attirée dans le foot.

Très tôt, vous avez adhéré à un club masculin entraîné par votre papa.

En effet. Mon père a repris une équipe de juniors à Bulle. J’y ai joué dès l’âge de 9 ans jusqu’à 14 ans, en attaque puis au but. En 2000, j’ai rejoint le FC Riaz Féminin (FR), car je ne pouvais plus jouer avec les garçons en raison de mon âge.

Il fallait un caractère bien trempé pour être fille et footballeuse?

A l’époque, je ressemblais à un garçon, j’avais les cheveux très courts. Je faisais un peu garçon manqué. Mais c’est clair, j’ai subi des railleries. Mes coéquipiers devaient, eux aussi, en subir, avec des rengaines du genre «Vous avez une fille au but, c’est trop facile». Néanmoins, ce climat a forgé mon caractère, a permis de m’affirmer dans un univers masculin.

«Des préjugés tenaces restent ancrés dans 
les mentalités»

 

Le foot féminin connaît un engouement auquel a contribué la Coupe du monde en France en 2019. Le sexisme envers les footballeuses a-t-il reculé pour autant?

Les mœurs changent mais avec lenteur, en ce sens que des préjugés tenaces restent ancrés dans les mentalités. Par exemple, on évoque davantage le physique des footballeuses que leurs capacités sportives, ce qui relève du sexisme. Yann Sommer, gardien de la Nati, est lui aussi loué pour son charme, mais il continue à être apprécié avant tout pour ses qualités de portier. Pour les femmes, c’est hélas souvent le contraire.

L’équipe féminine américaine a traîné sa fédération en justice pour inégalité de traitement entre hommes et femmes. Partagez-vous ce combat?

Oui, surtout dans le contexte des Etats-Unis où les footballeuses sont beaucoup plus populaires et ont plus de succès que leurs collègues masculins (ndlr: les Américaines ont remporté les deux dernières éditions de la Coupe du monde). Le foot féminin génère beaucoup d’argent outre-Atlantique. On peut comprendre que les filles exigent une compensation. En Europe, le foot féminin n’est pas aussi rentable qu’aux Etats-Unis. Il est donc utopique de revendiquer les mêmes salaires que les hommes. En revanche, je privilégierais des salaires équitables.

Le point faible du foot féminin concernerait la défense de la cage. Que répondez-vous à cette critique?

 

C'était peut-être le cas il y a un certain temps. Cette faiblesse s'explique par la physiologie, les gardiennes étant, en général, plus petites que les gardiens. A cela s'ajoute le fait qu'il y a beaucoup moins d'entraîneurs qualifiés pour les femmes. Pendant longtemps, je n'ai ainsi pas été formée au poste de gardienne, alors qu'une telle filière existe pour les garçons chez les tout-petits déjà. Toutefois, les entraînements spécifiques destinés aux gardiennes se mettent en place dans les grands clubs. On a pu constater l'évolution positive du poste lors de la Coupe du monde en France. 

 

Etes-vous pro à Servette?

Non, même si j’ai des défraiements. Par contre, je travaille pour Servette au département communication. Je gère le site et les réseaux sociaux en allemand. J’entraîne aussi les jeunes gardiennes. Je suis à la fois joueuse et employée. C’est cela qui me permet de vivre.

Vous êtes à la fois sportive d’élite et femme de culture. Quelle est votre formation?

J’ai obtenu un bachelor en histoire et germanistique (langue et littérature allemandes) à l’Université de Fribourg où j’ai étudié entre 2005 et 2009, en effectuant, par ailleurs, un semestre à l’Université de Potsdam (Allemagne) en 2008. J’ai ensuite fréquenté, de 2009 à 2011, l’Université de Hambourg (Allemagne), où j’ai obtenu un master en histoire. A l’origine, j’envisageais d’enseigner au collège, mais le diplôme que j’ai décroché en Allemagne, où j’étais engagée comme gardienne, n’était pas reconnu en Suisse.

En quoi l'histoire vous passionne-t-elle?

L'idée d'analyser des faits, de dégager les causes d'un phénomène, tout en élargissant mon bagage culturel, m'a toujours séduite. J'ai une prédilection pour la période des deux guerres mondiales et pour celle des mouvements d'unification en Italie et en Allemagne dans la seconde moitié du XIXe siècle.

 

Et parmi vos atouts figure la connaissance des langues?

Oui je suis polyglotte puisque je parle le français, l'allemand, l'anglais et l'italien.

Pouvez-vous évoquer votre famille, à laquelle vous êtes très attachée?

Ma maman est née à Trévise (Vénétie). Elle est venue très jeune en Suisse avec ses parents. Ma grand-mère est originaire de Padoue, mon grand-père de Côme. Quant à mon père, il est Fribourgeois. Ma mère est enseignante à l’école primaire, mon père informaticien. J’ai grandi à Bulle et j’ai une sœur cadette.

En quoi votre famille a-t-elle compté dans votre parcours?

Mes parents m’ont toujours soutenue dans mes choix. Il m’ont toujours accordé une grande liberté. J’ai pu faire du sport, du foot évidemment mais également du tennis, discipline que j’ai pratiquée jusqu’à 17 ans en parallèle au ballon rond. Ma mère m’amenait souvent en voiture sur les lieux des matchs ou des compétitions de tennis à l’époque où je n’avais pas encore de permis de conduire. En même temps, j’ai pu faire de la musique, de la guitare notamment.

Très jeune, vous êtes partie jouer à l’étranger. Votre famille vous imaginait-elle avec crainte loin d’elle?

Ma mère craignait surtout mon déménagement en Italie après mon expérience en Allemagne. Elle redoutait le choc des cultures. A Torres, en Sardaigne, les gens prennent leur temps, même si cela fait cliché. Le simple fait d’aller à la commune pour s’enregistrer comme nouvelle habitante est une aventure, alors qu’outre-Rhin tout est huilé. Je suis de nature perfectionniste et possède une forte personnalité. La nonchalance méditerranéenne aurait pu faire des étincelles. Au final, elle m’a fait beaucoup de bien, m’a enseigné la patience.

Le perfectionnisme est-il une condition pour être gardienne?

Si on veut jouer à un haut niveau, il faut être perfectionniste. C’est d’autant plus vrai devant un but où les erreurs ne pardonnent pas. On dit souvent que les gardiens sont fous, qu’ils ont tendance à perdre la tête. Pour ma part, je pense qu’un bon gardien doit savoir gérer ses émotions, avoir un calme intérieur pour prendre les bonnes décisions.

Que faites-vous hors des terrains?

J’adore la lecture. J’apprécie la compagnie de mes proches, de ma famille, de mes amis, car je n’ai pas toujours beaucoup de temps libre dans le privé. Mais ce que l’on fait n’a pas forcément beaucoup d’importance. L’essentiel, c’est avec qui on passe son temps, avec qui on va au resto, au ciné, au théâtre, au stade comme spectatrice. L’important, c’est d’être avec les personnes qu’on apprécie.

Comment sera l’après-football?

Pour l’heure, j’ai pour but majeur d’aller à l’Euro 2021 en Angleterre. Dans ce contexte, le Belgique-Suisse du 14 avril, s’il a lieu, constituera un match clé. Pour le reste, j’aurai 35 ans en 2021. Je verrai comment je me sentirai sur le plan physique, si j’aurai l’envie de continuer. J’ai signé au Servette FC Chênois Féminin également dans l’idée de préparer l’après-football. Je pourrais reprendre l’entraînement des gardiennes de la première équipe ou m’occuper d’un projet d’académie des filles à Genève, à l’image de ce qui existe pour les garçons.

Si vous deviez jouer au but pour un grand club de football masculin, lequel serait-il?

Sans hésiter Barcelone, mon équipe de coeur et une ville magnifique. En Italie, je choisirais l'Inter de Milan plutôt que la Juventus de Turin.

 


 

Un championnat féminin à huit équipes


Fondé en 1970, le championnat suisse féminin de football (Ligue nationale A féminine) met aux prises huit équipes pour l’édition 2019-2020: FC Bâle 1893, Grasshopper, Lugano Femminile, FC Lucerne, Servette FC Chênois Féminin, FC Saint-Gall, BSB YB-Frauen et FC Zürich Frauen. Ces formations s’affrontent quatre fois l’une contre l’autre. Au terme de la saison, l’équipe qui a obtenu le plus de points est sacrée championne de Suisse. Elle acquiert, dans la foulée, le droit de participer à l’UEFA Women’s Champions League (Ligue des champions féminine de l’UEFA). Quant à la lanterne rouge de LNA, elle chute en LNB. 

 

Le championnat 2019/2020 est marqué par un duel serré entre le FC Zürich Frauen et le Servette FC Chênois Féminin. Le calendrier a été chamboulé par les mesures liées à la pandémie de coronavirus. Le duel au sommet entre le FCZ et Servette, qui devait se disputer le 14 mars en terre genevoise au stade de Balexert, a été annulé. La compétition, qui devrait s’achever le 30 mai 2020, est évidemment remise en question.

 

Pour ceux qui apprécient les statistiques, sachez que le club le plus titré de LNA féminine est le FC Zürich Frauen, avec 20 couronnes en championnat et 12 sacres en Coupe. Au niveau de la fréquentation des stades, le championnat suisse de football féminin attire, en moyenne, 300 spectateurs par match. «Mais les affrontements entre équipes phares de LNA peuvent enregistrer des affluences de quelque 1500 personnes», souligne Dominik Erb, responsable média des équipes nationales féminines au sein de l’Association suisse de football (ASF).