«Le narcissique, un danger pour la société» | Coopération
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INTERVIEW
PATRIK ENGISCH

«Le narcissique, un danger pour la société»

Le philosophe Patrik Engisch est chercheur à l’Université de Lucerne. Spécialisé dans l’étude du narcissisme, le Chaux-de-Fonnier envisage de publier, courant 2021, un ouvrage sur un thème majeur à l’ère des médias sociaux.

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Getty Images / Julien Chavaillaz
09 novembre 2020
Le narcissique évolue dans un rapport comparatif à l'autre. Il a besoin de reconnaissance sociale. 

Le narcissique évolue dans un rapport comparatif à l'autre. Il a besoin de reconnaissance sociale. 

Le philosophe Patrik Engisch est chercheur à l’Université de Lucerne. Spécialisé dans l’étude du narcissisme, le Chaux-de-Fonnier envisage de publier, courant 2021, un ouvrage sur un thème majeur à l’ère des médias sociaux.

Comment s’explique votre intérêt pour le narcissisme?
J’ai constaté que les recherches philo­sophiques sur le narcissisme étaient plutôt rares, et cela m’a intrigué. En revanche, j’ai été frappé par l’abondance des études à vocation psychologique et sociologique. J’ai observé que le matériel de ces disciplines était gigantesque, mais pas toujours bien organisé, parfois même un peu confus. Les voyants du philosophe se sont alors allumés: le phénomène du narcissisme pouvait, à mes yeux, faire l’objet d’un travail de clari­fication et de distinctions conceptuelles, deux piliers majeurs de la démarche philosophique.

Pourquoi considérez-vous que la notion de narcissisme porte à confusion?
On a tendance à en donner une définition globale, souvent psychologisante, à en faire un concept porte-manteau. Or, pour saisir le phénomène dans toute sa complexité, il faudrait, selon moi, différencier trois niveaux: psychologique, anthropologique et éthique.

Que recouvre le niveau psychologique?
Il renvoie à un trait de personnalité, à savoir une disposition stable à agir et à penser d’une certaine manière. Ce trait de personnalité se caractérise, notamment, par un sens exagéré de ses qualités et de son importance, un grand besoin d’admiration et la capacité d’exploiter toute situation sociale à son avantage.

L’idée que les réseaux sociaux font le lit du narcissisme vous paraît-elle pertinente?
La thèse selon laquelle notre société hyper-connectée connaît une montée du narcissisme est récurrente. Or, c’est aller vite en besogne, dans la mesure où il convient de distinguer la personnalité narcissique du comportement narcissique et des modes de présentation de soi narcissiques. En d’autres termes, si les réseaux sociaux peuvent être des lieux de manifestations de comportements narcissiques, cela ne signifie pas encore que les personnes qui agissent de la sorte soient des personnalités narcissiques.

Le narcissisme serait donc, en l’espèce, davantage social que psychologique?
Oui, et cela s’explique en partie par le fait que les technologies numériques ne sont pas neutres. Elles intègrent volontairement un biais narcissique et encouragent les comportements nombrilistes, ce que j’appelle une «favorisation» des modes de présentation de soi narcissiques. Elles sont construites dans ce but-là.

Qu’entendez-vous par là?
Les réseaux sociaux n’ont de social que le nom: il nous faut abandonner l’idée qu’ils ont pour but de développer la sociabilité. Ce sont avant tout des outils de data mining, à savoir de collecte de données et de préférences des utilisateurs. Leur objectif est de connaître nos habitudes, nos fantasmes, nos rêves pour nous transformer en cibles publicitaires. Et le succès de cette stratégie passe par la promotion des modes de présentation narcissiques.

Avez-vous des exemples?
Je pense au fameux bouton Like qui crée une dépendance à la dopamine, la molécule du plaisir. Plus il y aura de Like et plus l’utilisateur sera tenté de se mettre en scène, de publier des photos de ses exploits, bref d’adopter des attitudes narcissiques. On peut aussi évoquer le florilège des soi-disant tests de QI ou de culture générale proposés aux utilisateurs et dont on peut rendre les résultats publics.

«Le narcissique convainc les autres de sa supériorité»

Patrik Engisch

Venons-en au narcissisme, au sens anthropologique.
Dans son acception anthropologique, le narcissisme constitue une stratégie de domination sociale visant à s’accaparer les différentes ressources détenues par un groupe. La méthode de la personne narcissique est assez transparente: non seulement elle se surestime mais elle parvient à convaincre les autres de sa supériorité et, partant, à occuper une position sociale dominante, sans pour autant avoir dû fournir l’effort nécessaire à cet objectif. Pour décrocher un poste, devenir célèbre, gagner de l’argent ou trouver des partenaires, cette stratégie peut se révéler efficace. D’ailleurs, ce trait a été sélectionné par l’évolution en ce sens qu’il est utile à la survie de l’espèce et de certains de ses membres.

Et qu’en est-il du sens éthique?
Le narcissisme éthique est une réponse à la question centrale de l’éthique, celle dite «de Socrate» (ndlr: philosophe grec du Ve siècle avant J.-C.). Comment dois-je vivre? Le narcissisme éthique répond que je dois vivre tel que ça me chante, d’une façon qui maximise mes intérêts, et peu importe les autres, quitte à les utiliser comme ressources.

Pour revenir à des convictions plus personnelles, le narcissique est-il à vos yeux un faible ou un fort?
Si le but de l’existence tourne autour de la domination sociale, le narcissique peut être qualifié de fort. Mais en même temps il est faible, car il évolue toujours dans un rapport comparatif à l’autre. Il a besoin d’admiration, de reconnaissance sociale. Dès lors que l’on prend pour critères la santé psychologique ou la sociabilité, je dirais que le narcissique est un faible.

Au-delà de l’analyse du philosophe, votre regard est donc critique?
Clairement. Le narcissisme n’est pas un trait justifiant l’admiration. Selon moi, il est important d’avoir un rapport franc à soi-même, de se regarder en face, d’être conscient de ses défauts et de ses atouts. Le narcissique, lui, vit dans un rapport aliéné à lui-même. Il est peu conscient de ses faiblesses et exagère ses qualités, ce qu’on pourrait appeler un «vice» de connaissance. Il n’est moralement pas bon puisqu’il manque d’empathie et utilise les autres pour servir ses intérêts exclusifs, ce qu’on pourrait appeler un «vice» moral.

Si l’on s’en tient à la mythologie grecque, Narcisse finit mal. Est-ce le sort qui guette symboliquement la plupart des narcissiques?
Dans la version du poète latin Ovide (ndlr: né en 43 avant J.-C.), la principale clé de lecture du mythe indique qu’à s’accorder trop d’importance, on risque d’être sa propre victime. J’aurais une autre interprétation: le narcissisme ne constitue pas un danger pour le Narcisse lui-même, mais pour la société. J’entends par là qu’une personnalité pathologiquement narcissique menace en premier lieu son environnement direct. Plus largement, si tout le monde développait des stratégies de domination, cela ne constituerait pas un projet de société très prometteur, cela ne déboucherait pas sur des relations interpersonnelles d’une grande richesse.

Dans ce contexte, les milieux académiques sont-ils un repaire de narcissiques?
Cela dépend beaucoup des disciplines universitaires. Dans l’univers qui m’est familier, celui des facultés de philo­sophie, il n’y a pas de grosses sommes d’argent en jeu, on ne s’écharpe pas pour des laboratoires à plusieurs millions de francs. La philosophie académique est une discipline plutôt isolée, sans grand prestige social. Ses représentants sont peu présents à la radio ou à la télévision, si bien que le narcissisme et les stratégies de domination y sont peut-être plus rares qu’ailleurs. Mais pour peu qu’il y ait un peu de pouvoir ou d’argent en jeu, les philosophes ne sont pas en reste!

Certains ouvrages philosophiques constituent-ils un antidote au narcissisme?
Je suis suspicieux à l’idée que la philo­sophie puisse apporter un quelconque antidote. Mais s’il fallait citer des ouvrages, j’évoquerais les Pensées de Pascal (1623−1662), le Discours sur les sciences et les arts de Jean-Jacques Rousseau (1712−1778), l’Ethique de Spinoza (1632−1677), Le Malaise de la modernité de Charles Taylor (1931−) ou Les Raisons de l’amour de Harry Frankfurt (1929−).