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Interview
Agnes Obel

«Mon père m'a aidée 
sans même en parler»

L’auteure-compositrice-interprète danoise Agnes Obel sort un nouvel album ensorcelant. Elle nous parle de ses doutes, des hiboux dans sa tête, de son enfance à Copenhague et de sa vie à Berlin. Et du rôle de son mari.

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Getty Images
24 février 2020

La chanteuse danoise Agnes Obel (39 ans), multi-instrumentiste, vit à Berlin.

C’est dans les bureaux berlinois de son label qu’Agnes Obel nous reçoit pour évoquer son envoûtant et sensuel quatrième album, «Myopia», qui vient de sortir. Musique classique, pop existentialiste et ambiances filmiques y font 
la noce en parfaite harmonie. Le public suisse pourra l’applaudir le 5 mars au Samsung Hall de Zurich et le 6 mars 
au Métropole de Lausanne. 

Avec «Myopia», encouragez-vous les gens à remettre en question ce qu’ils voient?

Je ne sais pas si ma musique a cette 
ambition. Personnellement, j’aimerais qu’il y ait davantage de place pour 
les nuances dans les discussions. C’est difficile d’avoir une conversation où 
personne n’est capable de regarder une situation d’un autre point de vue que le sien. On vit à une époque où la technologie rend tout le monde un peu myope, nous isole sur l’île de nos propres opinions. Il existe des algorithmes qui choisissent nos prochaines actions et ce dont nous avons besoin. Quand tu regardes une vidéo sur Youtube, on te suggère 
ensuite un clip qui a un thème semblable mais est légèrement plus extrême. Et cela peut déboucher sur des choses comme Cambridge Analytica (ndlr: société anglaise accusée de diffuser des publicités ciblées sur Facebook pour influencer le vote en faveur du Brexit et de Donald Trump).

Les fake news…

Oui, mais c’est aussi une manière de 
détourner la conversation parce que si l’on conforte les gens dans leurs opinions préconçues, comment peuvent-ils voir les choses d’un autre point de vue? C’est dangereux. Mais cet album parle surtout de moi donc je ne pointe personne du doigt. Il traite de ma façon de travailler et de ce qui se passe dans ma tête. Du fait que tout ce qu’on voit et vit est filtré par notre esprit. Il faut toujours se rappeler qu’il ne s’agit pas d’un filtre neutre. Tout ce que nous observons a le potentiel d’être facilement manipulé. Le thème du doute a toujours été présent dans ma musique mais c’est la première fois que je l’étudie aussi délibérément.

«J’ai grandi près de l’océan dont je pouvais toujours entendre le bruit»

 

«Island of Doom» semble être une chanson sur le deuil, la perte d’un être aimé.

Oui. Cette chanson essaie de décrire ce que j’ai ressenti lorsque j’ai perdu cette personne très proche (ndlr: son père, 
décédé en 2014). J’ai eu l’impression qu’il était toujours là, surtout dans mes rêves mais aussi dans mon esprit. Il est mort depuis cinq ans et je peux toujours 
l’entendre. Il vient à moi parfois. J’avais envie d’avoir une conversation avec lui. Quand une personne est si présente dans ta tête, elle n’est pas vraiment partie parce qu’elle modifie ton cerveau, 
tes synapses. Il continue de se passer quelque chose quand tu penses à elle 
et elle te parle. Donc cette chanson ne traite pas que de la mort. Elle raconte aussi comment les souvenirs peuvent être, dans un sens, une victoire sur la mort.

Il y a dans votre album une 
chanson intitulée «Parliament of Owls» (Le parlement des hiboux). Vous posiez avec un hibou sur une photo de votre premier opus. Qu’est-ce qui vous plaît tellement chez cet animal?

J’ai le sentiment que les hiboux sont 
des êtres qui voient tout. Leur tête peut tourner à 300 degrés ou quelque chose comme ça. Je trouve leurs yeux fascinants. Le titre de cette chanson vient 
du sentiment d’avoir plein d’yeux qui 
te regardent et de contempler ton esprit de l’intérieur. J’ai l’impression que dans ma tête plusieurs yeux m’observent, comme des points de vue différents. Et qu’il y a toujours plusieurs voix. Je donne peut-être l’impression d’être schizophrène! Parfois, les voix représentent des gens que je connaissais ou connais. Par exemple, quand je dis quelque chose, je me demande: «Etait-ce vraiment moi qui parlais ou mon copain?» C’est pour ça que dans cette chanson j’ai joué avec l’image de nombreux hiboux qui m’observent dans ma tête.

A quel point vous isolez-vous dans une bulle quand vous travaillez?

Quand j’enregistre un album, je n’ai pas internet sur mon ordinateur et pas de smartphone. D’habitude, je vois des gens en dehors du studio. Cette fois, j’ai bossé dans un studio situé dans un immeuble un peu en dehors de Berlin, dans un quartier où il n’y avait pas beaucoup de monde. Je me suis donc retrouvée extra isolée et je n’ai pas vraiment aimé ça. J’adore les villes, pouvoir me réveiller à 3h du matin et trouver de quoi manger. J’ai l’habitude de sortir et rencontrer mes amis sans planifier. Je suis nulle en planning. Donc cette façon de travailler était un peu extrême cette fois.

Aimez-vous toujours autant 
Berlin, où vous vivez depuis plus de dix ans?

Oui. J’étais vraiment amoureuse de Berlin quand je m’y suis installée. Je faisais des études à l’université Humboldt et puis j’ai commencé immédiatement à faire beaucoup de musique. Déménager ici a déclenché une explosion de créativité. Et je me sentais libre comme je ne l’avais jamais été à Copenhague. Lorsque tu vis là où tu as grandi, il y a toutes ces attentes autour de toi. Je me sens relax ici. C’est une ville très décontractée. A Neukölln, le quartier où j’habite, je pourrais aller au supermarché en pyjama et personne ne tiquerait.

Quels souvenirs gardez-vous de votre jeunesse à Copenhague?

Ma mère m’a envoyé dans une école 
très sympa où il y avait beaucoup de 
liberté d’esprit et de créativité. Il n’y avait pas vraiment de problèmes de harcèlement là-bas. Je crois que le harcèlement existe surtout parce que l’environnement pousse les gosses à ça. Je suis toujours en contact avec de nombreux de mes camarades de classe, même si je vis dans un autre pays aujourd’hui. Je crois que ma mère m’a mise dans cette école parce qu’on l’avait expédiée dans une école catholique très stricte quand elle était gosse. Je lui en suis reconnaissante. Et puis j’ai grandi près de l’océan dont je pouvais toujours entendre le bruit. C’est peut-être ça qui me manque le plus ici. 

Vos parents ont-ils joué un rôle dans le fait que vous soyez devenue musicienne?

Non. Je crois que mon père m’a aidée sans même en parler. A 16 ans, il m’a acheté une sono parce que je jouais dans un groupe de rock, afin qu’on puisse donner des concerts même quand personne ne nous engageait. Mais mes 
parents avaient toujours peur que je ne puisse pas payer mon loyer donc comme tous les parents ils souhaitaient que je fasse des études. J’ai joué dans des groupes depuis que j’étais gosse et travaillé en studio dès 17 ans mais je faisais ça pendant mes études. Je suis aussi passée par une école de musique pour me préparer au conservatoire et j’ai suivi 
des cours d’ingénieur du son mais j’ai fini par aller à l’université. Je crois que je l’ai fait juste pour que mes parents ne se fassent pas trop de souci… 

Votre mari, Alex, signe vos clips. Quelle influence a-t-il sur vous?

Une influence immense parce qu’il m’a toujours poussée à travailler seule. Il a été comme ça depuis qu’on a commencé à sortir ensemble à 23 ans. Je jouais dans des groupes et il me demandait: «Pourquoi ne bosses-tu pas seule? Ta musique sonne tellement mieux comme ça.» 
Au début, je manquais d’assurance et 
lui disais que j’avais besoin d’un producteur. Et il répondait: «Non, c’est suffisamment bon. Si tu fais ta musique avec quelqu’un d’autre, cette personne va 
dire qu’elle en est responsable. Crée ton propre son. Plus tard, tu pourras bosser avec quelqu’un.» Je n’ai jamais été douée pour anticiper. Et puis je me sens très privilégiée car j’ai une personne très 
visuelle à mes côtés qui interprète ce que je fais avec des images et des clips.