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Interview

«Quand je suis
 Bob Boomtown»

Certains pensent que Bob Geldof est un incorrigible redresseur de torts. D’autres estiment qu’il mériterait le prix Nobel. Quoi qu’on pense du musicien irlandais, il ne mâche pas ses mots – que ce soit à propos des injustices de ce monde, de Greta ou de ses nombreux hauts et bas.

05 avril 2020
Bob Geldof, 68 ans: 
un nouvel album avec les Boomtown Rats – 
et remonter sur scène quand ce sera possible.

Bob Geldof, 68 ans: 
un nouvel album avec les Boomtown Rats – 
et remonter sur scène quand ce sera possible.

Il y a 35 ans, Bob Geldof voulait rendre le monde meilleur avec le groupe Band Aid et le concert géant «Live Aid». Mais aujour­d’hui, il ne tient plus à en parler. «Il ne s’agissait pas de faire du bruit ou de savoir quelle performance était la meilleure, mais de rappeler aux gens qu’à l’époque, 30 millions d’êtres humains crevaient de faim.» Ce qui balaie du même coup une dizaine de questions qu’on avait prévu de lui poser… Chez un autre interlocuteur, cela aurait pu poser un problème. Mais pas avec Bob Geldof, qui éprouve encore maintenant un énorme besoin de communiquer. Tout comme avant, quand il poussait la société à regarder en face la famine en Ethiopie, plutôt que d’en détourner les yeux. L’Irlandais de 68 ans ne mâche toujours pas ses mots et n’a que peu d’estime pour les divagations de la presse, même si l’interview est organisée à l’occasion de la sortie du premier album des Boomtown Rats depuis 36 ans.

Pourquoi cet album après un aussi long silence? C’était une question d’argent?

Non, même si l’argent est toujours utile. J’ai fait sept albums solo depuis le dernier album des Boomtown Rats. Ils ont bien marché et j’ai donné en plus beaucoup de concerts. Je compte bien sortir un autre album solo. Donc, le premier objectif n’est pas de faire de l’argent ni de jouer n’importe quoi, mais de jouer précisément cette musique-là!

Dans quelle mesure les Boomtown Rats se sont-ils réinventés?

Je ne veux pas que les Boomtown Rats fassent de la nouvelle musique. Regardez les Rolling Stones. Personne ne veut leur entendre dire: «Hé, écoutez, nous avons trois nouvelles chansons sur notre album.» Non! On leur demande seulement de jouer leur «Honky Tonk Women», et c’est bien comme ça!

Vraiment? Cela suffit de miser uniquement sur la nostalgie?

Ça n’a rien à voir. Je ne suis pas un nostalgique. Il ne s’agit pas de jouer uniquement de vieilles chansons. Ça ne m’intéresse pas. Mais maintenant, je vois le groupe avec un autre œil: j’apprécie ce que nous avons fait, je trouve ça extra­ordinaire. Les choses étaient différentes à l’époque. Notre grande fierté, c’était de jouer plus fort que The Clash et de vendre plus de disques que les Sex Pistols.

Mais nous craignions en même temps de ne pas être à la hauteur et de ne pas pouvoir réaliser nos grandes ambitions. Les décibels qu’envoyaient les Boomtown Rats avaient cependant quelque chose d’unique et correspondaient à la rage de quelques jeunes.

Que ressentez-vous aujourd’hui quand vous rejouez ces morceaux?

Ce sont des morceaux d’hier qui prennent aujourd’hui un autre sens. Dans «I Don’t Like Mondays», il n’est plus question du massacre qui a eu lieu dans une école en 1979, mais des fusillades de ces dernières années. Lorsque nous chantons «Banana Republic», ce n’est plus à la république irlandaise que l’on pense (elle a connu depuis un formidable développement), mais au spectre de la république américaine. Dans «Someone’s Looking at You», il ne s’agit plus de la fin de l’Etat policier des années 1970, mais de Zuckerberg et Google qui m’observent en permanence, qui me poursuivent, qui n’arrêtent pas de voler mes informations personnelles, qui enregistrent mes préférences et mes pensées pour ensuite les vendre à des tiers pour m’exploiter… M***!

Comment le monde a-t-il évolué depuis le concert «Live 8» en 2005?

Le sommet du G8 avec Tony Blair, Ger­hard Schröder et les autres chefs de gouvernement se réunissait à Gleneagles, en Ecosse, mais l’agenda était déterminé par des jeunes gens jouant de la guitare. C’était un grand moment pour le monde entier, un sommet de consensus, de coopération et de compromis. Les huit pays les plus riches du monde y décidèrent d’agir contre la pauvreté extrême en Afrique. Ils annulaient les dettes et doublaient les budgets des aides au développement. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, évoqua un moment où le rapport entre pays du Nord et du Sud avait franchi le Rubicon. Le jour même de cet accord, l’Etat islamique tuait 58 personnes à Londres. C’était l’autre face hideuse du monde. C’est triste.

Et aujourd’hui?

Aujourd’hui, alors que nous connaissons la plus grosse crise existentielle de notre époque – le changement climatique –, les pays refusent de coopérer, de faire des compromis, et ils refusent même de reconnaître la réalité du changement climatique! L’esprit du «Live 8» a définitivement disparu. Nous vivons maintenant dans un monde où la politique est primitive, vulgaire et infantile.

Dans ce monde, beaucoup pensent qu’une jeune fille de 17 ans est porteuse d’espoir. Que pensez-vous de Greta?

Je ne l’ai pas encore rencontrée, mais je trouve qu’elle est fantastique et une formidable figure de proue du mouvement Fridays for Future. Greta est indépendante et elle voit donc le monde sans filtre, tel qu’il est vraiment.

Elle est très politisée, comme beaucoup d’autres jeunes aujourd’hui, alors que les générations précédentes, ces dernières années, traversaient cette crise politique sans réagir. Nous sommes ceux qui ont élu ces fous aux commandes de la politique!

Bob Geldof: «J'ai horreur du ski! Je suis Irlandais. Rien que tous ces préparatifs pénibles pour aller en montagne! Très peu pour moi.»

Greta peut-elle changer le monde?

Elle ne peut à elle seule changer toute l’humanité, mais elle peut secouer, motiver et animer les gens. Elle avance devant nous en donnant l’exemple et en nous montrant ce qui est possible. C’est beaucoup pour une jeune fille de 17 ans. Mes enfants sont politisés, eux aussi, à cause du Brexit. Je trouve cela formidable, même s’il est peut-être déjà trop tard pour notre monde.

Que diriez-vous d’un «Live Climate Aid», autrement dit un autre concert géant – mais cette fois pour la protection de l’environnement?

Non, mon projet est cet album avec les Boomtown Rats. Un nouveau concert géant ne servirait à rien, cette fois.

Pourquoi?

Il y a déjà beaucoup de concerts caritatifs qui n’intéressent personne. Il y a aussi le fait que le rock’n’roll était le réseau social de notre époque. Nous diffusions avec lui nos pensées et nos visions sur toute la planète. A travers lui, nous apprenions à mieux connaître le monde.

Aujourd’hui, le rock’n’roll n’est plus qu’un divertissement. Les messages sont diffusés par le biais des réseaux sociaux, ce qui toutefois ne veut pas dire que tous les gens les reçoivent – même s’ils possèdent tous un smartphone.

Vous avez vous-même mené votre vie à fond de train, avec beaucoup de hauts, mais aussi quelques bas. Comment avez-vous finalement réussi à rebondir?

Ma vie est un vrai soap opera. Elle est très éprouvante. Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, mais c’est ainsi. Je me suis déjà souvent demandé qui avait écrit ce drôle de feuilleton, avec tellement de douleurs, de joies et de mystères insondables. Je ne peux rien faire d’autre que l’accepter. Les moments où je me suis senti et où je me sens encore le plus heureux, c’est quand je suis Bob Boomtown, ce type qui monte sur scène. C’est le super-Bob, celui qui se sent totalement libre et ne craint rien.

Vous connaissez bien la Suisse. Quels souvenirs vous y lient?

Je suis souvent allé à Genève, chez mon ami Kofi Annan. Pendant les vacances de Noël, nous nous retrouvions à Zermatt. C’était génial, mais j’ai horreur du ski. Je suis Irlandais. Rien que tous ces préparatifs pénibles pour aller en montagne! Très peu pour moi. Je m’y rendais en jeans, avec un long manteau et une chapka. J’avais vraiment un look dégueulasse. En revanche, j’adorais ces bons moments ensemble, lorsque tout le monde était rentré à l’hôtel.

Bob Geldof

Légende mondiale

Bob Geldof, né en 1951 près de Dublin (Irlande), a créé en 1979 avec son groupe Boomtown Rats le succès mondial «I Don’t Like Mondays». En 1984, il découvre dans un reportage la famine qui règne en Ethiopie et fonde alors Band Aid, dans lequel de nombreuses stars du moment participent à la chanson de Noël «Do They Know It’s Christmas?». D’autres actions suivront, telles que les concerts caritatifs «Live Aid» en 1985 et «Live 8» vingt ans plus tard. Il vient de sortir le nouvel album «Citizens of Boomtown» des Boomtown Rats. Et il devrait être, s’il n’est pas annulé, au Stimmen Festival, à Arlesheim (Bâle), le 17 juillet.