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INTERVIEW
CéDRIC JORGE BORGES

«Ton style, c'est ta personnalité»

Champion du monde de hip-hop, le Veveysan Cédric Jorge Borges donne un spectacle les 18 et 19 janvier à l’Arsenic de Lausanne et répond à nos questions avec modestie malgré son alias mordant.

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Darrin Vanselow
13 janvier 2020

Cédric Jorge Borges, 26 ans, alias Stalamuerte, Veveysan et champion du monde de hip-hop, ici à l'œuvre sur les rives du Léman.

Humble et réservé, il répond: «Franchement, rien de ouf!», quand on lui demande ce qu’il est capable de faire pour la photo, malgré son titre de champion du monde de hip-hop. Sous le nom Stala­muerte, autrement dit jusqu’à la mort, avec son binôme Jean-Michel Egéa, appelé Diablo, il a gagné le «Juste Debout» à Paris en 2019. Ce Veveysan de 26 ans rêvait de se consacrer à la danse, et depuis qu’il a remporté la rencontre internationale la plus importante de hip-hop, il donne des cours dans le monde entier, et vit « confortablement» de sa passion.

Vous êtes réservé mais arrivez à vous exprimer à travers la danse?

Exactement. Ma danse, c’est ma bouche. Ce qui sort avec ma danse, c’est ce que j’aimerais exprimer avec des mots.

Vous avez commencé avec votre grand frère?

Oui, c’est lui qui m’a montré les premières vidéos. Le premier battle, à Vevey, c’est lui aussi. C’est lui qui m’a fait aimer la danse, en gros.

Lui dansait?

Il faisait du break, c’est pour ça que j’ai commencé à en faire. Après, il a arrêté et moi j’ai continué. Après le break, j’ai fait de la danse debout. Aujourd’hui ça fait onze ans que je fais du hip-hop freestyle.

Quelle est la différence entre le break et le freestyle?

Le freestyle, c’est un peu tout mélangé. C’est propre à soi, à son caractère, à son style, à ce qu’on aime. Le break, c’est au sol et on porte son corps. J’en avais marre de porter mon corps. Je préfère le freestyle, parce qu’on peut plus exprimer qui on est et ce qu’on a dans la tête. Ça me correspond plus.

Dans les battles, c’est de l’impro?

Oui. On ne sait pas sur quelle musique on va tomber, on sait juste qu’on a une minute pour s’exprimer, et c’est parti.

Et ce qu’on appelle les routines, où les deux danseurs d’un binôme dansent ensemble?

Ça, ça se prépare, forcément. En général, mon binôme vient à la maison pendant une ou deux semaines où on travaille tous les jours.

Votre binôme est Français et ne vit pas ici. Où l’avez-vous rencontré?

A Paris. On avait une connaissance commune. Ça fait une dizaine d’années que je le connais. Il y a trois ans, il m’a proposé de danser avec moi. On a essayé, et ça marchait bien. Du coup, on est ensemble jusqu’à la mort.

D’où cet alias Stalamuerte? C’est surtout dans ce binôme?

Oui, c’est surtout dans ce binôme. Je l’ai gardé, parce que depuis que j’ai gagné «Juste Debout», ça tourne pas mal. A la base, c’était Stylez’C. C’était un de mes profs qui me l’avait donné.

Un prof de danse?

Oui. Mais c’est aussi mon prof de la vie en général. Du coup, Stala, ça a commencé comme ça, au bol. Mes potes m’appelaient comme ça. J’ai deux potes rappeurs qui m’ont présenté comme Stalamuerte à un battle. Mon binôme m’a dit: «C’est bien, prends-le comme blaze, ça sonne bien avec Diablo.»

Et ce prof?

Il s’appelle Mams. Il connaissait mon grand frère. Il m’a vu danser et il m’a dit: «J’ai ouvert une école, viens, je vais t’apprendre les pas de base de plusieurs styles.» Au début, mes parents voulaient surtout que j’aille à l’école et que je fasse un apprentissage. Mais plus tard, j’y suis allé.

Vous dites que c’est aussi votre prof dans la vie?

Aujourd’hui, on a un peu moins de contact, parce que je suis souvent à gauche et à droite, mais il a toujours été là pour me cadrer, et me dire: «Ça c’est bien, ça c’est moins bien. Je crois en toi.» Ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui vous motive.

Vos parents n’étaient pas d’accord que vous preniez des cours?

C’est normal, les parents ont envie de voir leur fils aller à l’école, finir ses études. Surtout que le hip-hop n’était pas pris au sérieux, pas autant que le football, en tout cas. Ma mère a toujours été de mon côté. Elle disait à mon père: «Laisse-le faire ce qu’il veut.» Je faisais du foot, aussi. Mais au bout d’un moment, je faisais plus du foot pour faire plaisir à mon père qu’à moi. J’ai fini par choisir la danse. Et j’ai terminé mon apprentissage de logistique. Du coup, j’étais libre de faire ce que je voulais. J’ai pris une année sabbatique pour danser, puis je suis retourné travailler, dans la vente, parce que la logistique ne m’avait pas plu, pendant 5 ou 6 ans, et après j’ai arrêté. Ça fait 4 ans que je gagne de l’argent grâce à la danse. Depuis «Juste Debout» en 2019, j’ai un salaire confortable pour la Suisse.

Vos parents viennent du Cap-Vert. Votre mère vous fait des petits plats?

Bien sûr. Mais je vous mens pas, je mange pas toujours les plats du Cap-Vert, je suis un peu compliqué. C’est pour ça qu’elle m’appelle l’Européen. Je préfère manger une pizza ou des spaghettis.

Quand vous êtes fatigué, comment vous ressourcez-vous?

Rien que de voir ma famille et mes proches, ça me ressource.

Les choses qui vous donnent de l’énergie?

Ma motivation, c’est faire plaisir à ma mère. La rendre fière. Je crois que c’est ma plus grosse motivation. Ceux qui m’entourent me motivent tout le temps.

Vous ferez votre spectacle à l’Arsenic avec Daya Jones. Vous la connaissiez déjà?

Oui, ça fait un moment que je la connais, grâce à la danse. Avant, elle était grave dans les battles, maintenant elle est plus dans les créations, la scène.

C’est différent de danser avec une fille?

Non. Danser avec mon binôme, c’est différent, parce que c’est lui et moi. Mais la danse, ça reste universel. Et ma copine est danseuse. Donc je suis habitué à danser avec une fille. C’est Perla, elle fait de la house dance. Ça fait sept ans qu’on est ensemble. Et on a fait des battles ensemble, des shows.

C’était important pour vous qu’elle soit aussi danseuse?

Non. Ça s’est fait au feeling, on s’est bien entendus.

Vous avez gagné le quart de finale contre les Twins, qui sont très médiatisés et ont dansé avec Beyoncé. Vous en êtes spécialement fier?

On les connaît personnellement, donc ça ne nous a rien fait de plus. Diablo a fait partie de leur équipe pendant un moment. Après il s’est séparé d’eux. Dans la danse, on se connaît tous. Partout dans le monde.

Pourquoi vous levez-vous le matin?

Parce que je n’ai pas le choix! Non, je rigole! Il faut bien vivre. Il faut profiter, tant qu’on est là. Et vu que j’adore la danse, je n’ai pas de mal à me lever pour aller travailler. C’est un plaisir.

Comment devient-on un bon danseur?

Je pense qu’on le devient quand on a un truc à soi. Si on danse comme tout le monde, tu deviens personne entre guillemets, tu n’as pas de personnalité. Je pense qu’il faut d’abord apprendre à se connaître soi-même. Vu que son style, c’est sa personnalité. Il faut savoir ce qu’on aime dans la danse, tout simplement. Avoir une certaine liberté et ouverture d’esprit, bien sûr.

Où vous voyez-vous dans dix ans?

Seul Dieu le sait! J’espère toujours voyager, découvrir d’autres cultures et donner de l’amour à l’étranger comme on m’en donne. Si j’ai la santé, le reste on verra…